‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 94 sur 226 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De l'esprit et du talent.

Ou'est-ce dans l'homme que l'esprit? l'assemblage de ses idées. A quelle sorte d'esprit donne-t-on le nom de talent? à l'esprit concentré dans un seul genre , c'est-àdire, à un grand assemblage d'idées de la même espèce. S'il n'est point d'idées innées (et Rousseau en convient dans plusieurs endroits de ses ouvrages), l'esprit et le talent sont donc en nous des acquisitions; et l'un et l'autre, comme je l'ai déjà dit, ont donc pour principes générateurs: i°. la sensibilité physique; sans elle nous ne recevrions point de sensations; 2°. la mémoire, c'est-à-dire, la faculté de se rappeler les sensations reçues; 5°. l'intérêt que nous avons de comparer nos sensations entre elles (i), c'est-à-dire, d'observer avec

(i) Juger, dit Rousseau, n'est pas sentir. La preuve de son opinion , « c'est qu'il est en nous une faculté ou force qui nous lait » comparer les objets. Or , dit-il , cette force ne peut être l'effet de la » sensibilité physique. » Si Rousseau eut plus approfondi cette question , il eût reconnu que cette force n'était, autre chose que l'intérêt

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attention les ressemblances et les différences, les convenances et les disconvenances, qu'ont entre eux les objets divers.

C'est cet intérêt qui fixe l'attention, et qui, dans les hommes organisés comme le commun d'entre eux , est le principe productif de leur esprit.

Les talens, regardés par quelques-uns comme l'effet d'une aptitude particulière à tel ou tel genre d'esprit, ne sont réellement que le produit de l'attention appliquée aux idées d'un certain genre. Je compare l'ensemble des connaissances humaines au clavier d'un orgue : les divers talens en sont les touches, et l'attention, mise en action par l'intérêt, est la main qui peut indifféremment se porter sur l'une ou l'autre de ces touches.

Au reste , si l'on acquiert jusqu'au sentiment de l'amour de soi , si l'on ne peut s'aimer qu'on n'ait auparavant éprouvé le sentiment de la douleur et du plaisir physiques, tout est donc en nous acquisition.

Notre esprit; nos talens, nos vices, nos vertus, nos préjugés et nos caractères , nécessairement formés du mélange de nos idées et de nos sentimens , ne sont donc pas l'effet de nos divers lempéramens; nos passions elles-mêmes en sont dépendantes. Je citerai les peuples du nord en preuve de cette vérité. Leur tempérament pituiteux et phlegmatique est, dit-on, l'effet particulier de la nature de leur climat et de leur nourriture; cependant ils sont aussi susceptibles d'orgueil, d'envie, d'ambition, d'avarice, de superstition, que les peuples sanguins (i) et bilieux du midi (2). Ouvre-

même que nous avons de comparer les objets entre eux , et que cet intérêt prend sa source dans le sentiment de l'amour de soi, effet immédiat de la sensibilité physique.

(1) Ce fait prouve clairement que les passions citées ci-dessus ne sont pas l'effet de la diversité de nos tempéramens , mais, comme je "ai dit , de l'amour du pouvoir.

(2) L'imagination des peuples du nord n'est pas moins vive que

SECTION V, CHAPITRE II. Stp

t-on l'histoire, on voit les peuples tout a coup changer de caractère sans qu'il soit arrivé de changement dans Ja nature de leurs climats ou de leur nourriture.

J'ajouterai même que , si tous les caractères , comme Je prétend Rousseau, page 273, tome II de Ylléloïse, étaient bons et sains en eux-mêmes , celte bonté universelle et par conséquent indépendante de la diversité des tempéramens, prouverait contre son opinion. Plût au ciel que la bonté fût le partage de l'homme ! C'est à regret que sur ce point je suis encore d'un avis contraire à Rousseau. Quel plaisir pour moi de trouver tous les hommes bons ! Mais en leur persuadant qu'ils sont tels, je ralentirais leur ardeur pour le devenir. Te les dirais bons et les rendrais médians.

Est-on honnête , sert-on son souverain , mérite- t-on sa confiance, lorsqu'on lui cache la misère de ses peuples? non; mais lorsqu'on la lui fait connaître et qu'on lui montre les moyens de la soulager. Qui trompe les hommes n'est point leur ami. Où sont donc ceux des rois? quel courtisan est toujours vrai avec son prince? quel homme l'est toujours avec lui-même ? Le faux brave dit tous les individus courageux , pour être cru lui-même tel; et c'est quelquefois le Shaftesburyste le plus fripon qui soutient le plus vivement la bonté originelle des hommes.

Quant à moi je ne les entretiendrai pas à cet égard

celle des peuples du midi. Compare-t-on les poésies d'Qssian à celles d'Homère ? lit-on les poëmes de Milton , de Fingal , les poésies Erses , etc. ? on n'aperçoit pas moins de force dans les tableaux des poètes du nord que dans ceux des poètes du midi. Aussi le sublime traducteur des poésies d'Ossian, après avoir démontré dans une excellente dissertation , que les grandes et mâles beautés de la poésie appartiennent à tous les peuples, observe à ce sujet que les compositions de cette espèce ne supposent qu'un certain degré de police dans une nation . Ce n'est point , ajoute-t-il , le climat , mais les mœurs du siècle qui donnent un caractère fort et sublime à la poésie ; celle d'Ossian en est la preuve.

dans une sécurité funeste; je ne leur répéterai point sans, cesse qu'ils sont bons : le législateur, moins en garde contre le vice, négligerait rétablissement des lois propre à le réprimer. Je ne commettrai point le crime de h'se-humanité; j'oserai dire la vérité, en montrant que, sur ce point, Rousseau n'est pas plus d'accord avec lui-même que sur les précédens.

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