CHAPITRE VIIJ
De la justice considérée dans l'homme de la nature.
Pour juger l'homme, considérons -le dans son état primitif, dans celui d'un sauvage encore farouche. Est-ce l'équité que ce sauvage aime et respecte ? Non : mais la force. Il n'a, ni dans son cœur d'idée de la justice, ni dans sa langue de mots pour l'exprimer. Quelle idée pourrait-il s'en former? et qu'est-ce en effet qu'une injustice? la violation d'une convention ou d'une loi faite pour l'avantage du plus grand nombre. L'injustice ne précède donc pas l'établissement d'une
(i) En morale comme en religion , il est peu de vertueux et beaucoup d'hypocrites. Mille gens se parent de sentimens qu'ils n'ont ni ne peuvent avoir. Compare-t-on leur conduite avec leurs discours : on ne voit en eux que des fripons qui veulent faire des dupes. On doit , en général , se méfier de la probité de quiconque affiche des mœurs trop austères et se donne pour Romain. Il en est qui se montrent réellement vertueux au moment que la toile se lève , et qu'ils vont jouer un grand rôle sur la scène de ce monde. Mais dans le déshabiller, combien en est-il qui conservent la même honnêteté et soient toujours justes !
Ce qui m'assure de l'amour des premiers Romains pour la vertu , c'est la connaissance de leurs lois et de leurs mœurs. Sans cette connaissance , la vertu des Romains modernes me ferait suspecter celle des premiers, et je dirais, comme le cardinal Bessarion au sujet des miracles , que les nouveaux font douter des anciens.
L'homme juste, mais éclairé, ne prétend point aimer la justice pour la justice même. Est-on sans reproche : on avoue sans honte que, dans toutes ses actions, on n'eut jamais que son bonheur en vue ; mais qu'on l'a toujours confondu avec celui de ses concitoyens. Peu le placent aussi heureusement.
convention, d'une loi et d'un intérêt commun. Avant la loi, il n'est donc pas d'injustice : Si non esset lex , non esset peccatum. Que suppose l'établissement des loix? i°. la réunion des hommes en une plus ou moins grande société ; 2°. la création dune langue propre à se communiquer un certain nombre d'idées ( i ) .
Or, s'il est des sauvages dont la langue ne s'étend point encore au-delà de cinq ou six sons ou cris , la formation d'une langue est donc l'œuvre de plusieurs siècles. Jusqu'à cette oeuvre accomplie , les hommes , sans conventions et sans lois , vivent donc en état de guerre.
Cet état, dira-t-on, est un état de malheurs; et le malheur, créateur des lois, doit forcer les hommes à les accepter. Oui : mais, jusqu'à cette acceptation, si les hommes sont malheureux, ils ne sont pas du moins injustes. Comment usurper le champ, le verger du propriétaire, et commettre enfin un vol, lorsqu'il n'est encore ni propriétaire , ni partage de champ ou de verger ? Avant que l'intérêt public eût déclaré la loi du premier occupant une loi sacrée ? quel eût été le plai-
(i) Selon Locke ; « une loi est une règle prescrite aux citoyens » avec la sanction de quelque peine ou récompense propre à déter- » miner leurs volontés. Toute loi, selon lui, suppose peine et ré- >; compense attachée à son observation ou à son infraction. »
Cette définition donnée , l'homme qui viole chez un peuple policé une convention non encore revêtue de cette sanction , n'est point punissable j cependant il est injuste. Mais pouvait-il l'être avant rétablissement de toutes conventions et la formation d'une langue propre à l'exprimer? Non 5 parce que dans cet état, l'homme n'a d'idées, ni de la propriété , ni par conséquent de la justice.
Que nous apprend l'expérience , à laquelle , en morale comme en physique, il faut soumettre les théories les plus ingénieuses, et qui seule en constate la vérité ou la fausseté? c'est que l'homme a des idées de la force avant d'en avoir de la justice 5 c'est qu'en général il est sans amour pour elle ; c'est que , même dans les pays policés, où l'on parle toujours d'équité , personne ne la consulte , qu'il n'y soit forcé par la crainte d'un pouvoir égal ou supérieur au sien. '
doyer d'un sauvage habitant d'un canton giboyeux dont un sauvage plus fort eût voulu le chasser? « Quel est » ton droit, dirait le premier, pour me bannir de ce » canton?... — A quel titre, dirait le second, prétends- » tu le posséder?... — Le hasard, répondrait le faible, » y a porté mes pas : il m'appartient, parce que je l'ha- » bite, et que la terre appartient au premier occupant... }) — Quel est ce droit de premier occupant (i)? ré- » pondrait le puissant. Si le hasard t'a le premier con- » duit en ce lieu, le même hasard m'a donné la force » nécessaire pour t'en chasser. Auquel des deux droits » donner la préférence ? Veux-tu connaître toute la » supériorité du mien ? lève les yeux au ciel , tu vois » l'aigle fondre sur la colombe ; abaisse-les sur la terre, » tu vois le cerf déchiré par le lion ; porte tes regards » sur la profondeur des mers , tu vois la dorade dévo- » rée par le requin. Tout dans la nature t'annonce que » le faible est la proie du puissant. La force est un don » des dieux : par elle , je possède tout ce que je puis » ravir. En m'armant de ces bras nerveux, le ciel t'a » donc déclaré sa volonté. Fuis de ces lieux, cède à la » force, ou combats (2). » Que répondre au discours de ce sauvage, et quelle injustice lui reprocher, lorsque
(i) C'est du moment où les hommes multipliés ont été forcés de cultiver la terre , qu'ils ont senti la nécessité d'assurer au cultivateur , et sa récolte , et la propriété du champ qu'il labourait. Avant la culture , doit-on s'étonner que le fort crût avoir sur un terrain vague et stérile , autant de droit que le premier occupant ?
(2) La résistance au puissant est réputée sédition et crime, même dans les pays policés. Quelle preuve plus claire de ce fait, que les plaintes d'un négociant anglais portées à la Chambre des communes ! « Messieurs, dit-il, vous n'imagineriez jamais les tours perfides que a nous font les Nègres. Leur méchanceté est telle sur certaines côtes )) d'Afrique , qu'ils préfèrent la mort à l'esclavage. Sont-ils aohetés : » ils se poignardent, se jettent dans des puits. Autant de perdu pour » l'acheteur. Jugez, par ce fait, de la perversité de cette maudite t> race. »