CHAPITRE XVI
L'intolérance est souvent fatale aux princes.
JLe pouvoir et le plaisir présens sont souvent destructifs du plaisir et du pouvoir à venir. Pour commander avec plus d'empire , un prince désire-t-il des sujets sans idées, sans énergie, sans caractère (i), enfin des automates, toujours obéissans à l'impression qu'il leur donne : s'il parvient à les rendre tels, il sera puissant au dedans , faible au dehors : il sera le tyran de ses sujets , et le mépris de ses voisins.
Telle est la position du despote ; l'orgueil du moment la lui fait désirer. Il se dit à lui-même : c'est sur mes peuples que j'exerce habituellement mon pouvoir ; c'est donc leur résistance et leur contradiction qui , rappelant plus souvent à ma mémoire l'idée de mon impuissancdfcne serait le plus insupportable. S'il défend en conséquence la pensée à ses sujets, il déclare, par cet acte, qu'indifférent a la grandeur et à la félicité de sa nation , peu lui importe de mal gouverner , mais beaucoup de gouverner sans contradiction. Or, du moment où le fort a parlée le faible se tait, s'abrutit et cesse de penser, parce qu'il ne peut communiquer ses pensées.
Mais, dira-t-on, si l'engourdissement dans lequel la crainte retient les esprits est nuisible à un état , faut-il en conclure que la liberté de penser et d'écrire soit sans inconvénient?
(i) Ce n'est qu'à des automates que le despotisme commande ; on n'a de caractère que dans les pays libres. Les Anglais en ont un : les Orientaux n'en ont point. La crainte et la bassesse l'étouffent en eux.
SECTION IV, CHAPITRE XVI. o5 1
En Perse, dit Chardin, on peut, jusque dans les cafés , parler hautement et censurer impunément le vizir: Je ministre, qui veut être averti du mal qu'il fait, sait qu'il ne peut l'être que par le cri public. Peut-être en Europe est-il des pays plus barbares que la Perse.
Mais du moment où le citoyen pourra tout penser, tout écrire , que de livres faits sur des matières qu'il n'entendra pas ! que de sottises les écrivains ne dirontils pas ! Tant mieux; ils en laisseront moins à faire aux vizirs. La critique relèvera les erreurs de l'auteur, le public s'en moquera ; c'est toute la punition qu'il mérite. Si la législation est une science, sa perfection doit être l'œuvre du temps et de l'expérience. En quelque genre que ce soit, un excellent livre en suppose une infinité de mauvais. Les tragédies de la Passion durent précéder celles d'Héraclius , de Phèdre , de Mahomet, etc. Que la presse cesse d'être libre (i), l'homme en place, non averti de ses fautes, en commettra sans cesse de nouvelles ; il fera presque toutes les sottises que l'écrivain eût dites (2). Or, il importe peu à une nation qu'un auteur dise des sottises ; c'est tant pis pour lui : mais il lui importe beaucoup que le ministre n'en fasse pas; c'est tant pis pour elle.
La liberté de la presse n'a rien de contraire à l'intérêt général (3) : cette liberté est, dans un peuple,
(1) Le gouvernement défend-il d'imprimer sur les matières d'administration ; il fait vœu d'aveuglement , et ce vœu est assez commun. « Tant que mes finances seront bien régies , et mes armées bien dis- » ciplinées , disait un grand prince , écrira qui voudra contre ma » discipline et mon administration. Mais si je négligeais l'un ou » l'autre , qui sait si je n'aurais pas la faiblesse d'imposer silence aux » écrivains ? »
(*2) Entre-t-on au ministère , ce n'est plus le temps de se faire des principes, mais de les appliquer. Emporté par le courant des affaires, on n'apprend alors que des détails toujours ignorés de quiconque n'est point en place.
(3) Gêner la presse, c'est insulter une nation : lui défendre la îec-
jfeSâ de l'homme.
l'aliment de l'émulation. Quels hommes cloiven d'entretenir ? les gens en place. Qu'ils veillent d'autant plus soigneusement à sa conservation, qu'une fois éteinte, il est presque impossible de la rallumer. Un peuple déjà policé tombe-t-il dans l'abrutissement, quel remède à ce mal? nul autre que la conquête; elle seule peut redonner de nouvelles moeurs à ce peuple , et le rendre encore célèbre et puissant. C'est le vœu d'un citoyen honnête , d'un homme qui s'intéresse à la gloire de sa nation , qui se croit grand de sa grandeur et heureux de son bonheur. Le vœu du despote n'est pas le même, parce qu'il ne se confond pas avec ses esclaves; parce qu'indifférent à leur gloire, comme à leur bonheur, il n'est touché (i) que de leur servile obéissance.
Le sultan aveuglement obéi est content; que d'ailleurs ses sujets soient sans vertus, que l'empire s'affaiblisse, qu'il périsse par la consomption, peu lui importe; il suffit que la durée de la maladie en cache la véritable cause , et qu'on ne puisse en accuser l'ignorance du médecin. La seule crainte des sultans et de leurs vizirs, c'est une convulsion subite dans l'empire.
tare de certains livres , c'est la déclarer esclave ou iinbécille. Cette défense doit l'indigner. Mais , dira-ton , c'est presque toujours d'après Topjnion des puissans , qu'elle approuve ou condamne un livre. Oui , dans le premier moment ; mais ce premier jugement est nul , c'est le cri des intéressés pour ou contre : le jugement vraiment intéressant pour un auteur, est le jugement réfléchi du public 3 il est presque toujours juste.
(1) L'âge où l'on parvient aux grandes places est souvent celui où l'attention devient le plus pénible. A cet âge, qui me contraint d'étudier est mon ennemi. Je veux bien pardonner aux poètes leurs beaux vers ; je puis les lire sans attention : mais je ne pardonne point au moraliste ses bons raisonnemens. L'importance des sujets qu'il traite m'oblige de réfléchir. Combat-il mes préjugés-, il blesse mou orgueil 3 il m'arrache d'ailleurs à ma paresse , il me force à penser, et toute contrainte produit haine.
Il en est des vizirs comme des chirurgiens; leur unique désir, c'est que l'état et le malade n'expirent point entre leurs mains : que d'ailleurs l'un et l'autre meurent du régime qu'ils prescrivent, leur réputation est sauve ; ils s'en inquiètent peu.
On ne demande pas au peuple industrie et vertu , mais soumission et argent. Semblable à l'araignée qui sans cesse entoure de nouveaux fils l'insecte dont elle fait sa proie , le sultan , pour dévorer plus tranquillement ses peuples (i), les charge chaque jour de nouvelles chaînes.
Toute remontrance l'importune et l'irrite. C'est l'enfant mal élevé; il mord dans le fruit empoisonné, et bat la mère qui ledui arrache. Quel cas, sous son règ'ne, fait-on d'un citoyen vrai et courageux ? c'est un fou qu'on punit comme tel (2). Quel cas, sous ce même règne, fait-on d'un citoyen bas et vil (5) ? c'est un sage
(1) Le terrain du despotisme est fécond en misère comme en monstres. Le despotisme est un luxe de pouvoir inutile au bonheur du souverain.
Que sont les grands de l'Europe? des hommes qui joignent à la qualité d'esclaves celle d'oppresseurs de peuples ; des citoyens que la loi même ne peut protéger contre l'homme en place. Un grand n'est , en Portugal, propriétaire ni de sa vie, ni de ses biens, ni de sa liberté : c'est un nègre domestique qui , fouetté par l'ordre immédiat du maître , méprise le nègre de l'habitation fouetté par l'ordre de rintendant. Voilà , dans presque toutes les cours de l'Europe , l'unique différence sensible entre l'humble bourgeois et l'orgueilleux grand seigneur.
(2) Il faut ou ramper ou s'éloigner de la cour. Qui ne peut vivre que de ses grâces, doit être vil ou mourir de faim. Peu d'hommes prennent ce dernier parti.
(3) Le feu roi de Prusse, à souper avec l'ambassadeur d'Angleterre, lui demande ce qu'il pense des princes. « En général , répond- » il, ce sont ('e mauvais» sujets. Ils sont ignorans ; ils sont perdus «par la flatterie. La seule chose à laquelle ils réussissent, c'est à » monter à cheval. Aussi de tous ceux qui les approchent, le cheval ■» est le seul qui ne les flatte point , et qui leur casse le cou s'ils le » gouvernent mal. »
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qu'on récompense. Les sultans veulent être flattés (i) * qui peut se refuser à leurs désirs? qui peut, sous un pareil gouvernement, s'intéresser vivement au bonheur public? Seraient-ce quelques sages répandus çà ei là dans un empire ? leurs lumières n'éclairent personne; ce sont des lampes dans des tombeaux. Le despote ne se confie qu'à des hommes qui, vieillis dans les antichambres , en ont l'esprit et les mœurs. Ce furent ces flatteurs qui précipitèrent les Stuarts à leur ruine. « Quelques prélats, dit un écrivain anglais, » s'étant aperçus de la bigotte faiblesse de Jacques Ier, » en profitèrent pour lui persuader que la tranquillité v publique dépendait de l'uniformité du culte, c'est- » à-dire, de certaines cérémonies religieuses. Jacques » le crut , transmit cette opinion à ses descendans. » Quelles en furent les suites ? l'exil et la ruine de sa » maison.
» Lorsque le ciel, dit Velleïus Paterculus , veut châ- » tier un souverain , il lui inspire le goût de la flattc- » rie (2) et la haine de la contradiction. Au même » instant l'entendement du souverain s'obscurcit : il » fuit la société des sages, marche dans les ténèbres, » tombe dans les abîmes, et, selon le proverbe latin, » passe de la fumée dans le feu. » Si tels sont les signes de la colère du ciel, contre quel sultan n'est-il pas irrité ?
(1) Plus un gouvernement est despotique, plus les âmes y sont avilies et dégradées , pins l'on s'y vante d'aimer son tyran. Les esclaves bénissent à Maroc leur sort et leur prince , lorsqu'il daigne lui-même leur couper le cou.
(2) Les souverains corrompus par la flatterie sont des enfans gâtés. Habitués à commander à des esclaves , ils ont souvent voulu conserver le même ton avec leurs égaux , et en ont été quelquefois punis par la perte d'une partie de leurs états. C'est le châtiment que les Romains infligèrent à Tigrane, à Antiochus, etc. , lorsque ces despotes osèrent s'égaler à des peuples libres.
« De quelle manière parie-t-on de moi et de mon » gouvernement? » disait un empereur de la Chine à Confucius. — « Chacun , répond le philosophe , se » tait; tous gardent un morne silence. — C'est ce » que je désire , reprend l'empereur. — Et c'est ce » que vous devriez craindre, réplique le philosophe. » Le malade flatté est abandonné ; sa fin est prochaine. » Il faut révéler au monarque les défauts de son esprit, » comme les maladies de son corps : sans cette liberté, » l'état et le prince sont perdus. » Cette réponse déplut à l'empereur. L'intérêt présent de l'orgueil l'emporte presque toujours sur tout intérêt à venir, et les peuples sont princes en ce point.