‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 99 sur 226 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Des prétendus avantages de Vdge mûr sur V adolescence ,

JL'homme sait plus que l'adolescent ; il a plus de faits dans sa mémoire. Mais a-t-il plus de capacité d'apprendre, plus de force d'attention, plus d'aptitude à raisonner? non : c'est au sortir de l'enfance, c'est dans l'âge des désirs et des passions, que les idées , si je l'ose dire, poussent le plus vigoureusement. Il en est du printemps de la vie comme du printemps de l'année : la sève alors monte avec force dans les arbres, se répand dans leurs branches, se partage dans leurs rameaux, se porte à leurs extrémités, les ombrage de feuilles, les pare de fleurs, et en noue les fruits. C'est dans la jeunesse de l'homme que se nouent pareillement en lui les pensées sublimes qui doivent un jour le rendre célèbre.

3i8 de l'homme.

Dans l'été de sa vie, ses idées se mûrissent. Dans cette saison, l'homme les compare , les unit entre elles, en compose un grand ensemble. Il passe dans ce travail de la jeunesse à l'âge mûr ; et le public, qui récolte alors le fruit de ses travaux , regarde les dons de son printemps comme un présent de son automne (i). L'homme est-il jeune , c'est alors qu'en total il est le plus parfait (2), qu'il porte en lui plus d'esprit de vie, et qu'il en répand davantage sur ce qui l'entoure.

Considérons les empires où l'âme du prince, devenue celle de sa nation , lui communique le mouvement et la vie ; où, semblable à la fontaine d'Alcinoùs, dont les eaux jaillissaient dans l'enceinte du palais, et se distribuaient ensuite par cent canaux dans la capitale , l'esprit du souverain est, par le canal des grands, pareillement transmis aux sujets. Qu'arrive -t -il? c'est qu'en ces empires , où tout émane du monarque , le moment de sa jeunesse est communément celui où la nation est le plus florissante. Si la fortune , à l'exemple des coquettes, semble fuir les cheveux gris, c'est qu'alors l'ac-

(1) Dans la première jeunesse , c'est au désir de la gloire , quelquefois à l'amour des femmes , qu'on doit le goût vif de l'étude 5 et, dans un âge plus avancé , ce n'est qu'à la force de l'habitude qu'on doit la continuité de ce même goût.

(2) Avec l'âge on gagne en connaissance, en expérience, mais on perd en activité et en fermeté. Or, dans l'administration des aifaires civiles et militaires , lesquelles de ces qualités sont les plus nécessaires ? les dernières. C'est toujours trop tard , dit à ce sujet Machiavel, qu'on élève les hommes aux places importantes. Presque toutes les grandes actions des siècles présens et passés ont été exécutées avant l'âge de trente ans. Les Annibal, les Alexandre, etc. , en sont la preuve. L'homme qui doit se rendre illustre , dit Philippe de Commines , l'est toujours de bonne heure. Ce n'est point dans le moment qu'affaibli par l'âge , qu'alors insensible aux charmes de la louange et indifférent à la considération, compagne de la gloire, on fait des efforts pour la mériter.

SECTION V, CHAPITRE VIT. 3ig

tivité des passions abandonne le prince (i) , et que l'activité est la mère des succès.

A mesure que la vieillesse approche, l'homme, moins attaché à la terre , est moins fait pour la gouverner. Il sent chaque jour décroître en lui le sentiment de son existence; le principe de son mouvement s'exhale; l'âme du monarque s'engourdit, et son engourdissement se communiquant à ses sujets, ils perdent leur audace, leur énergie, et l'on redemande en vain à la vieillesse de Louis XIV les lauriers qui couronnaient sa jeunesse.

Veut-on savoir ce que l'éducation peut sur l'enfance, ouvrons le tome II de YHéloïse , et rapportons-nous-en à Julie ou à Rousseau lui-même : il y dit (pag. 5o3 ) : « Que les enfans de Julie, dont l'aîné (pag. 297) a » six ans, lisent déjà passablement; qu'ils sont déjà do- » ciles (page 280); qu'ils sont accoutumés au refus » (pag. 287); que Julie a détruit en eux la cause de » la criaillerie (pag. 288); qu'elle a écarté de leur » âme, le mensonge, la vanité, la colère et l'envie » (pag. 282).

Que Julie ou Rousseau regardent, s'ils le veulent, ces instructions comme simplement préparatoires, le nom ne fait rien à la chose : toujours est-il vrai qu'à six ans il est peu d'éducations plus avancées. Quels progrès plus étonnans encore Rousseau, tom. I, Liv. III d'Emile, ne fait-il pas faire à son élève ! « Par le moyen, dit-il , » de mon éducation, quelles grandes idées je vois s'ar- » ranger dans la tête d'Emile î quelle netteté de judi-

(1) Dans les grands romans , c'est toujours avant leur mariage que les héros combattent les monstres, les géans et les enchanteurs. Un sentiment sûr et sourd avertit le romancier que, les désirs de son héros une fois satisfaits, il n'a plus en lui de principe d'action. Aussi tous les auteurs de ce genre nous assurent qu'après les noces du prince et de la princesse, tous deux vécurent heureux, mais en paix.

» ciaire ! quelle justesse de raison ! Homme supérieur, » s'il ne peut élever les autres à sa mesure, il sait s'a- » baisser à la leur. Les vrais principes du juste , les » vrais modèles du beau , tous les rapports moraux des » êtres, toutes les idées de l'ordre, se gravent dans son » entendement. »

Si tel est TÉmile de Rousseau , personne ne lui contestera la qualité d'homme supérieur. Cependant cet élève « n'avait reçu de la nature que de médiocres » dispositions à l'esprit. y>

Sa supériorité, comme le soutient Rousseau, n'est donc pas en nous l'effet de la perfection plus ou moins grande de nos organes, mais de notre éducation.

Qu'on ne s'étonne point des contradictions de ce célèbre écrivain. Ses observations sont presque toujours justes, et ses principes presque toujours faux et communs : de là ses erreurs. Peu scrupuleux examinateur des opinions généralement reçues, le nombre de ceux qui les adoptent lui en impose. Et quel philosophe porte toujours sur ces opinions l'œil sévère de l'examen ? La plupart des hommes se répètent : ce sont des voyageurs qui les uns d'après les autres donnent la même description des pays qu'ils ont rapidement parcourus, ou même qu'ils n'ont jamais vus.

Dans les anciennes salles de spectacle, il y avait, dit-on, beaucoup d'échos artificiels placés de distance en distance, et peu d'acteurs sur la scène. Or, sur le théâtre du monde , le nombre de ceux qui pensent par eux-mêmes est pareillement très-petit, et le nombre des échos très-grand; on est pourtant étourdi du bruit de ces échos. Je n'appliquerai pas cette comparaison à Rousseau , mais j'observerai que , s'il n'est pas de génie dans la composition duquel il n'entre souvent beaucoup d'ouï -dire, c'est un de ces ouï -dire qui sans doute a fait croire à Rousseau « qu'avant dix ou douze

» ans, les enfans étaient entièrement incapables et de » raisonnement et d'instruction. »

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