Tome IL
258 de l'homme.
» même instant précisément la même heure (i). Coni- » ment donc imaginer qu'en fait de religion, je ferais » penser tous les hommes de la même manière? Quels » étaient ma folie et mon orgueil î » Que Charles-Quint n'a-t-il fait plus tôt cette réflexion! que de semences de guerre il eût étouffées! que de sang humain il eût épargné !
Ce n'est point assez de régner sur un peuple, de commander aux idées de ses concitoyens, on veut encore commander à leurs goûts. Rousseau n'aime point la musique française; son sentiment est, sur ce point, d'accord avec celui de toutes les nations de l'Europe : il le déclare dans un ouvrage. Mille voix s'élèvent contre lui; il faut le faire pourrir dans un cachot; on sollicite une lettre de cachet; et le ministre, heureusement trop sage pour l'accorder, ne veut point exposer la nation française à ce ridicule.
Point d'attentats auxquels ne se porte l'intolérance humaine. Qui peut l'enchaîner? une crainte réciproque. Que deux hommes égaux en force diffèrent d'opinions, aucun d'eux ne s'insulte , parce qu'on offense rarement celui qu'on croit ne pouvoir impunément offenser.
A quelles causes attribuer entre militaires la politesse des disputes? à la crainte du duel : entre les gens de lettres? à la crainte du ridicule. Nul ne veut être confondu avec les pédans de collège.
Deslois sévères peuvent réprimer l'intolérance comme le vol. Que , libre dans mes goûts et mes opinions, la loi me défende d'insulter à ceux d'autrui; mon intolérance, enchaînée par les édits du magistrat, ne se portera point à des violences; mais que par imprudence
(î) Un domestique de Charles-Quint entre étourdiment dans sa cellule , renverse une table et brise les trente montres posées dessus. Charles se prend à rire : « Plus heureux que moi , dit-il au domes- » tique, tu trouves enfin le seul moyen de les mettre d'accord ».
SECTION IV, CHAPITRE XVII. sSg
le gouvernement m'affranchisse de la crainte du duel , du ridicule et des lois, mon intolérance non contenue me rendra de nouveau cruel et barbare.
La fureur atroce avec laquelle les différentes sectes religieuses se sont persécutées en est la preuve.
> CHAPITRE XVIIL
De V intolérance religieuse.
Cette espèce d'intolérance est la plus dangereuse; l'amour du pouvoir en est le motif, et la religion le prétexte. Que punit-on dans l'hérétique ou l'impie ? l'homme assez audacieux pour penser d'après lui, pour croire plus à sa raison qu'à celle du prêtre. Ce prétendu vengeur du ciel ne l'est jamais que de son orgueil humilié. Le prêtre est le même dans presque toutes les religions.
Aux yeux d'un muphti comme à ceux d'un bonze , un incrédule est un impie que doit frapper le feu du ciel y un homme qui , destructeur de la société , doit être brûlé par elle : aux yeux du sage , ce n'est qu'un homme qui ne croit pas au conte de ma mère l'oie. Mais que manque-t-il à ce conte pour être une religion? rien; sinon qu'un grand nombre de gens en soutiennent la vérité.
Se peut-il que des hommes couverts des haillons de la pénitence et du masque de la charité, aient en tout temps été les plus atroces ? Quoi ! le jour de la tolérance ne luit point encore? Quoi! des gens honnêtes se haïssent et se persécutent sans honte pour des disputes de mots , souvent pour le choix des erreurs, et parce qu'ils portent les noms divers de Luthériens, de Calvinistes , de Catholiques, de Mahométans, etc.!
2ÔO t)E L'HOMME.
En analhématisant le kalender ou le derviche, le moine ignore-l-il qu'aux yeux de ce derviche , le vrai impie, le vrai scélérat, est ce chrétien, ce pape, ce moine qui ne croit pas à Mahomet ? Faut-il qu'éternellement condamnée à la stupidité, chaque secte approuve en elle ce qu'elle déteste dans les autres ?
Qu'on se rappelle quelquefois la parabole ingénieuse d'un peintre célèbre. Transporté , dit-il , en rêve aux portes du paradis, le premier objet qui frappe mes yeux , est un vieillard vénérable : à ses clefs , à sa tête chauve, à sa longue barbe, je reconnais saint Pierre. L'apôtre se tient sur le seuil des portes célestes. Une foule de gens s'avancent vers lui. Le premier qui se présente est un papisle. J'ai, lui dit-il, toute ma vie été dévot, et cependant assez honnête homme. Entre donc, répond le saint, et place-toi au banc des catholiques. Vient après un réformé; il lui présente la même requête ; il en reçoit la même réponse : place-toi , dit le saint, parmi les réformés. Arrivent ensuite des marchands de Smyrne, de Bagdad, de Bassora, etc.; ils étaient musulmans , avaient toujours été vertueux , et saint Pierre leur fit prendre place parmi les musulmans. Enfin vient un incrédule. De quelle secte es-tu? demande l'apôtre. — D'aucune, monseigneur; j'ai cependant toujours été honnête. — Tu peux donc entrer; mais où te mettre l choisis toi-même ; assieds-toi près de ceux qui te paraissent les plus raisonnables.
Plut au ciel que, éclairé par cette parabole, on ne prétendît plus commander aux opinions des autres! Dieu veut que la vérité soit la récompense de l'examen. Les prières les plus efficaces pour en obtenir la connaissance, sont, dit on, l'étude et l'application. O moines stupides ! avez-vous jamais fait celte prière?
Qu'est-ce que vérité ? vous l'ignorez , et vous persécutez celui qui , dites-vous > ne la connaît pas; et vous
avez canonisé les (Ira gonades des Cévennes, et vous avez élevé à la dignité de saint, un Dominique , un barbare qui fonda le tribunal de l'inquisition et massacra les Albigeois (i); et, sous Charles IX, vous faisiez aux Ca-
f 0 Les Albigeois furent traités comme les Vaudois. On n'imagine point l'excès auquel se porta contre eux la fureur de l'intolérance. Le tableau effrayant des barbaries exercées contre les Vaudois, nous est conservé par Samuel Morland , ambassadeur d'Angleterre en Savpie, et pour lors résidant sur les lieux mêmes. «Jamais, dit-il, les » chrétiens n'ont commis tant de cruautés contre les chrétiens. On » coupait la tête aux Barbes (c'étaient les pasteurs de ces peuples) , « on les faisait bouillir, on les mangeait ; on fendait avec des cail- » loux le ventre des femmes jusqu'au nombril ; on coupait à d'autres » les mamelles , on les faisait cuire sur le feu, et on les mangeait j » on mettait à d'autres le feu aux parties honteuses , on les leur v brisait, et l'on mettait en place des charbons ardens ; on arrachait a à d'autres les ongles avec des pinces ; on attachait des hommes » demi-morts à la queue des chevaux, et on les traînait en cet état » à travers les rochers. Le moindre de leurs supplices était d'être m précipités d'un mont escarpé , d'où ils tombaient souvent sur des » arbres auxquels ils restaient attachés et sur lesquels ils périssaient » defaim, de froid ou de blessures. On en hachait en mille pièces, » et l'on semait leurs membres et leurs chairs meurtries dans les » campagnes. On empalait les vierges par les parties naturelles ; on » les portait en cette posture, en guise d'étendards. On traîna entre » autres un jeune homme nommé Pélanchion , par les rues de Lu- » cerne, semées partout de cailloux pointus. Si la douleur lui fai- » sait lever la tête ou les mains , on les lui assommait. Enfin on lui .> coupa les parties honteuses qu'on lui enfonça dans la gorge , et » on l'étouila ainsi ; ensuite on lui coupa la tête , et l'on jeta le tronc j) sur le rivage. Les catholiques déchiraient de leurs mains les en- » fans qu'ils arrachaient au berceau ; ils faisaient rôtir les petites » filles toutes vives , leur coupaient les mamelles et les mangeaient -y » ils coupaient à d'autres le nez, les oreilles et les autres parties du « corps ; ils remplissaient la bouche de quelques-uns de poudre à » canon et y mettaient le feu ; ils en écorchaient tout vifs ; ils eu » tendaient la peau devant les fenêtres de Lucerne ; ils arrachaient » la cervelle à d'autres qu'ils faisaient rôtir et bouillir pour en man- » ger Les moindres supplices étaient de leur arracher le cœur , de Jes » brûler vifs , de leur couper le visage , de les mettre en mille mor- » ceaux, et de les noyer. Mais ils se montrèrent vrais catholiques et. » dignes romains , quand ils allumèrent un four à Garcigliane , dans » lequel ils forcèrent onze Vaudois à se jeter les uns après les autres
tholiques un devoir du meurtre des réformés; et, dans ce siècle enfin si éclairé , où la tolérance recommandée dans l'Evangile devrait être la vertu de tous les hommes, il est des monstres qui traitent la tolérance de crime et d'indifférence pour la religion , et qui voudraient revoir encore ce jour de sang et de massacre, ce jour affreux de Saint-Barthélemi, où l'orgueil sacerdotal se promenait dans les rues commandant la mort des Français. Tel le sultan , suivi du bourreau, parcourt les rues de Constantinople demandant le sang du chrétien qui porte la culotte rouge. Plus barbares que ce sultan , c'est vous qui distribuez aux chrétiens des glaives pour s'entr'égorger.
O religions ! si vous n'étiez que ridicules , l'homme d'esprit ne révélerait point vos absurdités (i). S'il s'en fait un devoir, c'est que ces absurdités, dans deshom-
» dans les flammes , jusqu'au dernier, que ces meurtriers y jetèrent » eux-mêmes. On ne voyait dans toutes les vallées que des corps » morts ou mourans. Les neiges des Alpes étaient teintes de sang. » L'on trouvait ici une tête coupée , là un tronc , des jambes , des j> bras , des entrailles déchirées et un cœur palpitant ».
Quel prétendu crime punissait-on dans les Vaudois avec tant de barbarie ? celui , disait-on , de la rébellion. Ce qu'on leur reprochait c'était de n'avoir point abandonné leur demeure et le lieu de leur naissance au premier ordre de Gastalde et du pape ; de ne s'être point exilés d'un pays qu'ils possédaient depuis quinze cents ans, et dans lequel ils avaient toujours librement exercé leur culte. C'est ainsi que la douce religion catholique, ses doux ministres et ses doux saints ont toujours traité les hommes : que feraient de plus les apôtres du diable?
(i) On ne porte point sur les religions l'œil attentif de l'examen, sans concevoir le dernier mépris pour l'espèce humaine en général, et pour soi-même en particulier. Quoi ! se dit-on , il a fallu des milliers d'années pour désabuser des hommes aussi spirituels que moi des contes du paganisme ! Quoi ! les Juifs et les Guèbres conservent encore leurs erreurs ! Quoi ! les musulmans croient encore à Mahomet, et seront peut-être des milliers d'années à reconnaître la fausseté du Koran ? Il faut donc que l'homme soit un animal bien imbécille et bien crédule, et qu'enfin notre planète , comme l'a dit un sage, soit le Bedlam ou les Petites-Maisons de l'univers.
mes armes du glaive de l'intolérance (i), sont un des pins cruels fléaux de l'humanité.
Entre les diverses religions, quelles sont celles qui portent plus de haine aux autres sectes ? la catholique et la juive. Cette haine est-elle dans leurs ministres l'effet de leur ambition ou celui d'un zèle stupide et mal entendu? La différence entre le vrai et le faux zèle est frappante; on ne peut s'y méprendre (2) : le premier est toute onction , toute humanité, toute douceur, toute charité; il pardonne à tous et ne nuit à personne : telle est au moins l'idée que nous en donnent les paroles et les actions du Fils de Dieu (3).
(1) Pourquoi le prêtre est-il assez généralement aimé en Angleterre ? c'est qu'il est tolérant ; c'est que la loi lui lie les mains , et ne lui laisse nulle part à l'administration : c'est qu'il ne nuit et ne peut nuire à personne : c'est que l'entretien du clergé anglais est moins à chargea l'état que celui du clergé catholique, et qu'enfin en ce pays la religion n'est proprement qu'une opinion philosophique.
(2) Ce que je dis du zèle , je le dis de l'humilité. Quelque sot qu'on suppose un cardinal , il ne l'est jamais assez pour se croire vraiment humble , lorsqu'il se donne à Rome pour le protecteur d'un empire tel que la France. La vraie humilité refuserait un titre aussi fastueux. Non que je veuille nier la stupidité de quelques prélats : mais leurs ambitieuses prétentions prouvent moins l'habileté du clergé, que la sottise des peuples. « Pendant mon séjour au Japon , me disait a un voyageur , on ne prononça jamais le nom Dot-Sury-Sama , » c'est-à-dire, Monseigneur la Grue , sans que je me rappelasse mald gré moi le nom de quelque évêque. »
(3) Jésus n'exerça nulle domination sur la terre. S'il eût voulu que le sacerdoce y commandât, il eût d'abord légué ce commandement à ses apôtres. Or, leurs successeurs en sont encore à nous montrer leur commission et le titre d'un pareil legs.