‹ Œuvres compláetesChapitre 29 sur 77 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

J e me gronde bien de ma paresse , mon cher et aimable ami ; mais j'ai été si indignement occupé de prose depuis un mois, que j'osais à peine vous parler de vers. Mon imagination s'appesantit dans des études qui sont à la poésie ce que des garde-meubles sombres et pou^dreux sont à une salle de bal bien éclairée. Il faut secouer sa poussière pour vous répondre. Vous m'avez écrit , mon charmant ami , une lettre où je reconnais votre génie. Vous ne trouvez point Boileau assez fort : il n'a rien de sublime , son imagination n'est point brillante, j'en conviens avec vous. Aussi, il me semble qu'il ne passe point pour un poète sublime ; mais il a bien fait ce qu'il pouvait et ce qu'il voulait faire. Il a mis la raison en vers harmonieux; il est clair, conséquent, facile, heureux dans ses transitions : il ne s'élève pas, mais il ne tombe guère; ses sujets ne comportent pas cette élévation dont ceux que vous traitez sont susceptibles. Vous avez senti votre talent, comme il a senti le sien ; vous êtes philosophe , vous voyez tout en

grand , votre pinceau est fort et hardi; la nature, en tout cela, vous a mis, je vous le dis avec la plus grande sincérité, fort au-dessus de Despréaux. Mais ces talenslà , quelque grands qu'ils soient, ne seront rien sans les siens. Vous avez d'autant plus besoin de son exactitude, que la grandeur de vos idées souffre moins la gêne et l'esclavage. Il ne vous coûte point de penser, mais il coûte infiniment d'écrire. Je vous prêcherai donc éternellement cet art d'écrire que Despréaux a si bien connu et si bien enseigné; ce respect pour la langue, cette liaison , celte suite d'idées , cet air aisé avec lequel il conduit son lecteur, ce naturel qui est le fruit de l'art, et cette apparence de facilité qu'on ne doit qu'au travail. Un mot mis hors de sa place gâte la plus belle pensée. Les idées de Boileau, je l'avoue encore, ne sont jamais grandes, mais elles ne sont jamais défigurées. Enfin , pour être au-dessus de lui , il faut commencer par écrire aussi nettement, aussi correctement que lui.

Votre danse haute ne doit pas se permettre un faux pas : il n'en fait point dans ses petits menuets. Vous êtes brillant de pierreries ; son habit est simple , mais bien fait ; il faut que vos diamans soient bien mis en ordre, sans quoi vous auriez un air gêné avec le diadème en tête. Envoyez - moi donc , mon cher ami , quelque chose d'aussi bien travaillé que vous imaginez noblement ; ne dédaignez point d'être à la fois possesseur de la mine et ouvrier de l'or qu'elle produit. Vous sentez combien , en vous parlant ainsi , je m'intéresse à votre gloire et à celle des arts. Mon amitié pour vous a redoublé encore à votre dernier voyage. J'ai bien la mine de ne plus faire de vers ; je ne veux plus aimer que les vôtres. Madame du Châtelet, qui vous a écrit, vous fait mille complimens. Adieu ! je vous aimerai toute ma vie,

Le ao juin , à Bruxelles , 174»-

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IVLon cher confrère en Apollon , mon maître en tout le reste, quand viendrez-vous voir la nymphe de Cirey, et votre tendre ami? Ne manquez pas, je vous prie, d'apporter votre dernière épître. Madame du Châtelet dit que c'est moi qui l'ai perdue , moi je dis que c'est elle; nous cherchons depuis huit jours. Il faut que Bernouilli l'ait emportée pour faire une équation. Je suis désespéré. Mais vous en avez sans doute une copie. Je suis très-sûr de ne l'avoir confiée à personne. Nous la retrouverons, mais consolez-vous. Ce grand garçon D*** veut vous suivre dans vos royaumes de Champagne; il veut venir à Cirey. J'en ai demandé la permission à madame la marquise ; elle le veut bien. Présenté par vous, il ne peut être que bien venu. Je serai charmé qu'il s'attache à vous ; je suis le plus trompé du monde s'il n'est né avec du génie et des mœurs aimables. Vous êtes un enfant bien charmant de cultiver les lettres à votre âge avec tant d'ardeur, et d'encourager encore les autres : on ne peut trop vous aimer. Amenez donc ce grand garçon. Madame du Châtelet et madame de Chambonin vous font mille complimens. Adieu : jusqu'au plaisir de vous embrasser.

Ce a avril.

IVloN cher ami, j'ai reçu de vous une lettre sans date, qui me vient par Bar-sur-Aube, au lieu quelle devait arriver par Vassi. Vous m'y parlez d'une nouvelle épître : vraiment vous me donnez de violens désirs; mais songez à la correction , aux liaisons, à l'élégance continue ; en un mot, évitez tous mes défauts. Vous me parlez de Mil ton : votre imagination sera peut-être aussi fécondé que la sienne , je n'en doute même pas ; mais elle sera aussi plus agréable et plus réglée. Je suis fâché que vous n'ayez lu ce que j'en dis que dans la malheureuse traduction de mon essai anglais. La dernière édition de la Henriade , qu'on trouve chez Prault, vaut bien mieux ; et je serais fort aise d'avoir votre avis sur ce que je dis de Milton dans l'essai qui est à la suite du poëme.

Y ou learn english : for ougth I know. Go on-, jour lot is to be éloquent in every language , and inaster of every science, I love, I esteem you, I am jour for ever.

Je vous ai écrit en faveur d'un jeune homme qui me paraît avoir envie de s'attacher à vous. J'ai mille remerciemens à vous faire ; vous avez remis dans mon paradis les tièdes que j'avais de la peine à vomir de ma bouche.... Cette tiédeur m'était cent fois plus sensible que tout le reste. Il faut à un cœur comme le mien des sentimens vifs ou rien du tout.

Tout Cirey est à vous.

Ce 29.

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Mon aimable ami , qui ferez honneur à tous les arts , et que j'aime tendrement, courage! macte animol La sublime métaphysique peut fort bien parler le langage des vers : elle est quelquefois poétique dans la prose du P. Mallebranche ; pourquoi n'achèveriez-vous pas ce que Mallebranche a ébauché? C'était un poète manqué, et vous êtes né poète. J'avoue que vous entreprenez une carrière difficile; mais vous me paraissez peu étonné du travail. Les obstacles vous feront faire de nouveaux efforts. C'est à cette ardeur pour le travail qu'on reconnaît le vrai génie. Les paresseux ne sont jamais que des gens médiocres , en quelque genre que ce puisse être. J'aime d'autant plus ce genre métaphysique, que c'est un champ tout nouveau que vous défricherez. Omnia jam vulgata.

Vous dites avec Virgile,

Tentanda via est quâ me quoque possim

Tollere humo , victorque virûm volitare per ora.

Oui, volitabis per ora; mais vous serez toujours dans le cœur des habitans de Cirey.

Vous avez raison assurément de trouver de grandes difficultés dans le chapitre de Locke de la Puissance ou de la Liberté; il avouait lui-même qu'il était là comme le diable de Milton , pataugeant dans le chaos.

Au reste , je ne vois pas que son sage système , quil n'y a pas d'idées innées f soit plus contraire qu'un autre à cette liberté si désirable, si contestée, et peut-être si incompréhensible. Il me semble que, dans tous les systèmes , Dieu peut avoir accordé à l'homme la faculté de choisir quelquefois entre des idées , de quelque nature

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que soient ces idées. Je vous avouerai enfin qu'après avoir erré bien longtemps dans ce labyrinthe, après avoir cassé mille fois mon fil , j'en suis revenu à dire que le bien de la société exige que l'homme se croie libre. Nous nous conduisons tous suivant ce principe ; et il me paraîtrait un peu étrange d'admettre dans la pratique ce que nous rejetterions dans la spéculation. Je commence , mon cher ami , à faire plus de cas du bonheur de la vie que d'une vérité ; et si malheureusement le fatalisme était vrai, je ne voudrais pas d'une vérité si cruelle. Pourquoi l'Être souverain, qui m'a donné un entendement qui ne peut se comprendre, lie m'aura-t-il pas donné aussi un peu de liberté? Nous aurait-il trompés tous? Voilà des argumens de bonne femme. Je suis revenu au sentiment, après m'être égaré dans le raisonnement.

Quant à ce que vous me dites, mon cher ami, de ces rapports infinis du monde dont Locke tire une preuve de l'existence de Dieu, je ne trouve point l'endroit oti il le dit. Mais , à tout hasard, je crois concevoir votre difficulté ; et sur cela, sans plus de détail , voici mon idée que je vous soumets.

Je crois que la matière aurait , indépendamment de Dieu, des rapports nécessaires à l'infini; j'appelle ces rapports aveugles, comme rapports de lieu, de distance, de figure, etc. Mais pour des rapports de dessein , je vous demande pardon : il me semble qu'un mâle et une femelle , un brin d'herbe et sa semence , sont des démonstrations d'un être intelligent qui a présidé à l'ouvrage. Or, de ces rapports de dessein, il y en a à l'infini. Pour moi, je sens mille rapports qui me font aimer votre cœur et votre esprit, et ce ne sont point des rapports aveugles. Je vous embrasse du meilleur de mon cœur ; je suis trop de vos amis pour vous faire des complirnens.

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Madame du Châtelet a la même opinion de vous que moi; mais vous n'en devez aucun remercîment ni à l'un ni à l'autre.

LETTRE XIL

Mon jeune Apollon , j'ai reçu votre charmante lettre. Si jt n'étais pas avec madame du Châtelet, je voudrais être à Montbar. Je ne sais comment je m'y prendrai pour envoyer une courte et modeste réponse que j'ai faite aux anti-Newtoniens. Je suis l'enfant perdu d'un parti dont M. de BufFon est le chef; et je suis assez comme les soldats qui se battent de bon cœur,, sans trop entendre les intérêts de leur prince. J'avoue que j'aimerais infiniment mieux recevoir de vos ouvrages que vous envoyer les miens. N'aurai-je point le bonheur, mon cher ami, de voir arriver quelque gros paquet de vous avant mon départ? Pour Dieu, donnezmoi au moins une épître. Je vous ai dédié ma quatrième épître, sur la Modération ; cela m'a engagé à la retoucher avec soin : vous me donnez de l'émulation ; mais donnez-moi donc de vos ouvrages. Votre métaphysique n'est pas l'ennemie de la poésie. Le père Mallebranche était quelquefois poète en prose ; mais vous, vous savez l'être en vers. Il n'avait de l'imagination qu'à contre-temps.

Madame du Châtelet a amené avec elle à Paris son Kaening, qui n'a de l'imagination en aucun sens, mais qui, comme vous savez, est ce qu'on appelle grand métaphysicien. Il sait à point nommé de quoi la matière est composée; et il jure, d'après Leibnitz, qu'il est démontré que l'étendue est composée de monades non étendues, et la matière impénétrable composée de Tome III. i4

petites monades pénétrables; il croit que chaque monade est un miroir de son univers. Quand on croit tout cela , on mérite de croire aux miracles de saint Paris. D'ailleurs, il est très-bon géomètre, comme vous savez; et, ce qui vaut mieux, très-bon garçon. Nous irons bientôt philosopher à Bruxelles ensemble; car on n'a point sa raison à Paris : le tourbillon du monde est cent fois plus pernicieux que ceux de Descartes. Je n'ai encore eu ni le temps de penser, ni celui devons écrire. Pour madame du Cliatelet , elle est toute différente : elle pense toujours , elle a toujours son esprit ; et si elle ne vous a pas écrit, elle a tort. Elle vous fait mille complimens, et en dit autant à M.4de Buffon.

Le D*** espère que vous ferez un jour quelque chose pour lui, après Montmirel s'entend; car il faut que chaque chose soit à sa place.

Si je savais où loge votre aimable Montmirel, si j'avais achevé Mahomet, je me confierais à lui in nomine tuo : mais je ne suis pas encore prêt, et je pourrai bien vous envoyer de Bruxelles mon Alcoran.

Adieu, mon cher ami. Envoyez-moi donc ces vers dont un seul dit tant de choses. Faites ma cour, je vous en prie, à M. de BufFon; il me plaît tant que je voudrais bien lui plaire. Adieu; je suis à vous pour le reste de ma vie.

3 novembre, à Paris.

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