D'HELVÉTIUS A M. SAURIN
Sur le manuscrit de l'Esprit des Lois.
J'ai écrit , mon cher Saurin , comme nous en étions convenus, au président, sur l'impression que vous avait faite son manuscrit, ainsi qu'à moi. J'ai enveloppé mon jugement dans tous les égards de l'intérêt et de l'amitié. Soyez tranquille, nos avis ne l'ont point blessé. Il aime dans ses amis la franchise qu'il met avec eux. Il souffre volontiers les discussions , y répond par des saillies, et change rarement d'opinion. Je n'ai pas cru , en lui exposant les nôtres, qu'elles modifieraient les siennes; mais nous n'avons pas pu dire :
Cur ego amicum
Offendam in nugis ? hœ nugœ séria ducent In mala derisum semel, exceptumque sinistré.
Quoi qu'il en coûte, il faut être sincère avec ses amis. Quand le jour de la vérité luit et détrompe l'amourpropre , il ne faut pas qu'ils puissent nous reprocher d'avoir été moins sévères que le public.
Je vous envoie sa réponse , puisque vous ne pouvez pas me venir chercher à la campagne. Vous la trouverez telle que je l'avais prévue. Vous verrez qu'il avait besoin d'un système pour rallier toutes ses idées , et que, ne voulant rien perdre de tout ce qu'il avait pensé , écrit ou imaginé depuis sa jeunesse , selon les dispositions particulières où il s'est trouvé , il a dû s'arrêter à celui qui contrarierait le moins les opinions reçues. Avec le genre d'esprit de Montaigne, il a conservé ses préjugés d'homme de robe et de gentilhomme : c'est
la source de toutes ses erreurs. Son beau génie l'avait élevé clans sa jeunesse jusqu'aux Lettres persanes : §lus âgé, il semble s'être repenti d'avoir donné ce prétexte à l'envie de nuire à son ambition. Il s'est plus occupé à justifier les idées reçues, que du soin d'en établir de nouvelles et de plus utiles. Sa manière est éblouissante. C'est avec le plus grand art du génie qu'il a formé l'alliage des vérités et des préjugés. Beaucoup de nos philosophes pourront l'admirer comme un chef-d'œuvre. Ces matières sont neuves pour tous les esprits ; et moins je lui vois de contradicteurs et de bons juges, plus je crains qu'il ne nous égare pour long-temps.
Mais que diable veut - il nous apprendre par son Traité des Fiefs ? est-ce une matière que devait chercher à débrouiller un esprit sage et raisonnable? Quelle législation peut résulter de ce chaos barbare de lois que la force a établies, que l'ignorance a respectées, et qui s'opposeront toujours à un bon ordre de choses? Sans les conquérans qui ont tout détruit , où en serions-nous avec toutes ces bigarrures d'institutions? Nous aurions donc hérité de toutes les erreurs accumulées depuis l'origine du genre humain ; elles nous gouverneraient encore; et, devenus la propriété du plus fort ou du plus fripon, ce serait un terrible remède que la conquête pour nous en débarrasser. C'est cependant l'unique moyen , si la voix des sages se mêle à l'intérêt des puissances, pour les ériger en propriétés légitimes. Et quelles propriétés que celles d'un petit nombre , nuU sibles à tous, à ceux mêmes qui les possèdent, et qu'elles corrompent par l'orgueil et la vanité ! En effet , si l'homme n'est heureux que par des vertus, et par des lumières qui en assurent le principe , quelles vertus et quels talens attendre d'un ordre d'hommes qui jouissent de tout et peuvent prétendre à tout dans la société par le seul privilège de leur naissance? Le travail de la
société ne se fera que pour eux ; toutes les places lucratives et honorables leur seront dévolues; le souverain ne gouvernera que par eux, et ne tirera des subsides de ses sujets que pour eux. N'est-ce pas là bouleverser toutes les idées du bon sens et de la justice ? C'est cet ordre abominable qui fausse tant de beaux esprits , et dénature parmi nous tous les principes de morale publique et particulière.
L'esprit de corps nous envahit de toutes parts. Sous le nom de corps, c'est un pouvoir qu'on érige aux dépens de la grande société. C'est par des usurpations héréditaires que nous sommes gouvernés. Sous le nom de Français , il n'existe que des corporations d'individus, et pas un citoyen qui mérite ce titre. Les philosophes eux-mêmes voudraient former des corporations : mais, s'ils flattent l'intérêt particulier aux dépens de l'intérêt commun, je le prédis, leur règne ne sera pas long. Les lumières qu'ils auront répandues éclaireront tôt ou tard les ténèbres dont ils envelopperont les préjugés
D'HELVÉTIUS A M. LEFEBVRE-LAROCHE , Sur la Constitution d'Angleterre.
Vous admirez beaucoup le gouvernement anglais, mon ami j je suis de moitié avec vous. J'en ai dit du bien, et ne cesserai d'en dire jusqu'à ce qu'il s'en forme un meilleur. Mais ne le jugez pas sur ce qu'en dit Montesquieu. Il serait loin encore de la perfection, quand le modèle existerait comme son imagination l'a embelli. Curieux de voir de près le jeu de cette machine, je l'ai
trouvée compliquée et bien embarrassée dans ses rouages. Pouvait-on mieux à l'époque de sa formation? j'en doute. Quand les circonstances n'auraient pas forcé de la composer des élémens que l'on avait sous la main , avait-on toutes les lumières nécessaires pour s'en approprier d'autres? On craignit de détruire entièrement l'ancien édifice; on bâtit sur des ruines, et l'on en étaya d'autres. C'est de ces débris disparates et mal assortis que se forma la constitution anglaise. Si l'impossibilité de mieux faire et la force de résistance qu'opposaient de grands intérêts l'ont fait adopter, c'était déjà un grand exemple donné à l'univers de la perfectibilité des gouvernemens. La Grande-Bretagne, par sa position seule, qui donne un caractère particulier à ses habitans, en a tiré de grands avantages. Ils eussent été immenses, si sa constitution, vicieuse dans quelques-unes de ses bases, en s'améliorant par une bonne représentation, par une distribution mieux proportionnée de ses pouvoirs, avait empêché de germer les principes corrupteurs qui la dominent aujourd'hui. C'était alors un grand pas vers le bonheur des nations d'avoir pu forcer un roi à reconnaître quelques droits de son peuple, à respecter sa liberté , et à ne plus lever arbitrairement les impôts. Mais tout n'était pas fait. Après avoir lié les mains à leur despote, et s'être donné un grand principe d'activité, les Anglais sont restés» en beau chemin. Pour s'être imaginé avoir un meilleur gouvernement que leurs voisins, ce qui n'était pas difficile, ils ont cru qu'ils n'avaient qu'à le laisser marcher.
Plusieurs fois la prérogative royale a tenté de se relever, et mis leur constitution en péril. Au lieu de songer aux remèdes, ils n'ont fait que changer de roi ou de ministres ; ce qui n'arrive pas sans de rudes convulsions , et sans que la fortune publique ne coure de grands risques. Leur industrie et leur commerce,
sources de grandes richesses au dedans, ont maintenu leur crédit au dehors, mais n'ont fait qu'accroître cette prodigieuse inégalité de fortunes qui corrompt tous les pouvoirs, et devient pour la nation entière une banque où se calculent tous les vices et toutes les vertus. Un ministre est sûr d'y réaliser ses projets dès qu'il connaît le tarif de toutes les probités. La constitution anglaise a suffi pour développer la plus grande activité dans ce peuple. Elle n'a pas prévu les moyens qui en maîtrisent les effets, et les empêchent d'être nuisibles. C'est en exagérant ses forces que ce gouvernement étend sa puissance, et que tôt ou tard il l'affaiblira. L'époque n'en est peut-être pas éloignée.
Si l'Angleterre avait une bonne constitution , et telle que la raison humaine perfectionnée pourrait la donner, ce serait un système lié dans toutes ses parties, fondé sur la nature de l'homme, et calculé sur tous ses rapports sociaux , et non sur des chimères de puissance et de prospérité publique qui rendent un grand nombre d'individus étrangers au bonheur qu'ils envient autour d'eux.
Cependant jusqu'ici la nation anglaise a eu la vanité de se croire exclusivement heureuse. Elle l'est, en effet, plus que tous ses voisins, malgré l'inquiétude ou la mode qui la fait voyager et promener son ennui dans toutes les contrées de l'Europe. La grande inégalité des richesses y produit une multitude d'oisifs qui, fatigués (Je jouissances , ou entraînés par l'exemple , vont chercher ailleurs de nouveaux désirs et de nouvelles sensations. Mais ceux qui restent dans leurs foyers, occupés d'industrie et de commerce, recueillent les fruits de la, liberté, ont des mœurs, des goûts simples, qui les rapprochent un peu de la nature et les garantissent en partie de la corruption de ceux qui gouvernent.
Ce qui empêchera l'Anglais d'être généralement plus.
heureux, c'est que ses écrivains lui vantent trop sa constitution que nos philosophes, de leur côté, s'obstinent à croire parfaite; c'est que le coup d'oeil de mépris jeté sur l'esclavage et la superstition des autres peuples la lui fait encore chérir davantage* Il croit lui devoir toute sa prospérité, qui n'est cependant que l'art d'un habile négociant faisant servir à sa fortune la sottise et l'incurie de ses voisins. Mais attendons qu'ils se réveillent, que leurs tyrans s'avilissent au point de s'en faire mépriser : alors, d'eux-mêmes, les états reprendront une nouvelle vie. Il est temps qu'ils songent à devenir libres.
Les gouvernemens des grands états vont tous sourdement au despotisme, comme l'homme qui a toujours sa tendance naturelle vers son intérêt personnel. Les lumières y naissent souvent trop tard pour éclairer les causes qui l'accélèrent. Ce n'est presque jamais que dans l'état de maladie qu'on s'occupe des vices qui minent la constitution ; et souvent il arrive que l'ignorance des remèdes ou les essais qu'on en fait accélèrent la mort.
Cependant les nations de l'Europe ont encore de l'énergie; de grandes lumières sont répandues chez quelques-unes, et leurs ministres ne sont pas si habiles qu'on ne puisse profiter de leurs fautes pour anéantir leur pouvoir et le rendre au peuple. Les grands veulent gouverner, et sont ignorans. Le clergé s'avilit par ses richesses et ses mauvaises mœurs. Les corps de justice n'ont que des prétentions ridicules. Dès que le peuple sentira sa force et ses moyens , il dissipera tous ces fantômes de la tyrannie. Alors la constitution anglaise sera utile au monde; ses abus mêmes, éclairés par une longue expérience, serviront à les faire éviter. Le progrès naturel des connaissances amènera plus d'accord, plus de simplicité dans les plans d'une associa-
tion libre. Les pouvoirs seront plus distincts, moins compliqués , et plus accommodés au jeu de la machine politique.
C'est un grand mal quand un des pouvoirs a trop d'énergie pour suspendre l'action qui serait utile, et emploie des moyens dangereux pour la précipiter ou l'égarer; c'est un grand mal quand une nation maîtresse de voter ses subsides est entraînée malgré elle , par des circonstances impérieuses ou par des représentans corrompus , à les accorder contre ses propres intérêts; c'est un grand mal quand une chambre des pairs héréditaires, placée entre le monarque et les sujets, a, pour éterniser ses privilèges , un appui dans la prérogative royale , dont elle étend les abus , qu'elle partage toujours aux dépens du peuple; c'est un grand mal quand un clergé dont le roi est le chef suprême, entre comme partie intégrante dans la législation , et ne doit rien à la nation qu'il a encore le droit d'enseigner ; enfin c'est un grand mal quand il n'y a dans un corps politique d'énergie pour l'intérêt commun que dans une grande opposition qui s'effraie souvent d'un danger alors qu'il n'est plus temps de le prévenir.
Voilà pourtant ce chef-d'œuvre qu'a fait naître le cours des siècles, et pour lequel les Anglais ont répandu tant de sang. La raison perfectionnée ne nous servirait-elle pas mieux que le hasard des circonstances n'a pu faire nos voisins? Quels si grands avantages trouvet-on dans celte lutte éternelle de pouvoirs qui fatigue le peuple , et n'est qu'une trêve mal assurée , garantie parla rivalité des parties, et souvent dangereuse sans les moyens corrupteurs employés par ses ministres pour les réduire à l'impuissance? Quel étrange gouvernement que celui où , même pour faire le bien , la corruption devient un moyen légal et nécessaire!
Tant que les débris de la féodalité comprimeront les
ressorts de cette vaste machine, la liberté y sera toujours orageuse et mal affermie. Voyez le clergé : ses membres, représentans-nés dans le corps législatif, n'y sont unis que par leur intérêt et par l'ambition des places dont le roi dispose. Les grands , qui ont tout à espérer du pouvoir exécutif et rien à attendre du peuple, mettront-ils en balance ses intérêts avec les leurs? les faits ne le prouvent pas.
Aussi le peuple se plaint-il souvent des atteintes portées à sa liberté, qui n'est qu'une concession fondée sur des chartres, au lieu d'être un droit reconnu que l'homme tient de la nature. Les lois assurent sa propriété : mais n'est-elle pas violée sans cesse par les contributions énormes qu'imposent avec tant de facilité les trop longs parlemens?
Le territoire de tout l'empire britannique ne forme que la moitié de celui de la France, et l'inquiétude qui tourmente les Anglais leur fait chercher des possessions sur toute la surface du globe. Ils çn ont d'immenses en Asie et en Amérique; ce qui fait comparer cet empire à un moineau qui veut s'élever dans les airs avec des ailes d'aigle.
Que les voisins de l'Angleterre se donnent de meilleurs gouvernemens que le sien , elle se verra forcée d'améliorer sa constitution ; ce qui peut être plus difficile que d'en créer une, parce qu'un bâtiment simple et commode à construire coûte moins qu'un édifice gothique et fastueux à réparer.
Dans un gouvernement sans principes, on peut tout attendre du progrès des lumières et de l'excès du mal. Le bien se voit mieux, frappe davantage, et se fait plus vite : les despotes abrutis n'y sont point préparés à la résistance.
Nous touchons à cette époque. Si elle arrive, l'Angleterre sera ce qu'elle doit être , une puissance réduite
à régler ses affaires sans trop se mêler de celles des autres, et sans nuire à leur repos. Elle fondera son commerce plus solidement sur son industrie que sur ses traités et ses vaines prétentions à la souveraineté des mers.
Sa constitution telle qu'elle est, il est vrai, est favorable à son industrie, et paraît évidemment le grand principe de son activité. Mais son commerce ne peutil vivifier son île sans être la source de ses injustices , de ses longs démêlés avec les puissances du continent, de ses envabissemens de possessions dans les quatre parties du monde, de. ses traités frauduleux, appuyés de la menace , et souvent violés par la force ? L'extrême avidité de l'or que ce grand commerce occasionne n'allume-t-elle pas ce foyer de corruption qu'entretiennent ceux qui gouvernent, pour perdre les mœurs, dénaturer le patriotisme, et étouffer peut-être un jour la liberté sous le poids de la dette publique ? Si les nations voisines, mieux éclairées sur leurs intérêts, s'avisaient de mettre en activité leur puissance réelle, que deviendrait alors la puissance factice de l'Angleterre que son système politique lui a tant fait exagérer? Alors on verra quels avantages elle aura retirés d'avoir si mal proportionné son empire à ses moyens de le conserver, et surtout d'assurer sa paix intérieure, sans quoi une constitution est mauvaise, et devient étrangère au bonheur des citoyens. La vie morale des empires est comme la vie physique des individus. Ce n'est point à la force tonique des remèdes qui la soutiennent qu'il faut juger de sa durée, mais au tempérament robuste qui facilite le jeu naturel de ses organes , sans altérer sa constitution.
Qu'est-ce qu'un système de législation que des intérêts commerciaux font vaciller sans cesse, qui a besoin, pour être soutenu, d'un parti d'opposition qui Tome III. 18
force chaque jour le ministère à changer de mesures , à modifier ses principes? Qu'attend-on de cette lutte perpétuelle avec des colonies lointaines toujours prêtes à détacher leurs intérêts de ceux de la métropole , et que l'on ne tient en respect que par une exaltation de forces onéreuses à la nation, et dangereuses à sa liberté ? Cet état violent ne saurait être durable qu'autant que la sottise et l'ignorance des nations environnantes ne le troubleront point. Si d'ailleurs il corrompait l'esprit public, s'il n'attachait déconsidération qu'aux richesses , et que la probité y fut vénale , les places du gouvernement deviendraient le prix de l'intrigue , de la bassesse et de tous les vices. La nation serait vendue à ses représenlans, qui la dépouilleraient à leur tour pour payer ses suffrages et la gouverner à leur gré.
Je vous l'ai déjà dit; quand l'Angleterre s'est donnée une constitution , c'était la meilleure que ses lumières et les circonstances où elle se trouvait alors lui permettaient de choisir. Au lieu d'être un système combiné dans toutes ses parties, elle n'est que le résultat des passions qui l'agitaient, et des intérêts divisés que la force des partis faisait dominer. Ce n'est donc point en elle qu'il faut chercher le grand principe d'action qui lui procure quelques avantages intérieurs , et fait admirer sa prodigieuse influence dans toutes les parties du monde. Elle l'a dû plus souvent au sommeil léthargique de ses voisins qu'à une politique raisonnée, à un plan suivi d'agrandissement.
Que l'on ouvre l'histoire d'Angleterre : depuis qu'elle a une constitution , l'on verra un peuple qui marche au hasard , qui se fie à des lois qu'il n'ose perfectionner; une nation sans cesse en travail, qui prévoit peu, va sans s'arrêter, ne voit que des gains mercantiles dans ses projets, et ne fait la guerre que pour vexer ses
colonies ou troubler la tranquillité de ses voisins. Si c'est là le meilleur esprit de gouvernement qu'un législateur doive chercher dans une constitution , on ne peut nier que les Anglais l'aient trouvé dans la leur. Un philosophe ami de l'humanité sérail plus difficile à satisfaire. Il voudrait une constitution telle, qu'en jouissant de toute la plénitude de sa liberté, de sa sûreté personnelle et de sa propriété , il fût obligé de respecter, je ne dis pas seulement celle de ses concitoyens, mais de tous les autres peuples, par l'heureuse impuissance où il se mettrait de les attaquer ; car nuire aux droits naturels des autres, c'est sans raison compromettre les siens. Les esprits sont sur la route de cette vérité; attendons que la sotte stupidité ou l'inconséquence de ceux qui gouvernent mettent les peuples dans la nécessité d'en profiter. Un grand pouvoir n'est pas loin de sa chute quand il continue de marcher sans règle et sans mesure au milieu d'un peuple dont la raison s'éclaire et s'étend chaque jour.
J'ai beaucoup loué les Anglais dans mes ouvrages ; je ne cesserai de les louer encore tant que nos gouvernemens seront plus mauvais que le leur. Nous leur devons quelques bons écrits, fruit de leur liberté de la presse. N'ont-ils pas dédommagé par là l'humanité d'une partie des maux qu^Js lui ont faits? Profitons de leurs idées pour valoir mieux qu'eux; mais ne transportons pas de leur île dans notre continent une constitution dont les élémens, quand ils seraient les mêmes , auraient des conséquences beaucoup plus fâcheuses pour nous qu'elles n'ont dû l'être pour eux , vu les changemens survenus depuis chez toutes les puissances de l'Europe , changemens qui, en amenant de nouveaux rapports, ont fait disparaître les anciens. Que seraient donc les connaissances acquises depuis un siècle , si l'expérience et l'observation ne nous enseignaient ien de mieux à
perfectionner dans nos gouvernemens modernes que ce que le hasard des circonstances a fait rencontrer aux Anglais ?
Je commence à m'apercevoir que ma lettre est bien longue. Je ne la relirai pas. Vous m'aimerez avec mes défauts : quoique théologien, vous êtes tolérant.... Je vous embrasse.
Voré , ce 8 septembre 1768.
SECONDE LETTRE
D'HELVÉTIUS A M. LEFEBVRE-LAROCHE, Sur Y Instruction du Peuple.
Je vous attends à Voré ; vos conseils me seront utiles sur le parti à prendre pour l'impression de l'Homme. Je veux en finir, et laisser la première moitié telle que je l'avais faite pour répondre aux critiques de l'Esprit. Je sais que le public m'en a fait justice, et qu'il goûté assez généralement mes principes. Mais il est bon d'y revenir, et d'en faire aux superstitions religieuses une application plus précise que je ne l'ai faite dans mon premier ouvrage. Les allégories sont inutiles. La lumière se répand de jour en jour. Il faut dire nettement aux hommes la vérité; il y a assez long-temps qu'on les trompe. Je ne prends d'autres précautions que de déguiser mon style et de cacher mon nom.
Pourquoi, si l'on combat les erreurs, s'exposer à être assommé par les fripons qui les accréditent ? Jean- Jacques ne sait ce qu'il dit quand il prétend qu'un honnête homme doit répondre de son ouvrage. Un honnête homme ne doit rien écrire dont il puisse rougir. Mais où est la nécessité de compromettre son repos et
son bonheur pour la sotte gloire d'être connu pour l'auteur d'un livre où l'on ne s'est occupé que du bien public? Le bien public que peut faire un particulier dans nos gouvernemens modernes est-il ailleurs que dans la destruction des préjugés funestes, et dans la révélation des vérités qui les combattent? Qu'importe le nom de l'écrivain courageux qui prend sur lui une si pénible tâche ? Ne peut-on être incognito le bienfaiteur de ses semblables? et doit-on s'exposer à devenir inutilement la victime de l'envie contemporaine?»..
Vous me demandez s'il est bon d'instruire le peuple. Et pourquoi l'instruction pourrait-elle nuire? Si quelques hommes ont intérêt à tromper, nul n'a intérêt à être trompé. Il faut donc laisser à tout le monde la plus grande liberté d'examiner le pour et le contre. C'est le seul moyen sûr d'empêcher qu'on ne trompe, et qu'on n'ait la tentation de nous tromper. Ces vues générales sont claires. Ont-elles des dangers dans la pratique ?
Observez d'abord qu'il est assez inutile de s'opposer au progrès des lumières : il est inévitable. Pour les circonscrire dans de certaines limites, le génie despotique de Richelieu n'a pu imaginer que les académies, où les esprits, pour ainsi dire é jointes, n'avaient que la liherté de prendre le vol qui conviendrait au protecteur qui les soudoyait. Heureusement nos meilleurs philosophes ne se sont pas laissé prendre à ce piège. Quelques-uns se sont bien glissés dans ces corps; mais, par la circonspection de leur conduite , ils ont fait tolérer la hardiesse de leurs idées. Si les académies n'ont point propagé les connaissances humaines , du moins elles n'y ont pas nui comme les universités.
Observez que les peuples anciens, quoiqu'ils n'eussent point de corps enseignans, n'ont jamais pensç que l'ignorance fût bonne à quelque chose; que César et
Cicéron , dans le sénat romain , osaient parler de vérités délicates qu'on trouverait hardies dans nos sociétés particulières, et qu'en Angleterre même on blâmerait en public.
Observez encore que c'est chez les peuples où l'on a entretenu l'ignorance qu'il y a eu le pins de fanatisme, de crimes de tout genre, et d'opposition aux bonnes lois , quand il a pris fantaisie aux despotes ou a leurs ministres d'en faire. L'ignorance est le plus arbitraire des tyrans; il faut des siècles pour s'en délivrer : au lieu qu'un instant de révolution chez un peuple éclairé suffit pour lui rendre tous ses droits à la liberté. Ce n'est pas là ce que cherchent les gouvernemens. Ils favorisent les lumières jusqu'à un certain point où. ils voudraient les arrêter. Mais cela n'est guère en leur puissance. On ne peut les retarder qu'avec beaucoup de vexations qui irritent les esprits , excitent le murmure , répandent l'aigreur dans les ouvrages furtifs, et les rendent parla plus dangereux.
Qu'a fait notre police moderne? de petits règlemens, d'inutiles persécutions qui ont donné-plus de cours et de célébrité aux livres prohibés. Elle n'a fait de ses défenses et de ses censures que des privilèges exclusifs au profit de la sottise.
Il paraît donc que les gens en place, les seigneurs de paroisse, les curés et les prêtres, se croient seuls intéressés à l'ignorance du peuple, pour le mieux tromper, et le conduire par là plus à leur aise. Je vois bien ce qu'ils espèrent gagner à l'abrutir pour le soumettre; mais je ne vois pas que l'esclave ignorant soit plus utile au bonheur de son maître, ni qu'un peuple avili relève davantage la dignité de son prince.
On dit : le peuple instruit est processif. — En effet , le paysan qui sait lire est chicaneur. Mais si tous savaient aussi bien lire que lui, croit-on que l'équilibre
des lumières ne produisît pas équilibre de force, et que, tous connaissant mieux leurs droils, les uns attenteraient à ceux des autres par des procès coûteux dont l'issue est toujours incertaine?
Il est indocile. — Quelle nécessité y a-t-il qu'il se laisse si facilement opprimer par des fripons de toute espèce? Vous vous rappelez la réponse de mon garde-chasse, à qui je reprochais de faire souffrir les lapins qu'il portait dans sa gibecière : «Monsieur, » disait-il , il sont mauvais ; ils ne veulent pas se laisser » tuer. »
Il est mécréant. — Je le crois bien. Pourquoi le prêtre , qui lui prêche tant le précepte , le persuade-t-il si peu par son exemple ? Le peuple doit-il mieux valoir que ses guides? peut-on lui faire un crime de ne pas raisonner aussi mal qu'eux, quand ils démentent par leur conduite la vérité d'une religion qu'annoncent leurs discours? Le bon sens du peuple lui dit assez qu'on ne persuade bien que ce dont on est convaincu soi-même. Et, sans trop d'exanien , il imagine que la vraie conviction est moins dans l'éloquence des paroles que dans celle des actions. IN'a-t-on pas raison de se défier des poltrons qui vantent la bravoure?
Il est insolent. — Pourquoi cherche-t-on à l'humilier, à le mépriser et à l'opprimer? Pourquoi veut-on s'arroger le pouvoir d'être impunément injuste avec lui? J'aime la noble réponse d'un Anglais grand seigneur à qui un paysan répondait avec fierté. « Quoi! lui disait » un Français , vous souffrez ainsi l'insolence de vos » paysans! — Non-seulement je le souffre, répondit- » il, mais je l'estime : c'est signe qu'ils n'ont pas be- » soin de moi , et qu'ils sentent leur égalité avec tout » autre homme. »
Il n'y a rien à attendre d'un peuple ignorant qui méconnaît sa dignité, et ne sait faire aucun usage de sa
raison. Le sultan est-il plus heureux de commander à des esclaves abrutis, qu'un roi d'Angleterre de se faire obéir par des hommes libres? L'œil du voyageur se repose-t-il avec plus de complaisance sur les plaines désertes de l'Asie, que sur les contrées montueuses de la Suisse ? Une poignée de Grecs instruits et libres faisait trembler les nombreuses armées du grand roi. C'est par la destruction de l'esclavage que les nations ont repris leur ressort et senti une nouvelle existence. Un courage plus éclairé a doublé leur énergie et multiplié les sources de leur bonheur.
L'homme ignorant est esclave ; il languit et meurt accablé du poids des remords qu'on lui inspire , et garotté par tous les liens de la superstition. Qu'importe à l'homme qui a une patrie de lui sacrifier une vie longue ou courte, s'il l'a passée au milieu des jouissances qu'a dû lui procurer le libre exercice de ses facultés?
C'est donc le chef-d'œuvre de la politique autant que de la raison, d'avoir appris aux hommes qu'ils étaient libres. Il y a peut-être des maux voisins du bien. 11 faut les peser. J'ai dit peut-être , car je suis persuadé que c'est ici un lieu commun ; et les lieux communs sont presque toujours faux. Pûen n'éloigne le mal comme le bien ; et d'une bonne loi il ne peut naître d'inconvéniens, à moins quelle ne soit seule, c'est-à-dire, à moins qu'elle ne soit pas accompagnée de toutes les lois qui en sont ou le vrai principe ou les conséquences naturelles. A-t-on jamais vu le peuple se révolter contre les lois raisonnables ? et n'est-il pas bon que ceux qui veulent l'opprimer sachent que le peuple est instruit des ressources qu'offrent les lois contre l'oppression ? Les ministres de la religion qui n'auraient pas à. compter sur une sotte crédulité rendraient leur enseignement moins absurde et plus circonspect. Tout
homme qui voudra n'être que juste ne saurait craindre d'avoir pour subalternes des hommes instruits. En un mot, quand on n'a ni dupes à faire, ni passions et intérêts à déguiser, et qu'on n'a pas le dessein d'en imposer par des hauteurs ou des caprices , on ne redoute pas les lumières et le bon sens des peuples.
Vous voyez combien il est important au bonheur des hommes de le fonder sur la nature, et de répandre les lumières qui la font mieux connaître. Leur introduction dans le monde n'y peut être dangereuse , par la lenteur avec laquelle elles se propagent. Vous en avez vu les raisons dans la dernière partie de mon ouvrage, qui, je crois, sera la meilleure et la plus intéressante. Je n'ai pas craint de tout dire ; j'avais moins de ménagemens à garder que dans le Livre de l'Esprit. Ma pensée est plus libre. Vous vous en êtes aperçu au style, dont j'ai moins soigné les détails et les liaisons. Quoique le gouvernement s'éclaire peu, les Français s'instruisent, et ne sont plus des enfans. La vérité moins ornée commence à leur plaire.
A Voré, ce i5 août 1769.