‹ Œuvres compláetesChapitre 13 sur 77 · PAR UN ÉLÈVE DE VOLTAIRE, AVEC DES NOTES DU MAITRE · texte numérisé non relu

PAR UN ÉLÈVE DE VOLTAIRE, AVEC DES NOTES DU MAITRE

Oui, de nos passions toute (t) l'activité Est moins à redouter que n'est (2) l'oisiveté; Son calme (5) est plus affreux que ne sont leurs tempêtes ; Gardons-nous à son joug (4) de soumettre nos têtes. Fuyons surtout (5) l'ennui, dont la sombre langueur Est plus (6) insupportable encor que la douleur. Toi qui détruit (7) l'esprit, en amortit (8) la flamme : Toi, la honte à la fois (o) et la rouille de l'âme : Toi qui verse (10) en son sein ton assoupissement,

(1) Toute , mot qui affaiblit le sens, mot oiseux.

(2) Que n'est , allongement qui énerve la pensée. Pensée d'ailleurs trop commune, et qui a besoin d'être relevée par l'expression. Déplus que n'est est trop près de que ne sont ; banissez-lcs tous deux.

(3-4) Son calme, son joug : deux figures incompatibles l'une avec l'autre ; grand défaut dans l'art d'écrire.

(5) Fuyons surtout l'ennuy. Surtout, mot inutile : idée non moins inutile j car qui ne veut fuir l'ennuy ?

(6) Plus insuportable , trop voisin de moins à redouter. Ces plus et ces moins trop souvent répétez tuent la poésie.

(7-8) Toy qui détruit l'esprit , en amortit la flamme.

Il faut qui détruis .- ce toy qui gouverne la seconde personne. De plus il est superflu de parler de sa flamme amortie quand il est détruit. (9) La honte à la fois et la rouille. Ces deux vices de l'âme ne sont point contraires l'un à l'autre. Ainsi à la fois est de trop. On dirait bien que l'ambition est à la fois la gloire et le malheur de l'âme j ces oppositions sont belles. Mais entre rouille et honte , il n'y a point d'opposition.

(10) Toy qui verse en son sein ton -assoupissement. Il faut verses et non verse. Mais on ne verse point un assoupissement.

i48 épître

Qui, pour la dévorer , suspend (i) son mouvement,

Étouffe (2) ses pensées et la tient (3) enchaînée :

O monstre , en ta fureur semblable à l'araignée (4) ,

Qui de ses fils gluans (5) s'efforce d'entourer

L'insecte malheureux qu'elle veut dévorer (6)!

Contre tes vains efforts mon âme est affermie ;

Dans les esprits oisifs (7) porte ta léthargie ,

Ou refoule (8) en ton sein ton impuissant poison ;

J'ai su de tes venins préserver ma raison.

Esprit (9) vaste et fécond , lumière vive et pure ,

Qui, dans l'épaisse nuit qui couvre la nature ,

Prends, pour guider tes pas, le flambeau de Newton ;

Qui , d'un vain préjugé dégageant la raison ,

£ais d'un sophisme adroit dissiper les prestiges;

Aux yeux de ton génie il n'est point de prodiges :

L'univers se dévoile à ta sagacité ,

Et par toi le Français marche à la vérité.

Des lois qu'aux élémens le Tout-Puissant impose

Achève à nos regards de découvrir la cause ;

Vole au sein de Dieu même , et connais les ressorts

Que sa main a forgés pour mouvoir tous les corps.

Ou plutôt dans sa course arrête ton génie :

(i-2-3) Suspends et non suspend, etc. Il ne faut point tant retourner sa pensée.

(4) On peut peindre l'arraignée , mais il ne faut pas la nommer. Rien n'est si bau que de ne pas apeier les choses par leur nom.

(5) Gluants forme une image plus désagréable que vraye.

(6) Je ne sçai si l'âme oisive peut être comparée à une mouche dans une toile d'arraignée.

(7) Dans les esprits oisifs porte la letargie.

L'oisiveté est déjà letargie.

(8) Refoule en ton sein. Refoule n'est pas le mot propre. Elle peut reprendre, ravaler, etc. , son poison. Mais ces images sont dégoûtantes.

(9) Les vers à Emilie sont baux , mais ne sont pas liez au sujet. H s'agit de travail , d'oisiveté. Il manque là un enchaînement d'idées.

Tantùm sérias juncturaque pollet.

SUR L AMOUR DE L ETUDE. l4g

Viens servir ton pays, viens, sublime Emilie !

Enseigner aux Français l'art de vivre avec eux :

Qu'ils te doivent encor le grand art d'être heureux ;

Viens, dis-leur que tu sus, dès la plus tendre enfance ,

Au faste de ton rang préférer la science ;

Que tes yeux ont toujours discerné chez les grands

De l'éclat du dehors le vide du dedans.

Dis-leur que rien ici n'est à soi que soi-même ;

Que le sage dans lui trouve le bien suprême ,

Et que l'étude enfin peut seule dans un cœur (i) ,

En l'ornant de vertus, enfanter le bonheur.

Et loi! mortel divin (2), dont l'univers s'honore,

Être que l'on admire et qu'on ignore encore ;

Toi dont l'immensité te dérobe à nos yeux ,

Tiens le milieu, Voltaire, entre l'homme et les dieux !

Soleil levé sur nous verse tes influences ;

Fais germer à la fois les arts et les sciences.

Telle on voit chaque année, aux rayons du printemps,

La terre se parer de nouveaux ornemens,

Fouler dans les canaux (3) des arbres et des fleurs

La sève qui produit leurs fruits et leurs couleurs.

J'ai vu des ennemis acharnés à te nuire,

Ne pouvant t'égaler, chercher à te détruire ;

Des amis contre toi s'armer de tes bienfaits.

J'ai vu des envieux, jaloux de tes succès,

T'allaquer sourdement, craignant de te combattre;

J'ai vu leurs vains efforts t'ébranler sans t'abattre ;

Ainsi que le nageur renversé dans les flots

Peut paraître un moment englouti dans les eaux ;

Mais, se rendant bientôt maître de sa surprise ,

(1) Il faudrait que ces derniers vers fussent plus serrez et aussi plus raprochez du commencement du portrait d'Emilie.

(2) Pour Dieu , point de mortel divin ; le mot d'amy vaut bien mieux. Conservez la bauté des vers , et ôtez l'excès des louanges,

(3) Il manque icy deux ve rs. *

1 5o EP1TRE

Il nage et sort vainqueur de Fonde qu'il maîtrise.

Qui peut armer ton cœur de tant de fermeté ?

Et quel fut ton appui dans ton adversité ?

L'amour seul de l'étude. Au fort de cet orage ,

Ce fut lui qui sauva ta raison du naufrage ;

C'est lui seul à présent qui t'arrache aux mortels,

Et c'est lui seul à qui tu devras tes autels (1).

Regardez Scipion (2) , ce bouclier de Rome,

Cet ami des vertus , lui qui fut trop grand homme

Pour n'être pas en butte à de jaloux complots ;

L'étude en son exil assure son repos.

Si le chagrin parvient à l'âme de ce sage (3),

Du moins au fond du cœur il ne peut pénétrer :

L'étude est à sa porte , et l'empêche d'entrer.

C'est un nom sur le sable (4) ; un vent souffle et l'efface.

Plaisir (5) dans ta forlune, abri dans ta disgrâce ,

Conviens-en (6) , Scipion , l'étude seule a pu

Achever ton bonheur qu'ébaucha la vertu.

(7) Malheureux courtisan! âme rampante et vile,

Des faiblesses des grands adulateur servile ;

Pour toi (8) ce sont des dieux , va donc les encenser.

Ose appeler vertu (9) l'art de n'oser penser.

(1) Ne gâtez point ces baux vers par des autels.

(2) Scipion n'est pas amené. Il faudrait auparavant passer imperceptiblement de la carrière des sciences à celle des héros. La distance est grande ; il faut un pont qui joigne les deux rivages.

(3) L'amené ce sage. Ce fait languir, et est dur. Il manque un vers.

(4) Il manque là quelque chose.

(5) Tout cela est incohérent. Fiat lux.

(6) Conviens-en , Scipion. Convenez que cela est trop prosaïque, et que cela gâte ce bau vers , et très-bau

Achever ton bonheur qu'ébaucha ta vertu.

(7) Encor manque de liaison , et trop d'apostrophes coup sur coup. C'est un défaut dans lequel je tombe quelquefois , mais je ne veux pas que vous ayez mes défauts.

(8) Pour toy ce sont. Ce n'est pas suportable. Ces idées communes ne sont pas bien amenées.

(9) Bau vers quil faut mieux préparer.

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SUR L AMOUR DE L'ETUDE. l5r

Sais-tu ce que tu perds ; sais-tu que l'esclavage Rétrécit ton esprit, énerve ton courage. Eh bien, ton bonheur dure autant que ta faveur ; Mais dis, quelle ressource (i) as-tu dans le malheur? Nulle que la douleur (2) : j'en sonde les blessures (3). Tu crois la soutenir, esclave tu l'endures.

Funeste ambition (4) ! c'est en vain qu'un mortel Cherche en toi son bonheur, fait fumer ton autel ; Ses mains t'offrent l'encens (5), son cœur est la victime. Plus il marche aux grandeurs, et plus sa soif s'anime. Il désirait ce rang, il vient de l'obtenir; De sa passion (6) naît un nouveau désir. Un autre après (7) le suit; jamais rien ne l'arrête; Sa vaste ambition (8) est un pin dont la tête S'élève (9) d'autant plus qu'il semble en approcher. Vas , le bonheur n'est pas où tu vas le chercher. (10) Malheureux en effet, heureux en apparence, Tu n'as d'autre bonheur que ta vaine espérance. Quêtes vœux soient remplis : la Crainte, aux yeux ouverts, Te présente aussitôt le miroir des revers.

(1-2) La douleur n'est point une ressource. Encor une fois , il faut que ces lieux comuns soient plus pressez , touchez d'une manière plus neuve.

Difficile est propriè communia dicere.

(3) Esclave ne va point avec blessures , sonder jure avec soutenir , et tout cela fait un tableau peu dessiné.

(4) Encor un apostrophe.

(5) Encor un lieu comun.

(6) Il manque une sillabe , mais il y a là trop de vers.

(Il manquait une syllabe au premier hémistiche; mais le sens indique qu'Helvétius avait eu intention d'écrire possession au lieu de passion. Le manuscrit porte en effet ce mot en surcharge. )

(7) Un autre après le suit. Sans doute quand on suit on est après. Mettez plus de force et de précision , élaguez baucoup.

(8) Ces désirs qui se suivent jurent avec ce pin. L'ambition est un pin est une expression mauvaise.

(9) La tête d'un pin ne s'élève pas d'autant plus qu'on en aproche ; passe pour une montagne escarpée.

(10) Lieux commis encor : gardez- vous-en,

i5a * ÉpÎtre

Aux traits de tes rivaux tu demeures (i) eu Lutte ; Ton élévation te fait craindre la chute : Chargé de ta grandeur, tu te plains de son poids, El tu souffres déjà les maux que tu prévois (2). Politiques profonds, allez ourdir vos trames : Enfantez des projets; lisez au fond des âmes : Domtez vos passions (5) , et maîtrisez vos vœux. Au milieu des lourmens (4), criez, je suis heureux (5); Et de tous vos chagrins déguisant l'amertume, Redoublez la douleur dont le feu vous consume. Voyez celle montagne (6), où paissent les troupeaux , Où la vigne avec pompe étale ses rameaux ; La source qui jaillit y roule l'abondance (7). Tout d'un calme profond présente l'apparence : Ses coteaux sont fleuris, sa léle est dans les airs, Et son superbe pied sert de voùle aux enfers. C'est là qu'avec transport, les plus tendres bergères, Conduites par l'Amour, célèbrent ses mystères. Ce bosquet fut témoin de leurs premiers soupirs, Ce bosquet est témoin de leurs premiers plaisirs. Flore vient y cueillir (8) les robes qu'elle étale. C'est là qu'en doux parfums la volupté s'exhale, Et c'est là qu'on n'entend d'autres gémissemens, Que les soupirs poussés par les heureux amans. Autels de leurs plaisirs, théâtre de l'ivresse,

(t) Tu demeures, terme trop faible qui. fait languir le vers. (1) Cela a été trop souvent dit.

(3) Domptez vos passions , n'est pas fait pour les politiques rongez de la passion de l'envie , de l'ambition , de l'avarice, de l'intrigue, etc.

(4) Au milieu des tourments. Quels tourments? vous nati avez pas parlé.

(5) Jamais politique n'a crié, je suis heureux.

(6) Encor des apostrophes, encor ce manque de jointure, encor du lieu comun.

(7) Qu'a de comun l'abondance d'une prairie avec ces politiques ? Gare l'églogue dans tout ce qui suit, non erat Jùc locus. Quatre vers suffiront , mais il faut qu'ils disent baucoup en peu , et il faut surtout des jointures.

(8) Flpre ne cueille point des robes, cela est trop forf.

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