‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 93 sur 226 · Tome IL · texte numérisé non relu

Tome IL

2go DE L HOMME.

Dans la première de ces citations, Rousseau croit que c'est à l'organisation que nous devons nos vices, nos passions, et par conséquent nos caractères.

Dans la seconde, au contraire , il croit (et je le crois comme lui) qu'on naît sans vices, parce qu'on naît sans idées ; mais par la même raison , on naît aussi sans Vertus. Si le vice est étranger à la nature de l'homme, k vertu lui doit être pareillement étrangère : l'un et l'autre ne sont et ne peuvent être que des acquisitions (ï). C'est pourquoi l'on est censé ne pouvoir pécher qu'à sept ans, parce qu'avant cet âge on n'a encore aucune idée précise du juste et de l'injuste , ni aucune connaissance de ses devoirs envers les hommes.

IIIe Proposition. Rousseau dit, page 42, tome II de Y Emile : « Que le sentiment de la justice est inné » dans le cœur de l'homme; » il répète, page 65 du même volume, « qu'il est au fond des âmes un principe » de vertu et de justice. »

IVe Proposition. Il dit , page 6 , tome II de Y Emile: « La voix intérieure de la vertu ne se fait point entendre » au pauvre (2), qui ne songe qu'à se nourrir. »Il ajoute,

(1) Rousseau , page 416 , tome I de V Emile , après avoir-dit un mot de l'origine des passions , ajoute : « Sur ce principe il'est aisé de voir » comment on peut diriger au bien bu au mal toutes les passions des » enfans et des hommes. » Mais s'il est possible de diriger au bien ou au mal les passions des enfans , il est donc possible de changer leur caractère.

(2) « La voix intérieure de la vertu , dit Rousseau , ne se fait point *> entendre au pauvre. » Cet auteur range apparemment les incrédules dans la classe des pauvres, lorsqu'il ajoute, page 127, tome II de V Emile : « Un incrédule souhaite que tout l'univers soit dans la » misère pour s'épargner la moindre peine et se procurer le moinche » plaisir. » Rousseau est incrédule , et je ne l'accuse pas d'un pareil souhait. Voltaire n'est pas bigot, et c'est cependant lui qui prit en main la défense de l'innocente famille des Calas , qui leur ouvrit sa bourse, qui sacrifia en sollicitations un temps pour lui toujours si précieux, et qui protégea seul la veuve et les orphelins opprimés, lorsque l'Eglise et les magistrats les abandonnaient. Rousseau n'au-

SECTION V, CHAPITRE I. 2gi

« Le peuple a peu d'idées de ce qui est beau et hon- » nête, » et conclut, page 80, tome I ibi d. , « qu'a- » vant l'âge de raison , l'homme fait le bien et le mal » sans le connaître. »

On voit que si dans la troisième de ces propositions, Rousseau croit l'idée de la vertu innée, il la croit acquise dans la quatrième, et il a raison. Ce n'est qu'une parfaite législation qui donnerait à tous les hommes une idée parfaite de la vertu, et qui les nécessiterait à l'honnêteté.

Tous seraient justes, si le ciel eût, dès le berceau, gravé dans tous les cœurs les vrais principes de la législation; il ne l'a point fait.

Le ciel a donc voulu que les hommes dussent a leur méditation l'excellence de leurs lois ; que la connaissance de ces lois fut une acquisition et le pro- • duit du génie perfectionné par le temps et l'expérience. En effet, dirais -je à Rousseau, s'il était un sentiment inné de justice et de vertu , ce sentiment, comme celui de la douleur et du plaisir physiques, serait commun à tous les hommes, au pauvre comme au riche, au peuple comme au grand, et l'homme distinguerait à tout âge le bien du mal (1).

Mais Rousseau dit , page 66 , tome II d'Emile : « sans un principe inné de vertu , verrait-on l'homme

rait-il voulu dire autre chose, sinon que l'incrédule s'aime de préférence aux autres? Ce sentiment est commun au dévot comme à l'incrédule : point de saint qui voulût être damné pour son voisin. Quand saint Paul a souhaité d'être anathème pour ses frères, ne s'est-il point exagéré la noblesse de ce sentiment , et ne lui fallait-il pas quinze jours de résidence en enfer pour s'assurer de sa vérité ?

(1) « Tant que la sensibilité de l'homme (Emile, page 429, tome I) » reste bornée à son individu , il n'y a rien de moral dans ses actions. » Ce n'est que quand elle commence à s'étendre hors de lui qu'il » prend d'abord ces sentimens et ensuite ces notions du bien et du j) mal qui le constituent véritablement homme» h Ce texte prouve l'ingénuité avec laquelle Rousseau se réfute lui-même.

» juste el le citoyen honnête concourir à son préjudice » au bien public?» Personne, répond rai-je , n'a jamais concouru à son préjudice au bien public. Le héros citoyen qui risque sa vie pour se couronner de gloire, pour mériter l'estime publique et pour affranchir sa patrie de la servitude, cède au sentiment qui lui est le plus agréable. Pourquoi ne trouverait- il pas son bonheur dans l'exercice de la vertu, dans l'acquisition de l'estime publique et des plaisirs attachés à cette estime? Par quelle raison enfin n'exposerait-il pas sa vie pour la patrie, lorsque le matelot et le soldat, l'un sur mer et l'autre à la tranchée, l'exposent tous les jours pour un écu? L'homme honnête qui semble concourir à son préjudice au bien public, n'obéit donc qu'au sentiment d'un intérêt noble. Pourquoi Rousseau nierait-il ici que l'intérêt est le moteur unique et universel des hommes? Il en convient en mille endroits de ses ouvrages. Il dit, dans Y Emile : « Un homme a beau faire semblant » de préférer mon intérêt au sien propre, de quelque » démonstration qu'il colore ce mensonge, je suis très- » sûr qu'il en fait un. » Pag. 1 5g, tom. I, ibid. : « Je veux, » quand mon élève s'engage avec moi, qu'il ait toujours » un intérêt présent et sensible à remplir son engage - » ment; et que, si jamais il y manque, ce mensonge » attire sur lui des maux qu'il voie sortir de l'ordre » des choses. »

Dans cette citation , si Rousseau se croit d'autant plus assuré de la promesse de son élève que cet élève a plus d'intérêt à la garder, pourquoi dire, tome I, page i 55 de Y Emile : « celui qui ne tient que par son » profit et son intérêt à sa parole, n'est guère plus lié » que s'il n'avait rien promis? » Cet homme sans doute ne sera pas lié par sa parole , mais par son intérêt. Or, ce lien en vaut bien un autre; et Rousseau n'en doute point, puisqu'il veut que ce soit l'intérêt qui lie le dis-

ciple à la promesse. L'on en est et l'on en sera toujours d'autant plus exact et fidèle observateur de sa parole, qu'on aura plus d'intérêt à la tenir. Quiconque alors y manque est encore plus fou que malhonnête.

J'avoue qu'il est rare de trouver des contradictions si palpables dans les principes du même ouvrage. La seule manière d'expliquer ce phénomène moral, c'est de convenir que Rousseau s'est moins occupé , dans son Emile y de la vérité de ce qu'il dit que de la manière de l'exprimer. Le résultat de ces contradictions, c'est que les idées de la justice et de la «vertu sont réellement acquises.

Page 1