D'HELVÉTIUS A MONTESQUIEU
Sur son manuscrit de l'Esprit des Lois (i).
J'ai relu jusqu'à trois fois, mon cher président, le manuscrit que vous m'avez fait communiquer. Vous m'aviez vivement intéressé pour cet ouvrage à La Brède. Je n'en connaissais pas l'ensemble. Je ne sais si nos têtes fran-
(i) On a imprimé dans plusieurs papiers publics qu'Helvétius , lors du grand succès de l'Esprit des Lois , en avait témoigné sa surprise à quelques-uns de ses amis intimes. Voici le fait , tel qu'on le tient d'Helvétius. Il était l'ami du président de Montesquieu , et passait beaucoup de temps avec lui dans sa terre de La Brède, pendant ses tournées de fermier-général. Dans leurs conversations philosophiques , le président communiquait à son ami ses travaux sur
çaises seront assez mûres pour en saisir les grandes beautés : pour moi, elles me ravissent. J'admire l'étendue du génie qui les a créées, et la profondeur des recherches auxquelles il a fallu vous livrer pour faire sortir la lumière de ce fatras de lois barbares dont j'ai toujours cru qu'il y avait si peu de profit à tirer pour l'instruction et le bonheur, des hommes. Je vous vois, comme le héros de Millon, pataugeant au milieu du chaos, sortir victorieux des ténèbres. Nous allons être, grâce à vous, bien instruits de l'esprit des législations grecques, romaines, vandales et visigothes; nous connaîtrons le dédale tortueux au travers duquel l'esprit humain s'est traîné pour civiliser quelques malheureux peuples opprimés par des tyrans ou des charlatans reli-* gieux. Vous nous dites : voilà le monde comme il s'est gouverné, et comme il se gouverne encore. Vous lui prêtez souvent une raison et une sagesse qui n'est au
ï Esprit des Lois. Il lui fit ensuite passer le manuscrit avant de l'en- Yoyer à Pimpression. Helvétius, qui aimait l'auteur autant que la vérité , fut affligé , en lisant cet ouvrage , d'y retrouver des opinions qu'il avait combattues de vive.voix et par lettres ; qu'il croyait d'autant plus dangereuses qu'elles allaient être consacrées en maximes politiques par un des plus beaux génies de la France , et dans un Kvre étincelant d'esprit et rempli de vérités grandes et neuves. Sa modestie naturelle , et son admiration pour l'auteur des Lettres persanes , lui inspirant de la défiance pour son propre jugement , il pria Montesquieu de permettre qu'il communiquât son manuscrit à un ami commun , à Saurin , auteur de Spartacus , esprit solide et profond , que tous deux estimaient comme l'homme le plus vrai et le juge le plus impartial. Saurin fut du même avis qu'Helvétius. Quand l'ouvrage eut paru , et qu'ils en virent le prodigieux succès y sans changer d'opinion , ils se turent -, en respectant le jugement du public et la gloire de leur ami.
Comme quelques idées de Montesquieu ont servi depuis à fortifier de grands préjugés , et que des passions particulières les ont érigées en principes-pratiques , il est utile de faire connaître les jugemens que les amis de Montesquieu lui adressaient à lui-même : c'est pour cette raison que nous publions cette lettre à Montesquieu , et la suivante, adressée par Helvétius à Saurin.
fond que la vôtre, et dont il sera bien surpris que vous lui fassiez les honneurs.
Vous composez avec les préjugés, comme un jeune homme entrant dans le monde en use avec les vieilles femmes qui ont encore des prétentions, et auprès desquelles il ne veut qu'être poli et paraître bien élevé. Mais aussi ne les flattez-vous pas trop? Passe pour les prêtres. En faisant leur part de gâteau à ces cerbères de l'Eglise , vous les faites taire sur votre religion ; sur le reste, ils ne vous entendront pas. Nos robins ne sont en état ni de vous lire ni de vous juger. Quant aux aristocrates et à nos despotes de tout genre, s'ils vous entendent, ils ne doivent pas trop vous en vouloir; c'est le reproche que j'ai toujours fait à vos principes. Souvenez-vous qu'en ïesdiscutant à La Brède je convenais qu'ils s'appliquaient à 1 état actuel; mais qu'un écrivain qui voulait être utile aux hommes devait plus s'occuper de maximes vraies dans un meilleur ordre de choses à venir, que de consacrer celles qui sont dangereuses , du moment que le préjugé s'en empare pour s'en servir et les perpétuer. Employer la philosophie à leur donner de l'importance, c'est faire prendre à l'esprit humain une marche rétrograde , et éterniser des abus que l'intérêt et la mauvaise foi ne sont que trop habiles à faire valoir. L'idée de la perfection amuse nos contemporains; mais elle instruit la jeunesse, et sert à la postérité. Si nos neveux ont le sens commun , je doute qu'ils s'accommodent de nos principes de gouvernement, et qu'ils adaptent à des constitutions, sans doute meilleures que les nôtres, vos balances compliquées de pouvoirs intermédiaires. Les rois eux-mêmes, s'ils s'éclairent sur leurs vrais intérêts (et pourquoi ne s'en aviseraient-ils pas?), chercheront, en se débarrassant de ces pouvoirs, à faire plus sûrement leur bonheur et celui de leurs sujets.
En Europe, aujourd'hui la moins foulée des quatre
parties du inonde , qu'est un souverain alors que toutes les sources des revenus publics se sont égarées dans les cent mille canaux de la féodalité qui les détourne sans cesse à son profit? La moitié de la nation s'enrichit de la misère de l'autre; la noblesse insolente cabale, et le monarque qu'elle flatte en est lui-même opprimé sans qu'il s'en doute. L'histoire bien méditée en est une leçon perpétuelle. Un roi se crée des ordres intermédiaires; ils sont bientôt ses maîtres, et les tyrans de son peuple. Comment contiendraient-ils le despotisme? ils n'aiment que l'anarchie pour eux , et ne sont jaloux que de leurs privilèges , toujours opposés aux droits naturels de ceux qu'ils oppriment.
Je vous l'ai dit, je vous le répète, mon cher ami; vos combinaisons de pouvoir ne font que séparer et compliquer les intérêts individuels au lieu de les unir. L'exemple du gouvernement anglais vous a sé&iit. Je suis bien loin de penser que cette constitution soit parfaite. J'aurais trop à vous dire sur ce sujet. Attendons comme disait Locke au roi Guillaume, que des revers éclatans, qui auront leur cause dans le vice de cette constitution, nous aient fait sentir ses dangers; que la corruption, devenue nécessaire pour vaincre la force d'inertie de la chambre haute, soit établie par les ministres dans les communes, et ne fasse plus rougir personne : alors on verra le danger d'un équilibre qu'il faudra rompre sans cesse pour accélérer ou retarder les mouvemens dune machine si compliquée. En effet, n'est41 pas arrivé de nos jours qu'il a fallu des impôts pour soudoyer des parlemens qui donnent au roi le droit de lever des impôts sur le peuple?
La liberté même dont la nation anglaise jouit, est-elle bien dans les principes de cette constitution plutôt que dans deux ou trois bonnes lois qui n'en dépendent pas, que les Français pourraient se donner, et qui seules
rendraient peut-être leur gouvernement plus supportable? Nous sommes encore loin d'y prétendre. Nos prêtres sont trop fanatiques et nos nobles trop ignorans pour devenir citoyens, et sentir les avantages qu'ils gagneraient à l'être, à former une nation. Chacun sait qu'il est esclave, mais vit dans l'espérance d'être sousdespote à son tour.
Un roi est aussi esclave de ses maîtresses , de ses favoris, et de ses ministres. S'il se fâche, le coup de pied qu'en reçoivent ses courtisans se rend et se propage jusqu'au dernier goujat. Voilà, j'imagine, dans un gouvernement, le seul emploi auquel peuvent servir les intermédiaires. Dans un pays gouverné par les fantaisies d'un chef, ces intermédiaires qui l'assiègent cherchent encore à le tromper, à l'empêcher d'entendre les vœux et les plaintes du peuple sur les abus dont eux seuls profitent. Est-ce le peuple qui se plaint que Ton trouve dangereux? non, c'est celui qu'on n'écoute pas. Dans ce cas, les seules personnes à craindre dans une nation sont celles qui l'empêchent d'être écoutée. Le mal est à son comble quand le souverain, malgré les flatteries des intermédiaires, est forcé d'entendre les cris de son peuple arrivés jusqu'à lui. S'il n'y remédie promptement, la chute de l'empire est prochaine. Il peut être averti trop tard que ses courtisans l'ont trompé.
Vous voyez que par intermédiaires j'entends les membres de cette vaste aristocratie de nobles et de prêtres, dont la tête repose à Versailles, qui usurpe et multiplie à son gré presque toutes les fonctions du pouvoir par le seul privilège de la naissance, sans droit, sans talent, sans mérite, et retient dans sa dépendance jusqu'au souverain, qu'elle sait faire vouloir et changer de ministre selon qu'il convient à ses intérêts.
Je finirai , mon cher président , par vous avouer que je n'ai jamais bien compris les subtiles distinctions sans
cesse répétées sur les différentes formes de gouvernement. Je n'en connais que de deux espèces; les bons et les mauvais : les bons , qui sont encore à faire ; les mauvais, dont tout l'art est , par différens moyens, de faire passer l'argent de la partie gouvernée dans la bourse de la partie gouvernante. Ce que les anciens gouvernemens ravissaient par la guerre, nos modernes l'obtiennent plus sûrement par la fiscalité; c'est la seule différence de ces moyens qui en forme les variétés. Je crois cependant à la possibilité d'un bon gouvernement, où , la liberté et la propriété du peuple respectées, on verrait l'intérêt général résulter, sans toutes vos balances, de l'intérêt particulier. Ce serait une macbine simple, dont les ressorts, aisés à diriger, n'exigeraient pas ce grand appareil de rouages et de contrepoids si difficiles à remonter par les gens malhabiles qui se mêlent le plus souvent de gouverner. Ils veulent tout faire , et agir sur nous comme sur une matière morte et inanimée qu'ils façonnent à leur gré, sans consulter ni nos volontés , ni nos vrais intérêts ; ce qui décèle leur sottise et leur ignorance. Après cela , ils s'étonnent que l'excès des abus en provoque la réforme; ils s'en prennent à tout, plutôt qu'à leur maladresse, du mouvement trop rapide que les lumières de l'opinion publique impriment aux affaires. J'ose le prédire, nous touchons à cette époque.