CHAPITRE III
De la bonté de V homme au berceau.
Je vous aime, 6 mes concitoyens! et mon premier désir est de vous être utile. J'envie sans doute vos suffrages : mais voudrais-je devoir au mensonge et votre estime et vos éloges? Mille autres vous tromperont; je ne serai point leur complice. Les uns vous diront bons, et flatteront le désir que vous avez de vous croire tels : ne les en croyez pas. Les autres vous diront médians : ils vous mentiront pareillement. Vous n'êtes ni l'un ni l'autre. Nul individu ne naît bon, nul individu ne naît méchant. Les hommes sont l'un ou l'autre, selon qu'un intérêt conforme ou contraire les réunit ou les divise (1). Des philosophes croient les hommes nés dans l'état de guerre : le désir commun de posséder les mêmes choses, les arme, disent-ils, dès le berceau, les uns contre les autres.
L'état de guerre sans doute suit de près l'instant de
(1) Si l'homme est quelquefois méchant, c'est lorsqu'il a intérêt de l'être ; c'est lorsque les lois qui , par la crainte de la punition et Vespoir de la récompense , devraient le porter à la vertu , le portent au contraire au vice. Tel est l'homme dans les pays despotiques, c'est-à-dire , dans ceux de la flatterie , de la bassesse , delà bigotterie, de l'espionnage , de la paresse , de l'hypocrisie , du mensonge , de la txabison , etc.
leur naissance ; la paix entre eux est peu durable : cependant ils ne naissent point ennemis. La bonté ou la méchanceté est en eux un accident : c'est le produit de leurs lois bonnes ou mauvaises. Ce qu'on appelle dans l'homme la bonté ou le sens moral est sa bienveillance pour les autres, et cette bienveillance est toujours en lui proportionnée à l'utilité dont ils lui sont. Je préfère mes concitoyens aux étrangers, et mon ami à mes concitoyens, Le bonheur de mon ami se réfléchit sur moi ; s'il devient plus riche et plus puissant , je participe à sa richesse et à sa puissance : la bienveillance pour les autres est donc l'effet de l'amour de nous-mêmes. Or, si l'amour de soi, comme je l'ai prouvé Section* IV, est en nous l'effet nécessaire de la faculté de sentir, notre amour pour les autres, quoi qu'en disent les Shaftesburystes, est donc pareillement l'effet de cette même faculté.
Qu'est-ce en effet que cette bonté originelle ou ce sens moral tant vanté par les Anglais (1)? Quelle idée nette se former d'un pareil sens (2), et sur quel fait
(1) C'est sur une observation constante et générale qu'est fondé ce proverbe : Mal d' autrui n'est que songe. L'expérience ne prouve donc pas que les hommes soient si bons.
(2) Admet-on un sens moral ? pourquoi pas un sens algébrique ou chimique ? Pourquoi créer dans l'homme un sixième sens ? Serait-ce pour lui donner des idées plus nettes de la morale? mais qu'est-#e que la morale ? La science des moyens inventés par les hommes pour vivre entre eux de la manière la plus heureuse possible. Que \e puissant ne s'oppose point à ses progrès , cette science se perfectionnera proportionnellement aux lumières que les peuples acquerront. On veut que la morale soit l'œuvre de Dieu ; mais elle fait en tout pays partie de la législation des peuples : or , la législation est des hommes. Si Dieu est réputé l'auteur de la morale, c'est qu'il l'est de la raison humaine, et que la morale est l'œuvre de cette raison. Identifier Dieu et la morale , c'est être idolâtre , c'est diviniser l'ouvrage des hommes. Ils ont fait des conventions : la morale n'est que le recueil de ces conventions. Le véritable objet de cette science est la félicité du plus grand nombre : Salus populi suprema lex esto. Si
en fonder l'existence? Sur ce qu'il est des hommes bons? mais il en est aussi d'envieux et de menteurs, omnis homo mendax. Dira-t-on , en conséquence , que ces hommes ont en eux un sens immoral d'envie, ou un sens mentitif. Rien de plus absurde que cette philosophie théologique de Shaftesbury; et cependant la plupart des Anglais en sont amateurs , comme les Français l'étaient jadis de leur musique ; tandis qu'aucun étranger ne peut comprendre l'une et écouter l'autre.
Selon leurs philosophes , l'homme indifférent , l'homme assis dans son fauteuil , désire le bien des autres : mais en tant qu'indifférent, l'homme ne désire et ne peut même rien désirer. L'état de désir et d'indifférence est contradictoire : peut-être -même cet état de parfaite indifférence est-il impossible. L'expérience m'apprend que l'homme ne naît ni bon ni méchant : son bonheur n'est pas nécessairement attaché aux malheurs d'autrui; au contraire, dans toute saine éducation, l'idée de ma propre félicité sera toujours plus ou moins étroitement liée dans ma mémoire à celle de mes concitoyens , et le désir de l'une produira en moi le désir de l'autre. D'où il résulte que l'amour du prochain n'est, dans chaque individu, qu'un effet de l'amour de lui-même. Aussi les plus bruyans prôneurs de la bonté originelle (1) n'ont-ils pas toujours été les plus zélés bienfaiteurs de l'humanité.
la morale des peuples produit si souvent l'effet contraire , c'est que le puissant en dirige tous les préceptes à son avantage particulier ; c'est qu'il se répète toujours , Salus gubernanlium suprema lexesto ; c'est qu'enfin la morale de la plupart des nations n'est plus maintenant que le recueil des moyens employés et des préceptes dictés par le puissant pour affermir son autorité et pouvoir être impunément injuste.
(1) Les romanciers du beau moral ignorent sans doute le mépris que doit avoir pour leur roman quiconque , en qualité de ministre , de lieutenant de police et d'homme public , est à portée de connaître l'humanité
Se fût-il agi du salut d'Angleterre? pour la sauver, dit-on, le paresseux Shaftesbury, cet ardent apôtre du beau moral, ne se fut pas fait porter jusqu'au parlement. Ce n'est point le sens du beau moral , c'est l'amour de la gloire et de la patrie qui forme les Horace, les Brut us et les Scévola (1). Les philosophes anglais me répéteraient en vain que le beau moral est un sens qui , se développant avec le fétus de l'homme , le rend , dans un temps marqué , compatissant aux maux de ses semblables. Je puis me former une idée de mes cinq sens, et des organes qui les constituent; mais j'avoue que je n'ai pas plus d'idée d'un sens moral , que d'un éléphant et d'un château moral.
Se servira-t-on encore long-temps de ces mots vides de sens qui, ne présentant aucune idée claire et distincte (2), devraient être à jamais relégués dans les écoles théologiques? Entend-on par ce mot de sens moral le sentiment de compassion éprouvé à la vue d'un malheureux? Mais; pour compatir aux maux d'un homme, il faut d'abord savoir qu'il souffre, et pour cet effet avoir senti la douleur. Une compassion sur
(1^ Ce système si vanté du beau moral n'est au fond que le système des idées innées , détruit par Locke , et redonné de nouveau sous un nom et une forme différente.
(2) Ce n'est point le sentiment du beau moral qui fait travailler l'ouvrier, mais la promesse de vingt-quatre sous pour boire. Qu'un homme soit infirme, qu'il doive la prolongation de sa vie aux soins assidus de ses domestiques 5 que doit-il faire pour s'assurer la continuité de ces mêmes soins? faut-il qu'il prêche le beau moral? non , mais qu'il leur déclare que, n'étant point sur son testament, il récompensera leur zèle de son vivant en leur comptant chaque année de sa vie telle gratification honnête et graduelle. Qu'il tienne parole, il sera bien servi , et il l'eût été mal s'il n'en eût appelé qu'à leur sens du beau moral.
Point d'objets sur lesquels on ne pût donner de pareilles recettes , qui, tirées du principe de l'intérêt personnel, seraient tout autrement efficaces que des recettes extraites ou de la métaphysique théologique ou de la métaphysique alambiquée du Shaftesburysmc,
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parole en suppose encore la connaissance. D'ailleurs , quels sont les maux auxquels en général on se montre le plus sensible? ce sont ceux qu'on a soufferts le plus impatiemment, et dont le souvenir, en conséquence, est le plus habituellement présent à notre mémoire. La compassion n'est donc point en nous un sentiment inné. Qu'éprouvai - je à la présence d'un malheureux ? une émotion forte. Qui la produit ? le souvenir des douleurs auxquelles l'homme est sujet , et auxquelles je suis moi-même exposé (i). Cette idée me trouble, m'importune; et tant que cet infortuné est en ma présence, je suis tristement affecté. L'ai-je secouru , ne le vois -je plus? le calme renaît insensiblement dans mon âme, parce qu'en proportion de son éloignement , le souvenir des maux que me rappelait sa présence s'est insensiblement effacé. Quand je m'attendrissais sur lui , c'était donc sur moi-même que je m'attendrissais. Quels sont , en effet, les maux auxquels je compatis le plus? ce sont, comme je l'ai déjà dit, nonseulement ceux que j'ai sentis , mais ceux que je puis sentir encore : ces maux , plus présens à ma mémoire, me frappent le plus fortement. Mon attendrissement pour les douleurs d'un infortuné est toujours proportionné à la crainte que j'ai d'être affligé des mêmes douleurs. Je voudrais, s'il était possible, en anéantir en lui jusqu'au germe ; je m'affranchirais en même temps de la crainte d'en éprouver de pareilles. L'amour des autres ne sera jamais dans l'homme qu'un effet de l'amour de lui-même (2) , et par conséquent de sa
(1) On écrase sans pitié une mouche , une araignée , un insecte , et l'on ne voit pas sans peine égorger un bœuf. Pourquoi ? c'est que dans un grand animal l'effusion du sang , les convulsions de la souffrance rappellent à la mémoire un sentiment de douleur que n'y rappelle point l'écrasement d'un insecte.
(2) Deux nations ont-elles intérêt de s'unir ? elles font entre elles un traité de bonté et d'humanité réciproque. Que l'une des deux nations
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sensibilité physique. En vain R.ousseau répèle-t-il sans cesse « que tous les hommes sont bons, et tous les » premiers mouvemens de la nature droits. » La nécessite'- des lois est la preuve du contraire. Que suppose cette nécessité ? que ce sont les divers intérêts de l'homme qui le rendent méchant ou bon, et que le seul moyen de former des citoyens vertueux, c'est de lier l'intérêt particulier à l'intérêt public.
Au reste , quel homme moins persuadé que Rousseau de la bonté originelle des caractères? Il dit, page 125 , tome Ier de Y Emile : « Tout homme qui ne con- » naît point la douleur, ne connaît ni l'attendrisse- » ment de l'humanité , ni la douceur de la commise- » ration : son cœur n'est ému de rien ; il n'est point » sociable : c'est un monstre avec ses semblables.... » Il ajoute, page 45(), tome I ibid. : « Rien, selon moi, de » plus beau et de plus vrai que cette maxime,' on ne » plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne se » croit pas soi-même exempt; et c'est pourquoi, ajonte- » t-il, le prince est sans pitié pour ses sujets, le riche )> est dur avec le pauvre, et le noble avec le roturier. »
D'après ces maximes , comment soutenir la bonté originelle de l'homme, et prétendre que tous les caractères sont bons?
La preuve que l'humanité n'est, dans l'homme, que l'effet du souvenir des maux qu'il connaît ou par luimême (i), ou par les autres; c'est que, de tous les
ne trouve plus d'avantage à ce traité ; elle le rompt. Voilà l'homme, L'intérêt détermine sa haine ou son amour. L'humanité n'est point essentielle à sa nature. Qu'entend-on , en effet , par ce mot essentiel? ce sans quoi une chose n'existe pas. Or, en ce sens, la sensibilité physique est la seule qualité essentielle à la nature de l'homme.
(i) On frémit au spectacle de l'assassin qu'on roue. Pourquoi? c'est que son supplice rappelle à notre souvenir la mort et la douleur à laquelle la nature nous a condamnés. Mais pourquoi les bourreaux et les chirurgiens sont- ils impitoyables? c'est qu'habitués ou de
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moyens de le rendre humain et compatissant , lekplus efficace est de l'habituer, dès sa plus tendre jeunesse, à s'identifier avec les malheureux et à se voir en eux. Quelques-uns ont, en conséquence, traité la compassion de faiblesse. Qu'on lui donne tel nom qu'on voudra, cette faiblesse sera toujours à mes yeux la première des vertus (i) , parce qu'elle contribuera toujours le pins au bonheur de l'humanité.
J'ai prouvé que la compassion n'est ni un sens moral, ni un sentiment inné 9 mais un pur effet de l'amour de soi. Que s'ensuit- il ? que c'est ce même amour diversement modifié, selon l'éducation différente qu'on reçoit, les circonstances et les positions où le hasard nous place, qui nous rend humains ou durs ; que les hommes ne naissent point compatissans , mais que tous peuvent le devenir, et le seront lorsque les lois, la forme du gouvernement et l'éducation, les rendront tels.
O vous ! à qui le ciel confie la puissance législative, que votre administration soit douce, que vos lois soient sages, et vous aurez pour sujets des hommes humains, vaillans et vertueux ! Mais si vous altérez ou ces lois ou cette sage administration , ces vertueux citoyens mourront sans postérité, et vous n'aurez près de vous que des médians , parce que vos lois les auront rendus
torturer un coupable, ou d'opérer sur un malade, sans éprouver eux-mêmes de douleur, ils deviennent insensibles à ses cris. N'aperçoit-on plus dans les souffrances d'autrui celles auxquelles on est soi-même sujet? on devient dur.
(i) Le besoin d'être plaint dans ses malheurs, aidé dans ses entreprises ; le besoin de fortune, de conversation , de plaisirs , etc.', produisent dans tous le sentiment de l'amitié. Elle n'est donc pas toujours fondée sur la vertu : aussi les méchans sont-ils comme les bons susceptibles d'amitié , et non d'humanité. Les bons seuls éprouvent ce sentiment de compassion et de tendresse éclairée , qui , réunissant l'homme à l'homme, le rend l'ami de tous ses concitoyens. Ce sentiment n'est éprouvé que du vertueuy.
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tels. L'homme, indifférent au mal par sa nature, ne s'y livre pas sans motifs. L'homme heureux est humain : c'est le lion repu.
Malheur au prince qui se fie à la honte originelle des caractères (i)! Rousseau la suppose : l'expérience le dément. Qui la consulte, apprend que l'enfant noie des mouches (2) , hat son chien., étouffe son moineau, et que, né sans humanité, l'enfant a tous les vices de l'homme.
Le puissant est souvent injuste ; l'enfant robuste l'est de même : n'est-il pas contenu par la présence du maître, à l'exemple du puissant, il s'approprie par la force le honbon ou le bijou de son camarade ; il fait pour une poupée, pour un hochet, ce que l'âge mûr fait pour un titre ou un sceptre. La manière uniforme d'agir de ces deux âges a fait dire à de La Motte :
C'est que déjà l'enfant est homme , Et que l'homme est encore enfant.
C'est sans raison qu'on soutient la bonté originelle des caractères. J'ajouterai même que, dans l'homme, la bonté et l'humanité ne peuvent être l'ouvrage de la nature, mais uniquement celui de l'éducation.
(1) Que d'arrêts et d'édits cruels prouvent contre la prétendue bonté naturelle de l'homme !
(2) On voit des enfans enduire de cire chaude des hannetons , des cerfs-volans , les habiller en soldats , et prolonger ainsi leur mort pendant deux ou trois mois. En vain dira-t-on que ces enfans ne réfléchissent point aux douleurs qu'éprouvent ces insectes. Si le sentiment de la compassion leur était aussi naturel que celui de la crainte , il les avertirait des souffrances de l'insecte , comme la crainte les avertit du danger à la rencontre d'un animal furieux.
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