‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 97 sur 226 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Rousseau croît tour à tour V éducation utile et inutile,

Pe proposition. Rousseau dit, page 274, tome II de YHéloïse : « L'éducation gêne de toute part la » nature , effnce les grandes qualités de l'âme pour en » substituer de petites et d'apparentes qui n'ont nulle » réalité. » Ce fait admis, rien de plus dangereux que l'éducation. Cependant, dirai-je à Rousseau, si telle est sur nous la force de l'instruction, qu'elle substitue de petites qualités aux grandes que nous tenons de la nature , et qu'elle cbange ainsi nos caractères en mal, pourquoi cette même instruction ne substituerait-elle pas de grandes qualités aux petites que nous aurions reçues de cette même nature, et ne changerait-elle pas ainsi nos caractères en bien? L'héroïsme des républiques naissantes prouve la possibilité de cette métamorphose.

IIe proposition. Rousseau, page 280, tome II, ibid., fait dire à Wolmar : «Pour rendre mes enfans dociles, » ma femme a substitué au joug de la discipline un » joug plus inflexible, celui de la nécessité. » Mais si, dans l'éducation, on peut faire usage de la nécessité, et si son pouvoir est irrésistible , on peut donc corriger les défauts des enfans, en changer les caractères, et les changer en bien.

Dans l'une de ces deux propositions , Rousseau est donc non-seulement en contradiction avec lui-même >■ mais encore avec l'expérience.

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Quels hommes , en effet , ont donné les plus grands exemples de vertu? Sont-ce ces sauvages du nord ou du midi, ces Lapons, ces Papoux sans éducation, ces hommes, pour ainsi dire, de la nature, dont la langue n'est composée que de cinq ou six sons ou cris? non sans doute. La vertu consiste dans le sacrifice de ce qu'on appelle son intérêt à l'intérêt public. De pareils sacrifices supposent les hommes déjà rassemblés en sociétés, et les lois de ces sociétés perfectionnées à un certain point. Où trouve-t-on des héros ? chez des peuples plus ou moins policés : tels sont les Chinois , les Japonais, les Grecs , les Romains, les Anglais, les Allemands, les Français, etc.

Quel serait, dans toute société, l'homme le plus détestable? l'homme de la nature, qui, n'ayant point fait de convention avec ses semblables, n'obéirait qu'à son caprice et au sentiment actuel qui l'inspire.

IIIe pbopositiOn. Après avoir répété que Y éducation efface les grandes qualités de Vâme , imaginerait-on que Rousseau, Livre IV de Y Emile 9 divise les hommes en deux classes; l'une de gens qui pensent, l'autre de gens qui ne pensent pas ? différence , selon lui , entièrement dépendante de la différence de l'éducation. Quelle contradiction frappante! Est -il plus d'accord avec lui-même, lorsque, après avoir regardé l'esprit comme un pur effet de l'organisation, et avoir en conséquence déclamé contre toutes sortes d'instructions , il fait le plus grand cas de celle des Spartiates, qui commençait à la mamelle? Mais, dira-t-on, en supposant en général à toute instruction, l'objet de Rousseau est simplement de soustraire la jeunesse au danger d'une mauvaise éducation. Tout le monde est de son avis, et convient que « mieux vaut refuser toute » éducation aux enfans que de leur en donner une

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» mauvaise. » Ce n'est donc pas sur une vérité aussi triviale que peut insister Rousseau. Une preuve du peu de liaison de ses idées sur cet objet, c'est qu'en plusieurs autres endroits de ses ouvrages il consent qu'on donne quelques instructions aux enfans, pourvu, dit-il, qu'elles ne soient pas prématurées. Ici il est encore contradictoire à lui-même.

IVe proposition. Il dit, page 3oo , tome II de ^Héloïse : « La marche de la nature est la meilleure ; » il faut surtout ne la pas contraindre par une éduca- » tion prématurée. » Mais s'il est une éducation prématurée , c'est sans contredit celle des nourrices : il faudrait donc qu'elles n'en donnassent aucune à leurs nourrissons. Voyons si c'est l'opinion constante de Rousseau.

Ve proposition. Il dit, tome II, page 289, ibid. : a Les nourrices devraient dès l'âge le plus tendre » réprimer dans les enfans le défaut de la criaillerie. » La même cause qui rend l'enfant criard à trois ans , » le rend mutin à douze, querelleur à vingt, impérieux » à trente, et insupportable toute sa vie. » Rousseau avoue donc ici que les nourrices peuvent réprimer dans les enfans le défaut de la criaillerie. Les enfans au berceau sont donc déjà susceptibles d'instructions : s'ils le sont, pourquoi dès leur bas âge ne pas commencer leur éducation ? Par quelle raison en hasarder le succès en se donnant à la fois à combattre et les défauts de l'enfant et l'habitude de ces défauts? Pourquoi ne se hâterait-on pas d'étouffer dans ses passions encore faibles le germe des plus grands vices? Rousseau ne doute point à cet égard du pouvoir de l'éducation.

VIe proposition. Il dit , tome II, page 5o2, ibid, : « Une mère un peu vigilante tient dans ses mains les

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» passions de ses enfans. » Elle y tient donc aussi leur caractère. Qu'est-ce en effet qu'un caractère? le produit d'une volonté vive et constante , par conséquent d'une passion forte. Mais si la mère peut tout sur celle de ses fils , elle peut tout sur leur caractère. Qui peut disposer de la cause , est le maître de l'effet.

Pourquoi Julie , toujours contraire à elle - même , répète-t-elle sans cesse qu'elle met peu d'importance à l'instruction de ses enfans, et quelle en abandonne le soin à la nature, lorsque dans le fait il nest point, d'éducation, si je l'ose dire, plus éducation que la sienne, et qu'enfin, en ce genre, elle ne laisse, pour ainsi dire, rien à faire à la nature?

C'est avec plaisir que je saisis cette occasion de louer Rousseau : ses vues sont quelquefois extrêmement fines. Les moyens employés par Julie pour l'instruction de ses fils sont souvent les meilleurs possibles. Tous les hommes, par exemple, sont singes et imitateurs : le vice se gagne par contagion. Julie le sait, et veut en conséquence que tous, jusqu'à ses domestiques, concourent par leur exemple et leurs discours à inspirer à ses enfans les vertus qu'elle désire en eux. Mais un pareil plan d'instruction est-il praticable dans la maison paternelle? j'en doute; et si, de l'aveu de Julie, un seul valet brutal ou flatteur suffit pour gâter toute une éducation (i) , où trouver des domestiques tels que

(i) D'après cet aveu de Julie, croirait-on que Rousseau me reproche de trop donner à l'éducation ? « Deux hommes du même état , )> dit-il , ne reçoivent-ils pas à peu près les mêmes instructions , et « néanmoins quelle différence n'aperçoit-on pas entre leurs esprits î » Pour expliquer cette différence , supposera-t-on , ajoute-t-il , » page 276 , tome II de VHèloïse , que certains objets ont agi sur » l'un et non pas sur l'autre? que de petites circonstances les ont » frappés diversement, sans qu'ils s'en soient aperçus? Tous ces » raisonnemens ne sont que des subtilités. » Mais, répondrai-je à Rousseau , assurer que le caractère brutal ou flatteur d'un dômes

l'exige ce plan d'instruction ? Au reste , ce qui paraît impossible à l'éducation particulière, l'est-il à l'éducation publique?

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