‹ Œuvres compláetesChapitre 19 sur 77 · Ï76 EP1TRE · texte numérisé non relu

Ï76 EP1TRE

S'élance dans les airs en déployant ses ailes ?

Le sage Du Fay (1), parmi ses planis divers,

Végétaux rassemblés des bouts de l'univers ,

Me dira-t-il pourquoi la tendre sensitive

Se flétrit sous nos mains, honteuse et fugitive?

Pour découvrir un peu ce qui se passe en moi , Je m'en vais consulter le médecin du roi : Sans doute il en sait plus que ses doctes confrères. Je veux savoir de lui par quels secrets mystères Ce pain, cet aliment dans mon corps digéré, Se transforme en un lait doucement préparé; Comment, toujours filtré dans ses routes certaines, En longs ruisseaux de pourpre il court enfler mes veines ; A mon corps languissant rend un pouvoir nouveau , Fait palpiter mon cœur, et penser mon cerveau ? Il lève au ciel les yeux, il s'incline, il s'écrie : Demandez-le à ce Dieu qui nous donna la vie.

Courriers de la physique, Argonautes nouveaux (2), Qui franchissez les monts, qui traversez les eaux , Ramenez des climats soumis aux trois couronnes "Vos perches , vos secteurs, et surtout deux Laponnes; Vous avez confirmé , dans ces lieux pleins d'ennui , Ce que Newton connut sans sortir de chez lui. Vous avez arpenté quelque faible partie Des flancs toujours glacés de la terre aplatie. Dévoilez ces ressorts, qui font la pesanteur. Vous connaissez les lois qu'établit son auteur. Parlez, enseignez-moi comment ses mains fécondes Font tourner tant de cieux, graviter tant de mondes? Pourquoi , vers le soleil notre globe entraîné Se meut autour de soi sur son axe incliné?

(1) Charles -François de Cisternai Du Fay eut l'intendance du Jardin-du-Roi, entièrement négligé avant lui. Il mourut en 1737.

(2) Maupertuis , Clairaut, Le Monnier, allèrent en 1736 a Tornéo mesurer un degré du méridien, et ramenèrent deux Laponnes. Les trois couronnes sont les armes de la Suède , à qui Tornéo appartient.

DE VOLTAIRE A HELVETIU&. 177

Parcourant en douze ans les célestes demeures ? D'où vient que Jupiter a son jour de dix heures ? Vous ne le savez point. Votre savant compas Mesure l'univers, et ne le connaît pas. Je vous vois dessiner, par un art infaillible , Les dehors d'un palais à l'homme inaccessible ; Les angles, les côtés sont marqués par vos traits ; Le dedans à vos yeux est fermé pour jamais. Pourquoi donc m'affliger, si ma débile vue Ne peut percer la nuit sur mes yeux répandue ? Je n'imiterai point ce malheureux savant, Qui des feux de l'Etna scrutateur imprudent , Marchant sur des monceaux de bitume et de cendre i Fut consumé du feu qu'il cherchait à comprendre.

Modérons-nous surtout dans notre ambition; C'est du cœur des humains la grande passion. L'empesé magistrat, le financier sauvage, La prude aux yeux dévots, la coquette volage, Vont en poste à Versaille essuyer des mépris Qu'ils reviennent soudain rendre en poste à Paris. Les libres habitans des rives du Permesse Ont saisi quelquefois cette amorce traîtresse : Platon va raisonner à la cour de Denis : Racine janséniste est auprès de Louis.

L'auteur voluptueux qui célébra Glycère Prodigue au fils d'Octave un encens mercenaire. Moi-même, renonçant à mes premiers desseins, J'ai vécu , je l'avoue , avec des souverains. Mon vaisseau fit naufrage aux mers de ces Sirènes ; Leur voix flatta mes sens, ma main porta leurs chaînes; On me dit , je vous aime ; et je crus comme un sot , Qu'il était quelque idée attachée à ce mot. J'y fus pris. J'asservis au vain désir de plaire La mâle liberté qui fait mon caractère ; Et perdant la raison dont je devais m'arm^r, Tome III. 12

178 EP1TRE

J'allais m'imaginer qu'un roi pouvait aimer.

Que je suis revenu de cette erreur grossière !

A peine de la cour j'entrai dans la carrière,

Que mon âme éclairée , ouverte au repentir,

N'eut d'autre ambition que d'en pouvoir sortir.

Raisonneurs, beaux esprits, et vous qui croyez l'être,

Voulez-vous vivre heureux ; vivez toujours sans maître.

O vous., qui ramenez dans les murs de Paris Tous les excès honteux des mœurs de Sibaris , Qui, plongés dans le luxe, énervés de mollesse, Nourrissez dans votre âme une éternelle ivresse , Apprenez, insensés, qui cherchez le plaisir, Et Fart de le connaître, et celui de jouir. Les plaisirs sont les fleurs que notre divin Maître Dans les ronces du monde autour de nous fait naître : Chacune a sa saison , et par des soins prudens On peut en conserver dans l'hiver de nos ans. Mais s'il faut les cueillir, c'est d'une main légère; On flétrit aisément leur beauté passagère. N'offrez pas à vos sens de mollesse accablés Tous les parfums de Flore à la fois exhalés. Il ne faut point tout voir, tout sentir, tout entendre: Quittons les voluptés pour savoir les reprendre; Le travail est souvent le père du plaisir. Je plains l'homme accablé du poids de son loisir. Le bonheur est un bien que nous vend la nature. Il n'est point ici-bas de moissons sans culture : Tout veut des soins sans doute, et tout est acheté.

Regardez Brossoret (1), de sa table entêté, Au sortir d'un spectacle, où de tant de merveilles Le son perdu pour lui frappe en vain ses oreilles; Il se traîne à souper, plein d'un secret ennui, Cherchant.en vain la joie, et fatigué de lui. Son esprit, offusqué d'une vapeur grossière,

(1) C'était un conseiller au parlement, riche et voluptueux.

DE VOLTAIRE A HELVETITJS. 1 79

Jette encor quelques traits sans force et sans lumière, Parmi les voluptés dont il croit s'enivrer. >

Malheureux, il n'a pas le temps de désirer.

Jadis K trop caressé des mains de la mollesse, Le plaisir s'endormit au sein de la paresse : La langueur l'accabla; plus de chants, plus de vers , Plus d'amour ; et l'ennui détruisait l'univers. Un Dieu, qui prit pitié de la nature humaine, Mit auprès du plaisir le travail et la peine» La crainte l'éveilla , l'espoir guida ses pas : Ce cortège aujourd'hui l'accompagne ici-bas.

Semez vos entretiens de fleurs toujours nouvelles, Je le dis aux amans, je le répète aux belles. Damon , tes sens trompeurs, et qui t'ont gouverné, T'ont promis un bonheur qu'ils ne t'ont point donné. Tu crois, dans les douceurs q'u'un tendre amour apprête , Soutenir de Daphné l'éternel tête-à-tête: Mais ce bonheur usé n'est qu'un dégoût affreux, Et vous avez besoin de vous quitter tous deux. Ah ! pour vous voir toujours sans jamais vous déplaire , Il faut un cœur plus noble , une âme moins vulgaire, Un esprit vrai, sensé, fécond, ingénieux, Sans humeur, sans caprice, et surtout vertueux; Pour les cœurs corrompus l'amitié n'est point faite.

O divine amitié ! félicité parfaite !

Seul mouvement de l'âme où l'excès soit permis, Change en bien tous les maux où le ciel m'a soumis. Compagne de mes pas dans toutes mes demeures , Dans toutes les saisons et dans toutes les heures, Sans toi tout homme est seul; il peut, par ton appui, Multiplier son être et vivre dans autrui, idole d'un cœur juste , et passion du sage , Amitié, que ton nom couronne cet ouvragé! Qu'il préside à mes vers comme il règne en mon cœur! Tu m'appris à connaître, à chanter le bonheur.

Page 1