‹ Œuvres compláetesChapitre 43 sur 77 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

Monsieur,

Pax Christi. Je vois avec une sainte joie combien votre cœur est touché des vérités sublimes de notre sainte religion , et que vous voulez consacrer vos travaux et vos grands lalens à réparer le scandale que vous avez pu donner, en mettant dans votre fameux livre quelques vérités d'un ordre qui ont paru dangereuses aux personnes d'une conscience délicate et timorée, comme MM. Orner, Joli de Fleury, MM. Gauchat, Chaumeix , et plusieurs de nos pères.

Les petites tribulations que nos pères éprouvent aujourd'hui les affermissent dans leur foi ; et plus nous sommes dispersés, et plus nous faisons de bien aux âmes. Je suis à portée de voir ces progrès, étant aumônier de M. le résident de France à Genève. Je ne puis assez bénir Dieu de la résolution que vous prenez de combattre vous-même pour la religion chrétienne, dans un temps où tout le monde l'attaque et se moque d'elle ouvertement. G'est la fatale philosophie des Anglais qui a commencé tout le mal. Ces gens-là, sous prétexte qu'ils sont les meilleurs mathématiciens et les meilleurs physiciens de l'Europe, ont abusé de leur esprit jusqu'à oser examiner les mystères. Cette contagion s'est répandue partout. Le dogme fatal de la tolérance infecte aujourd'hui tous les esprits; les trois quarts de la France, au moins , commencent à demander la liberté de conscience : on la prêche à Genève.

Enfin, monsieur, figurez-vous que lorsque le magistrat de Genève n'a pas pu se dispenser de condamner le roman de Jean-Jacques Rousseau, intitulé Emile,

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sîx cents citoyens sont venus par trois fois protester au conseil de Genève qu'ils ne souffriraient pas que l'on condamnât sans l'entendre un citoyen qui avait écrit, à la vérité , contre la religion chrétienne ; mais qu'il pouvait avoir ses raisons, qu'il fallait les entendre; qu'un citoyeu de Genève peut écrire ce qu'il veut , pourvu qu'il donne de bonnes explications.

Enfin, monsieur, on renouvelle tous les jours les attaques que l'empereur Julien , les philosophes Celse et Porphyre , livrèrent dès les premiers temps à nos saintes vérités. Tout le monde pense comme Bayle , Descartes, Fontenelle, Shaftcsbury , Bolingbroke , Colins, Wolston; tout le monde dit hautement qu'il n'y a qu'un Dieu, que la sainte Vierge Marie n'est pas mère de Dieu, que le Saint-Esprit n'est autre chose que la lumière que Dieu nous donne. On prêche je ne sais quelle vertu, qui, ne consistant qu'à faire du bien aux hommes, est entièrement mondaine et de nulle valeur. On* oppose au Pédagogue chrétien et au Pensez-y-bien , livres qui faisaient tant de conversions, de petits livres philosophiques qu'on a soin de répandre partout adroitement. Ces petits livres se succèdent rapidement les uns aux autres. On ne les vend point, on les donne à des personnes affîdées , qui les distribuent à des jeunes gens et à des femmes. Tantôt c'est le Sermon des Cinquante, qu'on attribue au roi de Prusse ; tantôt c'est un extrait du Testament de ce malheureux curé Jean Mélier, qui demanda pardon à Dieu en mourant d'avoir enseigné le christianisme ; tantôt c'est je ne sais quel Catéchisme de V honnête homme, fait par un certain abbé Durand. Quel titre, monsieur, que Je Catéchisme de Vhonnête homme ! comme s'il pouvait y avoir de la vertu hors de la religion catholique.

Opposez-vous à ce torrent, monsieur, puisque Dieu vous a fait la grâce de vous illuminer. Vous vous devez

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à la raison el à la vertu indignement outragées. Combattez les méchans comme ils combattent , «ans vous compromettre, sans qu'ils vous devinent. Contentezvous de rendre justice à notre sainte religion d'une manière claire et sensible, sans rechercher d'autre gloire que celle de bien faire. Imitez notre grand roi Stanislas, père de notre illustre reine, qui a daigné quelquefois iiure imprimer de petits livres chrétiens entièrement à ses dépens. Il eut toujours la modestie de cacher son nom ; et on ne l'a su que par son digne secrétaire M. de Solignac. Le papier me manque; je vous embrasse en Jésus-Christ.

Jean Patourel, ci- devant jésuite.

25 août 1768.

LETTRE XXVIIL

JVloN cher philosophe, vous avez raison d'être ferme dans vos principes, parce qu'en général vos principes sont bons. Quelques expressions hasardées ont servi de prétexte aux ennemis de la raison. On n'a cause gagnée avec notre nation qu'à l'aide du plaisant et du ridicule. Votre héros Fontenclle fut en grand danger pour les Oracles , et pour la Reine Méro et sa Sœur , Enégui. Et quand il disait que, s'il avait la main pleine de vérités, il n'en lâcherait aucune, c'était parce qu'il en avait lâché , et qu'on lui avait donné sur les doigts. Cependant cette raison tant persécutée gagne tous les jours du terrain. On a beau foire, il arrivera en France chez les honnêtes gens ce qui est arrivé en Angleterre. Nous avons pris des Anglais les annuités, les rentes tournantes, les fonds d'amortissement, la construction et la manœuvre des vaisseaux, l'attraction, le calcul

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différentiel, les sept couleurs primitives, l'inoculation. Nous prenons insensiblement leur noble fierté de penser, et leur profond mépris pour les fadaises de l'école. Les jeunes gens se forment. Ceux qui sont destinés aux plus grandes places se sont défaits des infâmes préjugés qui avilissent une nation. Il y aura toujours un grand peuple de sots et une foule de fripons; mais le petit nombre des penseurs se fera respecter. Voyez comme la pièce de Palissot est déjà tombée dans l'oubli. On sait par cœur les traits qui ont percé Pompignan , et on a oublié pour jamais son discours et son mémoire. Si on n'avait pas confondu ce malheureux, l'usage d'insulter les philosophes dans les discours de réception à l'Académie aurait passé en loi. Si on n'avait pas rendu nos persécuteurs ridicules, ils n'auraient pas mis de bornes à leur insolence. Soyez sûr que tant que les gens de bien seront unis , on ne les entamera pas. Vous allez à Paris; vous y serez le lien de la concorde des êtres pensans. Qu'importe, encore une fois, que notre tailleur et notre sellier soient gouvernés par frère Croust et frère Berthier ? Le grand point est que ceux avec qui nous vivons soient éclairés, et que le janséniste et le moliniste soient forcés de baisser les yeux devant l'honnête homme. C'est l'intérêt du roi, c'est celui de l'état , que les philosophes aient du crédit dans la société. Ils inspirent l'amour de la patrie, et les fanatiques y portent le trouble. Mais plus ces misérables sentiront votre supériorité, plus vous aurez d'attention à ne leur point donner prise par des paroles dont ils puissent abuser. Notre morale est meilleure que la leur, notre conduite plu« respectable. Us parlent de vertu, et nous la pratiquons. Conservons nos avantages. Cependant vous aurez une bonne maison, vous y rassemblerez vos amis, vous répandrez la lumière de proche en proche, vous serez respecté même

de ces indignes ennemis de la raison et de la vertu- Dans ce loisir heureux, vous vous amuserez à faire de bons ouvrages , sans y exposer votre nom aux censures des fripons. Je vois qu'il faut que vous restiez en France; et vous y serez très-utile. Personne n'est plus fait que vous pour réunir les gens de lettres. Vivez gaîment, travaillez utilement; soyez l'honneur de votre patrie. Le temps est venu où les hommes comme vous doivent triompher. Si vous n'aviez pas été mari et père, je vous aurais dit : Vende omnia quœ habes , et sequere me. Mais votre situation , je le vois bien , ne nous permet point un autre établissement, qui peut-être même serait regardé comme un aveu de votre crainte par ceux qui empoisonnent tout. Restez donc parmi vos amis, rendez vos ennemis odieux et ridicules : aimez-moi, et comptez que je vous serai toujours attacbé avec toute l'estime et l'amitié que je vous ai vouée depuis votre enfance.

i5 septembre.

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