‹ Œuvres compláetesChapitre 28 sur 77 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

JVlON cher et jeune Apollon, mon poète philosophe, il y a six semaines que je suis plus errant que vous. Je comptais de jour en jour repasser par Bruxelles, et y relire deux pièces charmantes de poésie et de raison , sur lesquelles je vous dois beaucoup de points d'admiration , et aussi quelques points interrogans. Vous êtes le génie que j'aime et qu'il fallait aux Français. Il vous faut encore un peu de travail , et je vous promets que vous irez au sommet du temple de la Gloire par un chemin tout nouveau. Je voudrais bien , en attendant, trouver un chemin pour me rapprocher de vous. La Providence nous a tous dispersés. Madame du Châtelet est à Fontainebleau , je vais peut-être à Berlin , vous voilà en Champagne ; qui sait cependant si je ne passerai pas une partie de l'hiver à Cirey, et si je n'aurai pas le plaisir de voir celui qui est aujourd'hui nostri spes altéra Pindi? Ne seriez-vous point à présent avec M. de Buflfon? Celui-là va encore à la gloire par d'autres chemins; mais il va aussi au bonheur. Il se porte à merveille. Le corps d'un athlète et l'âme d'un sage, voilà ce qu'il faut pour être heureux.

A propos de sage, je compte vous envoyer incessamment un exemplaire de X Ami- Machiavel. L'auteur était fait pour vivre avec vous. Vous verrez une chose

DE VOLTAIRE A HELVETIUS. 2o3

unique : un Allemand qui écrit mieux que bien des Français qui se piquenl de bien écrire , un jeune homme qui pense en philosophe , et un roi qui pense en homme. Vous m'avez accoutumé, mon cher ami, aux choses extraordinaires. L'auteur de Y Anti-Machiavel et vous sont deux choses qui me réconcilient avec le siècle. Permettez-moi d'y mettre encore Emilie. Il ne la faut pas oublier dans la liste , et cette liste ne sera jamais bien longue.

Je vous embrasse de tout mon cœur. Mon imagination et mon cœur courent après vous.

A La Haye , au palais du roi de Prusse , ce 27 octobre 174°*

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