CHAPITRE XIX
L'intolérance et la persécution ne sont pas de comman~ dément divin.
A- qui Jésus donna -t- il le nom dé race de vipères? ful-ce aux païens, aux esséniens, à ces saducéens (i) qui niaient l'immortalité de l'âme et même l'existence de Dieu? Non : ce fut aux pharisiens; ce fut aux prêtres juifs.
Faut-il que, par la fureur de leur intolérance, les prêtres catholiques méritent encore ce même nom ? A quel titre persécutent-ils un hérétique? L'hérésie est un nom que le puissant donne à des opinions communément vraies, mais contradictoires aux siennes. L'hérésie est locale comme l'orthodoxie. L'hérétique est un homme de la secte non dominante dans la nation où il vit. Cet homme moins protégé, et par conséquent plus faible, peut être impunément insulté, et on l'insulte.
Si les ministres de Neufchâtel, accusateurs de Rousseau (2) , fussent ^nés Athéniens ou Juifs , ils eussent
(1) Les saducéens étaient regardés comme les plus vertueux d'entre les Juifs. En hébreu , le mot saduc est synonyme de juste. Aussi ces saducéens étaient-ils et devaient-ils être moins haïs de Dieu que les pharisiens. Ces derniers demandaient la mort et le sang de Jésus- Christ. Or, l'incrédulité est et sera toujours moins contraire à l'esprit de l'Évangile que l'inhumanité et le déicide.
(2) A la honte de la France > Rousseau n'a pas été moins persécuté à Paris qu'à Neufchâtel. Les sorbonnistes ne pouvaient lui pardonner son dialogue du raisonneur et de l'inspiré. Mais les raisonnemens de Rousseau étaient vrais ou ils étaient faux : réfuter par la force de l?ons raisonnemens , c'est injustice ; en réfuter de faux par la violence, c'est folie; c'est avouer sa stupidité 5 c'est décrier sa propre cause. Les sophismes se réfutent d'eux-mêmes : la vérité est facile à défendre.
^'ailleurs quelles sont les objections de Rousseau? celles que tout
donc, à titre de forts, également poursuivi Socrate ou Jésus. Éloquent Rousseau, que la faveur du grand prince qui vous protégea contre de tels fanatiques, vous venge bien de leur insulte ! Vous n'eûtes point à
bonze, dervis , mandarin, fait au moine qui veut le convertir. Ces objections sont-elles insolubles ? qu'est-ce que les moines vont faire à la Chine? pourquoi demandent-ils aux princes des biens, des aumônes, des gratifications pour subvenir aux frais d'une mission où ils ne convertissent personne? Mais les moines, en parcourant l'Orient , n'ont d'autre objet que de s'enrichir par le commerce ; ils n'emploient les trésors que leur prodiguent les peuples , qu'à frustrer ces mêmes peuples du profit d'un commerce légitime. En ce cas quels justes reproches les nations n'ont-elles pas à leur faire? et quelles accusations peuvent-ils porter contre Rousseau ? Il a prêché , diront-ils , la religion naturelle — Mais elle n'est point contraire à la révélée. Rousseau fut honnête dans ses critiques. Il n'est point auteur de ces infâmes libelles intitulés , Gazette ecclésiastique ; cependant il fut banni, et le nouvelliste fut toléré. Quels furent donc tes juges , ô célèbre Rousseau? des fanatiques qui flétriraient s'ils le pouvaient la mémoire des Marc-Aurèle, des Antonin , des Trajan , et feraient un crime au plus grand prince de l'Europe de la supériorité de ses talens. Quel cas faire de tels jugemens? aucun : en appeler à la postérité , et mépriser tous ceux que la raison et l'équité n'auront pas prononcés. La postérité juge les juges ; et les plus intolérans, s'ils n'ont point été les plus fripons , ont du moins toujours été les plus stupides.
En butte aux cabales des prêtres, Rousseau fut traité dans ce siècle comme Abeilard le fut au douzième par les moines de Saint- Denis. Il avait nié que leur fondateur fût ce Denis l'Aréopagite cité dans le nouveau Testament : dès ce moment on le déclare ennemi de la gloire et de la couronne de France. Il est en conséquence flétri , persécuté, proscrit par les saints de son siècle.
Qui s'oppose aux prétentions d'un moine est un impie : de là ces accusations de blasphème et d'athéisme devenues maintenant si puériles et si ridicules. J'espère pour l'honneur de l'esprit humain que les grands , les pr nces , les ministres et les magistrats rougiraient d'être les vils instrumens de la fureur et des vengeances monacales. Ils craindraient de rendre les exils et les punitions honorables par le mérite de ceux auxquels ils seraient infligés.
Les Athéniens , pour assurer leur liberté , bannissaient quelquefois un citoyen trop illustre. La crainte d'un maître leur faisait proscrire un grand homme. Les nations de l'Europe, à l'abri de ce danger, n'ont pas le même prétexte pour commettre les mêmes injustices,
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rougir de l'estime de ces stupides : elle eût prouvé* quelque analogie entre leurs idées et les vôtres; elle eut tache vos talens. Vous fûtes persécuté au nom de la Divinité , mais non par elle.
Qui s'élève avec plus de force que le Fils de Dieu contre l'intolérance ? Ses apôtres veulent qu'il fasse descendre le feu du ciel sur les Samaritains; il les en reprend aigrement. Les apôtres, alors animés de l'esprit du monde, n'avaient point encore reçu celui de Dieu : à peine en furent-ils éclairés qu'ils furent proscrits et non proscripteurs.
Le ciel ne confère à personne le droit de massacrer l'hérétique. Jean n'ordonne point aux chrétiens de s'armer contre les païens (r). « Aimez-vous les uns les » autres , répètc-t-il sans cesse , telle est la volonté de » Dieu. Accomplit-on ce précepte , on a rempli la loi. »
Néron, je le sais, poursuivit dans les premiers chrétiens des hommes dune opinion différente de la sienne : mais Néron fut un tyran en horreur à l'humanité. Commet-on les mêmes barbaries, viole-l-on sans remords la loi naturelle et divine qui défend défaire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qui nous soit fait : oïl doit être également maudit de Dieu et des hommes.
Qui tolère les intolérans se rend coupable de tous leurs crimes. Qu'une Eglise se dise persécutée lorsqu'on
(i) Cassiodore pensait comme saint Jean. La religion, dit-il, ne peut être commandée. La force fait des hypocrites, et non des croyans : Religio imperari non potest , quia nemo cogitur ut credat. La foi , dit saint Bernard, doit être persuadée, et non ordonnée : Fides suadenda , non imperanda. Rien de plus volontaire , dit Lactance, que la religion ; elle est nulle dans celui auquel elle répugne : Nihîl est tam voluntàrium quàm religionem profiteri in qud si animus aversus est , jam sublata , jam nulla est. Rien de moins religieux, dit Tertullien , que de vouloir contraindre la croyance : ce n'est point par la violence , c'est librement qu'on peut croire : Non est religionis religionem cogère velle , ciim sponte suscipi debeat , non vi.
lui conteste le droit de persécuter , le prince doit être sourd à ses sollicitations. C'est sur la conduite du Fils de Dieu que l'Eglise doit régler la sienne : or, Jésus et les apôtres laissèrent à l'homme le libre exercice de sa raison ; pourquoi l'Eglise lui en défendrail-eîle l'usage? Nul n'a droit sur l'air que je respire, ni sur la plus noble fonction de mon esprit, sur celle de juger par moimême. Serait-ce aux autres que j'abandonnerais Je soin de penser pour moi? J'ai ma conscience, ma raison , ma religion , et ne veux avoir ni la conscience , ni la raison, ni la religion du paÇe. Je ne veux point modeler ma croyance sur celle d'autrui. Chacun répond de son âme : c'est donc à chacun à examiner, ce quil croit; sur quel motif il croit ,- quelle est la croyance qui lui paraît la plus raisonnable.
« Quoi! dit Jean Gerson, chancelier de l'Université » de Paris, le ciel m'aurait doué d'une âme> d'une fa- » culte de juger; et je la soumettrais à celle des autres ; » et ce serait eux qui me guideraient dans ma manière » de vivre et de mourir ! »
Mais un homme petit-il préférer sa raison à celle de sa nation? un tel orgueil est -il légitime? Pourquoi non? Si Jupiter prenait encore en main les balances avec lesquelles il pesait jadis les destinées des héros ; s'il mettait dans l'un des plateaux l'opinion d'un Locke, d'un Fontenelle, d'un Bayle, et de l'autre l'opinion des nations italienne , française , espagnole , etc. ; le dernier des plateaux s'élèverait comme chargé de nul poids. La diversité et l'absurdité de différens cultes prouvent le peu de cas qu'on doit faire de l'opinion des peuples. La sagesse divine elle-même parut, dit l'Ecriture , Judœis scandalum , gentibus stultitiam , scandale aux Juifs, folie aux yeux des nations. Je ne dois, en fait de religion, nul respect à l'opinion d'un peuple : c'est à moi seul que je dois compte de ma croyance.
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Tout ce qui se rapporte immédiatement à Dieu ne doit avoir pour juge que FÊtre suprême. Le magistrat luimême, uniquement chargé du bonheur temporel des hommes, n'a droit de punir que les crimes commis contre la société. Nul prince, nul prêtre ne peut poursuivre en moi la prétendue faute de ne pas penser comme lui.
Par quel motif la loi défendrait-elle à mon voisin de disposer de mon bien , et lui permettrait-elle de disposer de ma raison et de mon âme? mon âme est mon bien. C'est de la nature qvfè je tiens le droit de penser et de dire ce que je pense. Lorsque les premiers chrétiens exposèrent aux nations et leur croyance, et les motifs de cette croyance, lorsqu'ils mirent le gentil à portée de juger entre sa religion et la leur, et de faire usage d'une raison donnée à Fhomme pour distinguer le vice de la vertu, et le mensonge de la vérité, l'exposition de leur sentiment n'eut sans doute rien de criminel. Dans quel moment les chrétiens méritèrent-ils la haine et le mépris des nations ? lorsque , brûlant le temple des idoles , ils voulurent, par la violence, arracher le païen à la religion qu'il croyait la meilleure (i). Quel était le but de cette violence? La force impose silence à la raison; elle proscrit tel culte rendu à la divinité; mais que peut-elle sur la croyance? Croire suppose des motifs pour croire; la force n'en est point un : or, sans motif on ne croit pas réellement; c'est tout au plus si l'on croit croire (2).
(1) Les païens, dira-t-on, croyaient à des prêtres imposteurs. Soit : cette croyance donnait- elle droit de les persécuter? Mille gens croient au charlatan , à la bonne femme , de préférence au médecin : ce dernier peut-il demander la mort des incrédules en médecine ? Dans les maladies corporelles comme spirituelles , c'est à chacun à choisir son médecin.
(2) Souvent , dit M. Lambert de Prusse , dans son Novum Organum , l'on croit penser et croire plus qu'on ne pense et qu'on ne-
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Point de prétexte pour admettre une intolérance condamnée par la raison et la loi naturelle. Cette dernière loi est sainte, elle est de Dieu; il ne l'a point annullée: il la confirme au contraire dans son Évangile. Tout prêtre qui, sous le nom d'ange de paix, excite les hommes à la persécution, n'est donc point, comme on le croit, dupe d'un zèle stupide (1) et mal entendu. Ce n'est point à son zèle , c'est à son ambition qu'il obéit.