‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 98 sur 226 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De V heureux usage qu'on peut faire , dans V éducation publique , de quelques idées de Rousseau.

JL)ans l'éducation particulière on n'a pas le choix du maître. L'excellent est rare; il doit être cher, et peu de particuliers sont assez riches pour le bien payer. Il n'en est pas de même dans une éducation publique :

tique suffit pour gâter toute notre éducation ; qu'un éclat de rire indiscret (page 1^6, tome I de Y Emile) peut retarder de six mois une éducation , c'est convenir que ces mêmes petites circonstances , pour lesquelles vous affectez tant de mépris, sont quelquefois de la plus grande importance , et que l'éducation , par conséquent , ne peut précisément être la même pour deux hommes. Or, comment se peutil , après avoir si authentiquement reconnu l'influence des plus petites causes sur l'éducation, que Rousseau compare (page 276, tome II de YHèloïse) les raisonnemens faits à ce sujet à ceux des astrologues ? « Pour expliquer , dit-il , comment les hommes qui » semblent nés sous le même aspect du ciel éprouvent des fortunes » très-différentes , ces astrologues nient que les hommes soient nés )) précisément au même instant. » Mais , répliquera-t-on à Rousseau , ce n'est point dans cette négation que consiste l'erreur des astrologues. Dire que les astres , dans un instant, quelque petit qu'il soit, parcourent un espace plus ou moins grand, proportionnément à la vitesse plus ou moins grande avec laquelle ils se meuvent , c'est une vérité mathématique. Assurer que, faute d'une pendule assez juste , ou d'une observation assez exacte , deux hommes , qu'on croit nés dans le même instant , n'ont cependant pas vu le jour dans le moment où les astres étaient précisément dans la même position les uns à l'égard des autres, c'est souvent un doute assez bien fondé : mais croire , sans aucune preuve , que les astres influent sur le sort et le caractère des hommes , c'est une sottise , et c'est celle des astrologues.

le gouvernement paye-t-il libéralement les instituteurs? leur marque-t-il une certaine considération ? rend-il enfin leur place honorable (i)? il les rend généralement désirables. Le gouvernement alors a le choix sur un si grand nombre d'hommes éclairés, qu'il en trouve toujours de propres à remplir les places qu'il leur destine. En tous les genres, c'est la disette des récompenses qui produit celle des talens.

Mais dans le plan d'éducation proposé par Bousseau , quel doit être le premier soin des maîtres ? l'éducation des domestiques destinés à servir les enfans. Ces domestiques élevés, alors les maîtres, d'après leur propre expérience et celle de leurs prédécesseurs, peuvent s'attacher à perfectionner les méthodes de l'instruction.

Ces maîtres sont-ils chargés d'inspirer à leurs disciples les goûts, les idées, les passions les plus conformes à l'intérêt général : ils sont en présence de l'élève forcés de porter sur leurs démarches, leur conduite et leurs discours , une attention impossible à soutenir long-temps. C'est tout au plus s'ils peuvent quatre ou cinq heures par jour supporter une telle contrainte. Aussi n'est-ce que dans les collèges où les maîtres se relaient successivement , qu'on peut faire usage de certaines vues, de certaines idées répandues dans Y Emile et YHéloïse. Le possible dans une maison

(i) Que faut-il, dit Rousseau, pour qu'un enfant apprenne? qu'il ait intérêt d'apprendre. Que feut-il pour qu'un maître perfectionne sa méthode d'enseigner ? qu'il ait pareillement intérêt de la perfectionner. Mais , pour s'occuper d'un travail aussi pénible , il faut qu'il espère une récompense considérable. Or, peu de pères sont assez riches pour réaliser son espoir et payer noblement ses services. Le prince seul, en honorant les places d'instituteurs, en y attachant des appointemens honnêtes , peut à la fois inspirer aux gens de mérite le désir de les mériter et de les obtenir.

3l4 DE L'HOMME.

publique d'instruction cesse de l'être dans la maison

paternelle.

A quel âge commencer l'éducation des enfans? Si l'on en croit Rousseau, page 277, tome II de YHéloïse, ils sont jusqu'à dix ou douze ans sans jugement. Jusqu'à cet âge toute éducation est donc inutile. L'expérience , il est vrai', est sur ce point en contradiction avec cet auteur : elle nous apprend que l'enfant discerne, au moins confusément, au moment même qu'il sent; qu'il juge avant douze ans des distances, des grandeurs, de la dureté, de la mollesse des corps, de ce qui l'amuse ou l'ennuie ; de ce qui est bon ou mauvais au goût; qu'enfin il sait avant douze ans une grande partie de la langue usuelle , et connaît déjà les mots propres à exprimer ses idées : d'où je conclus que l'intention de la nature n'est pas, comme le dit l'auteur d'Emile , que le corps se fortifie avant que l'esprit s'exerce, mais que l'esprit s'exerce à mesure que le corps se fortifie. Rousseau ne paraît pas làdessus bien assuré de la vérité de ses raisonnemens. Aussi avoue-l-il, page 1 72, tome Ier de Y Emile : « Qu'il » est souvent en contradiction avec lui-même ; mais 3) ajoute-t-il , cette contradiction n'est que dans les » mots. » J'ai déjà fait voir qu'elle est dans les cboses; et l'auteur m'en fournit une nouvelle preuve dans le même endroit de son ouvrage. « Si je regarde, dit-il, » les enfans comme incapables de raisonnement (1) , » c'est qu'on les fait raisonner sur ce qu'ils ne com- » prennent pas. » Mais il en est à cet égard de l'homme fait comme de l'enfant : l'un et l'autre raisonnent mal

(1) » La prétendue incapacité des jeunes gens pour le raisonne- >. ment, dit à ce sujet Saint-Réal , est plutôt une condescendance » pour le maître que pour le disciple. Les maîtres , ne sachant pas les » faire raisonner , ont un intérêt de les en dire incapables. »

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sur ce qu'ils n'entendent pas. L'on peut même assurer que si l'enfant est aussi capable de l'étude des langues que l'homme fait, il est aussi susceptible d'attention, et peut également apercevoir les ressemblances et les différences , les convenances et les disconvenances qu'ont entre eux les objets divers, et par conséquent raisonner également juste.

Quelles sont d'ailleurs les expériences sur lesquelles se fonde Rousseau pour assurer, page i 587 tome Ier de Y Emile, « que si l'on pouvait amener un élève sain et » robuste à l'âge de dix ou douze ans sans qu'il put » distinguer sa main droite de sa main gauche, et sans » savoir ce que c'est qu'un livre, les yeux de son enten- » dément s'ouvriraient tout à coup aux leçons de la )> raison?»

Je ne conçois pas, je l'avoue, pourquoi l'enfant en verrait mieux, s'il n'ouvrait qu'à dix ou douze ans les jeux de son entendement. Tout ce que je sais, c'est que l'attention d'un enfant livré jusqu'à douze ans à la dissipation est très-difficile à fixer; c'est que le savant luimême distrait trop long-temps de ses études ne s'y remet pas sans peine. Il en est de l'esprit comme du corps; on ne rend l'un attentif et l'autre souple que par un exercice continuel. L'attention ne devient facile que par l'habitude.

Mais on a vu des hommes triompher dans un âge mûr des obstacles qu'une longue inapplication met à l'acquisition des talens.

Un désir excessif de la gloire peut sans doute opérer ce prodige. Mais quel concours, quelle réunion rare de circonstances pour allumer un tel désir ! Doit-on compter sur ce concours et tout attendre d'un miracle ? Le parti le plus sûr est d'habituer de bonne heure les enfans à la fatigue de l'attention : celte habitude est

3i6 de l'homme.

l'avantage le plus réel qu'on retire maintenant des meilleures éludes. Mais que faire pour rendre les enfans attentifs? qu'ils aient intérêt à l'être. C'est pour cet effet qu'on a quelquefois recours au châtiment (i). La crainte engendre l'attention; et si l'on a d'ailleurs perfectionné les méthodes de l'instruction, cette attention est peu pénible.

Mais ces méthodes sont-elles faciles à perfectionner?

Que , dans une science abstraite telle, par exemple , que la morale, on fasse remonter un enfant des idées particulières aux générales; qu'on attache des idées nettes et précises aux divers mots qui composent la langue de cette science ; l'étude en deviendra facile. Par quelle raison, observateur exact de l'esprit humain , ne disposerait-on pas les études de* manière que l'expérience fût l'unique ou du moins le premier des maîtres, et que, dans chaque science, le disciple s'élevât

(i) Rousseau ne veut pas qu'on châtie les enfans. Mais selon luimême, pour que les enfans soient attentifs , il faut qu'ils aient intérêt de Fêtfë. ]\'ont-ils point encore atteint l'âge de l'émulation ? il n'est alors que deux moyens d'exciter en eux cet intérêt : l'un est l'espoir d'un bonbon ou d'un joujou (l'amusement et la gourmandise sont les seules passions de l'enfance) ; l'autre est la crainte du châtiment. Le premier moyen suffit-il? il mérite la préférence. Ne suffît-il pas? c'est au châtiment qu'il faut avoir recours. La crainte est toujours efficacement employée. L'enfant craint encore plus la douleur qu'il n'aime un bonbon. Le châtiment est-il sévère? est-il justement infligé ? on est rarement obligé d'y revenir. Mais c'est répandre sur ï'aube de la vie les images du chagrin : non ; ce chagrin est aussi court que la punition. L'instant d'après, l'enfant châtié saute, joue avec ses camarades ; et , s'il se souvient du fouet , c'est dans des momeas calmes et consacrés à l'étude , où ce souvenir soutient son application.

Qu'on perfectionne, d'ailleurs, les méthodes encore trop imparfaites d'enseigner; qu'on les simplifie : l'étude devenue plus facile, l'élève sera moins exposé au châtiment. L'enfant apprendra l'italien , l'allemand , avec la même facilité que sa propre langue , si , toujours entouré d'Italiens ou d'Allemands , il ne peut demander qu'eu ces langues les choses qui lui sont agréables.

toujours des simples sensations ;mx idées les plus composées? Cette méthode une fois adoptée, les progrès de l'élève seraient plus rapides, sa science plus assurée; l'étude, pour lui moins pénible, lui deviendrait moins odieuse, et l'éducation enfin pourrait plus sur lui.

Répéter que V enfance et la jeunesse sont sans jugement, c'est le propos des vieillards de la comédie. La jeunesse réfléchit moins que la viedlesse, parce qu'elle sent plus, parce que tons les objets, nouveaux pour elle, lui font une impression forte. Mais si la force de ses sensations la disirait de la méditation, leur vivacité grave plus profondément dans son souvenir les objets qu'un intérêt quelconque doit lui faire un jour comparer entre eux.

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