‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 77 sur 226 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De la Fer tu.

Le mot vertu, également applicable à la prudence, au courage (1) , à la charité, n'a donc qu'une signification incertaine et vague. Cependant il rappelle toujours à l'esprit l'idée confuse de quelque qualité utile à la société.

Lorsque les qualités de cette espèce sont communes au plus grand nombre des citoyens, une nation est heureuse au dedans, redoutable au dehors, et recommandable à la postérité. La vertu, toujours utile aux hommes, par conséquent toujours respectée, doit, au moins en certains pays, réfléchir pouvoir et considération sur le vertueux. C'est cet amour de la considération qu'il prend en lui pour l'amour de la vertu. Chacun prétend l'aimer pour elle-même. Cette phrase est dans la bouche de tous, et n'est dans le cœur d'aucun. Quel motif détermine l'austère anachorète à jeûner, prendre le cilice et la discipline ? l'espoir du bonheur éternel : il craint l'enfer, et désire le paradis.

Plaisir et douleur, ces principes productifs des vertus monacales, sont aussi les principes des vertus patriotiques. L'espoir des récompenses les fait éclore. Quelque amour désintéressé qu'on affecte pour elles , sans intérêt d'aimer la vertu, point de ve? tu. Vourconnoïtve l'homme a cet égard, il faut l'étudier, non dans ses discours, mais dans ses actions. Quand je parle, je mets un mas-

(1) Virtus , dit Cicéron , est un dérivé du mot vis. Sa signification naturelle est fort ilmlo. Aussi a-t-il en grec la même racine. Force et courage sont les premières idées que les hommes purent se former de la venu.

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qne ; quand j'agis, je suis forcé de loter. Ce n'est plus alors sur ce que je dis , c'est sur ce que je fais que Ton me juge : et l'on me juge bien.

Qui plus que le clergé prêcha l'amour de l'humilité et de la pauvreté ? et qui mieux que l'histoire même du clergé prouve la fausseté de cet amour? En Bavière, l'électeur, dit-on, a pour l'entretien de ses troupes, de ses justices et de sa cour, moins de revenu que le clergé pour l'entretien de ses prêtres. Cependant, en Bavière, comme partout ailleurs , le clergé prêche la vertu de pauvreté. C'est donc la pauvreté d'autrui qu'il prêche.

Pour savoir le cas réel qu'on fait de la vertu, supposons-la reléguée près d'un prince dont elle ne puisse attendre ni grâce ni faveur. Quel respect à sa cour auraiton pour la vertu? aucun : on n'y peut estimer que la bassesse , l'intrigue et la cruauté, déguisées sous les noms de décence , de sagesse et de fermeté. Un vizirydonnet-il audience : les grands, prosternés à ses pieds, daigneront à peine jeter un regard sur le mérite. Mais , dira-t-on , l'hommage de ces courtisans est forcé ; c'est un effet de leur crainte : soit. On rend donc plus à la crainte qu'à la vertu. Ces courtisans , ajoutera-t-on , méprisent l'idole qu'ils encensent. Il rien est rien : on hait le puissant, on ne le méprise point. Ce n'est pas la colère du géant, c'est celle du pygmée qu'on dédaigne : son impuissance le rend ridicule. Quelque chose qu'on dise, on ne méprise point réellement ce qu'on n'ose mépriser en face. Le mépris secret prouve faiblesse , et celui dont on se targue en pareil cas n'est que la vanterie d'une haine impuissante (î). L'homme en place est le géant

(i) En Angleterre , si la malhonnêteté est, dans un grand, méprisée des petits , c'est que ces petits , protégés par la loi , n'ont rien à en redouter. Dans tout autre pays , si le vice du grand est au contraire respecté, c'est qu'en lui le vice est armé de puissance, et qu'on peut abhorrer et non mépriser la puissance.

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moral ; il est toujours honoré. L'hommage rendu à la vertu est passager ; celui qu'on rend à la force est éternel. Dans les forets, c'est le lion , et non le cerf, qu'on respecte. La force est tout sur la terre : la vertu sans crédit s'y éteint. Si, dans les siècles d'oppression, elle a quelquefois jeté le plus grand éclat; si, lorsque Thèbes et Rome gémissaient sous la tyrannie, l'intrépide Pélopidas et le vertueux Brutus naissent et s'arment, c'est que le sceptre était encore incertain dans les mains du tyran ; c'est que la vertu pouvait encore ouvrir un chemin à la grandeur et à la puissance. N'y fraie-t-elle plus de route; le tyran s'est-il, à la faveur du luxe et de la molesse, affermi sur le trône; a-t-il plié le peuple à la servitude : il ne naît plus alors de ces vertus sublimes , qui , par le bienfait de l'exemple , pourraient être encore si utiles à l'univers. Le germe de l'héroïsme est étouffé. En Orient , une vertu mâle serait folie aux veux même de ceux qui s'y piquent encore d'honnêteté : quiconque y plaiderait la cause du peuple, y passerait pour séditieux. Thamas-Kouli-Kan entre dans l'Inde avec son armée: le ravage et la désolation le suivent. Un Indien courageux l'arrête : « O Thamas, lui dit-il, es-tu dieu? » agis donc en dieu. Es -lu prophète? conduis -nous » dans la voie du salut. Es-tu roi ? cesse d'être barbare; » que par toi le peuple soit protégé, et non détruit. — » Je ne suis point, lui répond Thamas, un dieu pour agir » en dieu ; un prophète, pour montrer la voie du salut; » un roi, pour rendre les peuples heureux : je suis un » homme envoyé, dans la colère du ciel, pour vi- » siter les nations (t) ». Le discours de l'Indien fut traité de séditieux (2) , et la réponse de Thamas applaudie de l'armée.

(1) Attila , comme Thamas , se glorifiait d'être le fléau de l'Éternel. (a) Séditieux et rebelle sont les noms injurieux que l'oppresseur puissant donne au faible opprimé-

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