CHAPITRE XV
De Vintolérance civile.
JL'homme naît entouré de peines et de plaisirs. S'il désire l'épée du pouvoir, c'est pour écarter les unes et conquérir les autres. Altéré de puissance , sa soif, à cet égard, est insatiable. Non content de commander à sa nation, il veut encore commander à ses opinions. 11 n'est pas moins jaloux de s'emparer de la raison de ses concitoyens, que le conquérant d'envahir les trésors et les provinces de ses voisins.
Il ne se croit vraiment maître que de ceux dont il s'asservit les esprits. Il emploie à cet effet la force : elle soumet, à la longue, la raison. Les hommes finissent par croire les opinions qu'on les force de publier. Ce que ne peut le raisonnement , la violence l'exécute.
L'intolérance, dans les monarques, est toujours l'effet de leur amour pour le pouvoir. Ne pas penser comme eux , c'est mettre une borne à leur autorité ; c'est annoncer un pouvoir égal au leur. Quel est, en certains pays, le crime le plus sévèrement puni? la contra-
diction. Quel forfait fit, en France, inventer le supplice oriental de la cage de fer ? Quel infortuné y renferma-t-on ? Fut-ce le militaire lâche et sans génie qui dirigea mal un siège , défendit mal une place , et qui, par ineptie, jalousie ou trahison , laissa ravager les provinces qu'il pouvait couvrir ? Fut-ce le ministre qui surchargea le peuple d'impôts (i), et dont les édits furent destructifs du bonheur public? Non. Le malheureux condamné à ce supplice fut un gazetier de Hollande, qui, critiquant peut-être trop amèrement les projets de quelques ministres français (2) } fit rire l'Europe à leurs dépens (3). Quel homme , en Espagne , en Italie , fait-on pourrir dans les cachots ? Est-ce le juge qui vend la justice , le gouverneur qui mésuse de son pouvoir ? Non : mais le colporteur qui vend , pour vivre, quelques livres où l'on doute de l'humilité et de la pauvreté ecclésiastique. A qui, dans certaines contrées, donne-t-on le nom de mauvais citoyens? est-ce au fripon qui vole et dissipe la caisse nationale? De tels forfaits, presque toujours impunis, trouvent
(1) Un milord débarque en Italie , parcourt les campagnes de Rome , et s'embarque brusquement pour l'Angleterre. Pourquoi , lui dit-on , quittez-vous ce beau pays ? « Je n'y puis , répond-il , soutenir plus j) long-temps le spectacle du malheur des paysans romains $ leur 3) misère me déchire : ils n'ont plus face humaine. » Ce seigneur exagérait peut-être , mais il ne mentait pas.
(2) Le meurtre de Clitus fut la honte d'Alexandre , et le supplice du gazetier hollandais celle du ministère français. Le crime de ces deux infortunés fut le même : tous deux eurent l'imprudence d'être vrais. L'on s'indigna , dans le siècle dernier, du traitement fait au gazetier. Il est des siècles encore plus vils où le supplice de l'homme vrai trouverait des approbateurs.
(5) S'attendrit-on sur le sort de ce gazetier , compare-t-on le crime au châtiment : on se croit transporté chez ce sultan des Indes qui fait pendre son vizir pour avoir mis trois grains de poivre dans une tartre à la crème. Peu s'en est fallu que l'illustre et malheureux de La Chalotais n'ait subi le même sort ; pour avoir pareillement mis trois grains de sel dans une lettre écrite , dit-on , à un contrôleur-général.
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partout clés protecteurs. Celui-là seul est mauvais citoyen , qui, dans une chanson ou une épigramme, a ri de la friponnerie ou de la frivolité (i) d'un homme en place.
j'ai vu des pays où le disgracié n'est pas celui qui Dât le mal , mais celui qui révèle son auteur. Met-on ie-feu à la maison, c'est l'accusateur qu'on châtie, et Fiheendiairc qu'on caresse. Dansde telsgouvernemens, souvent le plus grand des crimes est l'amour de la patrie et la résistance aux ordres injustes du puissant. Pourquoi le mérite est-il toujours suspect au ministre mepte ? D'où naît sa haine pour les gens de lettres (2)? de ce qu'il les regarde comme autant de fanaux propres à éclairer ses méprises (5).
Sous le nom de fous , on attachait jadis des sages à la personne des princes; et, sous ce nom, il leur était quelquefois permis de dire la vérité (4). Ces fous déplurent: leur charge a partout été supprimée; et
(1) En France , pourquoi n'osera it-on mettre la frivolité des grands sur la scène? c'est que des comédies de cette espèce opéreraient, dira-t-on , peu de conversions. Un poète qui , par un tableau ridicule et saillant de la frivolité , se flatterait de corriger les mœurs françaises , se tromperait : on né remplit point le tonneau des Danaïdes. J) ne se forme point d'esprit sensé dans un gouvernement sur lequel les femmes et les prêtres ont une certaine influence. L'esprit léger et frivole est le seul qu'on y doive cultiver ; c'est le seul qui conduise à la fortune.
(2) Ce n'est point à son génie , c'est toujours à quelque événement particulier que l'homme de talens doit la protection de l'ignorant. Si la laideur cherche la compagnie des aveugles , l'ignorance fuit celle des clairvoyans.
(3) Le vizir inepte voit toujours de mauvais œil l'homme qui voyage chez des peuples et des princes éclairés ; il craint qu'au retour le voyageur ne le méprise.
(4) C'était jadis le privilège des fous de dire quelquefois la vérité aux princes : mais encore avec quelle précaution et dans quel moment ! Imitons, disait l'un d'eux, la prudence des chats : ils ne se croient point en sûreté dans un appartement, qu'ils n'en aient auparavant tlairé tous les coins.
c'est peut-être la seule réforme générale que les souverains aient faite dans leur maison. Ces fous sont les derniers sages qu'on ait soufferts auprès des grands. Veut-on s'en approcher, veut-on leur être agréable, que faire ? parler comme eux , et les fortifier dans leurs erreurs. Ce rôle n'est pas celui d'un homme éclairé , franc et loyal. Il parle et pense d'après lui. Les grands le savent et l'en haïssent : ils sentent, à cet égard, la borne de leur autorité. C'est aux hommes de celte espèce qu'il est surtout défendu de penser et d'écrire sur les matières d'administration. Qu'en arrive-t-il ? privés du conseil des gens instruits, les rois sacrifient à la crainte momentanée de la contradiction leur puissance réelle et durable. En effet, si le prince n'est fort que de la force de sa nation ; si la nation n'est forte que de la sagesse de son administration , et si les hommes chargés de cette administration sont nécessairement tirés du corps de la nation, il est impossible, dans un gouvernement où. l'on persécute l'homme qui pense, où l'on aveugle tous les citoyens, que l%nation produise de grands ministres. Le danger de s'instruire y détruit l'instruction , et le peuple gémit sous le sceptre de cette orgueilleuse ignorance qui bientôt précipite dans une ruine commune et le despote et sa nation (i).
(i) C'est à la liberté dont jouissent encore les Anglais et les Hollandais que l'Europe doit le peu qui lui en reste. Sans eux , presque aucune nation qui ne géinît sous le joug de l'ignorance et du despotisme.
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