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Oeuvres compláetes

Il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de concilier celles qui ont été dites.

L'esprit de Thomme est plus pénétrant que conséquent, et embz'asse plus qu'il ne peut lier.

Lorsqu'une pensée est trop faible pour porter une expression simple, c'est la marque pour la rejeter » .

' Une pensée qui porte une expression est hardi et beau. Cest la marque ; expression négligée, M.

La clarté orne les pensées profondes.

L'obscurité est le royaume de Terreur.

Il n'y aurait point d'erreurs qui ne périssent d'elles-mêmes , rendues clairement '.

Ce qui fait souvent le mécompte d'un écrivain , c'est qu'il croit rendre les choses telles qu'il les aperçoit ou qu'il les sent.

On proscrirait moins de pensées d'un ouvrage , si on les concevait comme l'auteur.

Lorsqu'une pensée s'offre à nous comme

* // ny aurait point d'erreurs , etc. L'auteur veut parler des erreurs de raisonnement , de spéculation 5 cette maxime ne peut s'appliquer aux erreurs de fait. L'expression est trop générale. S.

une profonde découverte , et que nous prenons la peine de la développer , nous trouvons souvent que c est une vérité qui court les rues.

Il est rare qu'on approfondisse la pensée d'un autre ; de sorte que s'il arrive dans la suite qu'on fasse la même réflexion , on se persuade aisément qu'elle est nouvelle , tant elle offre de circonstances et de dépendances qu'on avait laissé échapper.

Si une pensée ou un ouvrage n'intéressent que peu de personnes , peu en parleront.

C'est un grand signe de médiocrité de louer toujours modérément.

Les fortunes promptes en tout genre sont

les moins solides , parce qu'il est rare qu'elles

oient l'ouvrage du mérite. Les fruits mûrs ,

mais laborieux de la prudence , sont toujours tardifs.

L'espérance anime le sage , et leurre le présomptueux et Findolent , qui se reposent inconsidérément sur ses promesses.

Beaucoup de défiances et d'espérances raisonnables sont trompées.

L'ambition ardente exile les plaisirs dès la jeunesse pour gouverner seule.

La prospérité fait peu d'amis.

Les longues prospérités s'écoulent quelquefois en un moment : comme les chaleurs de l'été sont emportées par un jour d'orage.

Le courage a plus de ressources contre les disgrâces que la raison.

La raison et la liberté sont incompatibles avec la faiblesse.

La guerre n'est pas si onéreuse que la servitude.

La servitude abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer.

Les prospérités des mauvais rois sont fatales aux peuples.

Il n'est pas donné à la raison de réparer |tous les vices de la nature.

Avant d'attaquer un abus , il faut voir si on peut ruiner ses fondements.

Les abus inévitables sont des lois de la nature.

b RÉFLEXIONS

Nous n'avons pas droit de rendre misérables ceux que nous ne pouvons rendre bons .

On ne peut être juste, si on n'est humain ' .

Quelques auteurs traitent la morale comme on traite la nouvelle architecture , où Ton cherche avant toutes choses la commodité.

Il est fort différent de rendre la vertu facile pour rétablir, ou de lui égaler le vice pour la détruire.

Nos erreurs et nos divisions , dans la morale , viennent quelquefois de ce que nous

^ On ne peut élrCj etc. 11 y a pourtant des exemples d'hommes durs qui sont justes. M. Voltaire a dit :

Qui n'est que juste est dur, qui n'est que sage est triste. EpiTRE L au roi de Prusse , édition de Renouard , T. XI, p. ii5. Paris, 1819 B,

considérons les hommes comme s'ils pouvaient être lout-à-fait vicieux ou tout-à-fait bons .

Il n'y a peut-être point de vérité qui ne soit à quelque esprit faux matière d'erreur,

Les générations des opinions sont conformes à celles des hommes , bonnes et vicieuses tour à tour.

Nous ne connaissons pas Tattrait des vior lentes agitations. Ceux que nous plaignons de leurs embarras , méprisent notre repos,

Personne ne veut être plaint de ses erreurs.

Les orages de la jeunesse sont environnés de jours brillants.

Les jeunes gens connaissent plutôt Tamoiir que la beauté.

Les femmes et les jeunes gens ne séparent point leur estime de leurs goûts.

La coutume fait tout , jusqu'en amour.

11 y a peu de passions constantes ; il y en a beaucoup de sincères : cela a toujours été ainsi. Mais les hommes se piquent d'être constants ou indifférents , selon la mode , qui excède toujours la nature.

La raison rougit des penchants dont elle ne peut rendre compte '.

Le secret des moindres plaisirs de la nature passe la raison.

C'est une preuve de petitesse d'esprit, lors-

' Variante. La raison rougit des inclinations de la nature , parce qu'elle n'a pas de quoi connaître la perfection de ses plaisirs.

ET MAXIMES. g

qu'on distingue toujours ce qui est estimable de ce qui est aimable. Les grandes araes aiment naturellement ce qui est digne de leur estime '.

L'estime s'use comme l'amour ^.

Quand on sent qu'on n'a pas de quoi se faire estimer de quelqu'un , on est bien près de le haïr.

Ceux qui manquent de probité dans les plaisirs , n'en ont qu'une feinte dans les affaires. C'est la marque d'un naturel féroce , lorsque le plaisir ne rend point humain ^.

' Variante, C'est une preuve d'esprit et de mauvais goût, lorsqu'on distingue toujours ce qui est estimable de ce qui est aimable ^ rien n'est si aimable que la vertu pour les cœurs bien faits.

^ Non pa^ Vestime , mais V admiration. S.

^ Ceux qui manquent de probité , etc. C'est la jnarque d'un naturel , etc. Ces deux pensées ne semblent pas bien liées l'une à l'autre. Pro-

ÏO REFLEXIONS

Les plaisirs enseignent aux princes à se familiariser avec les hommes.

Le trafic de l'honneur n'enrichit pas.

Ceux qui nous font acheter leur prohité , ne nous vendent ordinairement que leur honneur '.

La conscience , l'honneur , la chasteté , l'amour et l'estime des hommes sont k prix d'argent. La libéralité multiplie les avantages des richesses.

blté ei humanité n'ont pas un rapport assez immédiat. S.

* Ceux qui 7iousJbnt acheter leur probité, etc. On pourrait peut-être accuser cette pensée d'un peu de subtilité' venant d'un défaut de précision dans les termes. Il est sûr que celui qui vend sa probité n'en a déjà plus , puisqu'il consent à la vendre. Ainsi on ne vend point sa probité j mais on se fait payer de n'en point avoir. S.

Celui qui sait rendre ses profusions utiles a une grande et noble économie.

Les sots ne comprennent pas les gens

d'esprit.

Personne ne se croit propre , comme un sot , à duper les gens d'esprit.

Nous négligeons souvent les hommes sur qui la nature nous donne quelque ascendant , qui sont ceux qu'il faut attacher et comme incorporer à nous , les autres ne tenant à nos amorces que par l'intérêt , l'objet du monde le plus changeant.

Il n'y a guère de gens plus aigres que ceux qui sont doux par intérêt.

L'intérêt fait peu de fortunes ' .

' L'intérêt fait peu de fortunes. Par intérêt ,

Il est faux qu'on ait fait fortune lorsqu'on ne sait pas en jouir.

L'amour de la gloire fait les grandes fortunes entre les peuples.

Nous avons si peu de vertu que nous nous trouvons ridicules d'aimer la gloire.

La fortune exige des soins. Il faut être souple , amusant , cabaler , n'offenser personne , plaire aux femmes et aux hommes en place , se mêler des plaisirs et des affaires , cacher son secret , savoir s'ennuyer la nuit à table , et jouer trois quadrilles sans quitter sa chaise : même après tout cela , on n'est sûr de rien. Combien de dégoûts et d'ennuis ne pourrait-on pas s'épargner , si on osait aller à la gloire par le seul mérite !

Vauvenargues entend ici le vice ou la passion qui domine dans un caractère intéressé. Il n'est pas d'usage en ce sens. S.

ET MAXIMES. l3

Quelques fous se sont dit à table : il n'y a que nous qui soyons bonne compagnie , et on les croit,

Les joueurs ont le pas sur les gens d'esprit , comme ayant Thonneur de représenter les gens riches.

Les gens d'esprit seraient presque seuls , sans les sots qui s'en piquent.

Celui qui s'habille le matin avant huit heures pour entendre plaider à l'audience , ou pour voir des tableaux étalés au Louvre , ou pour se trouver aux répétitions d'une pièce prête à paraître , et qui se pique de juger en tout genre du travail d'autrui , est un homme auquel il ne manque souvent que de l'esprit et du goût.

Nous sommes moins offensés du mépris 2. 2

l4 RÉFLEXIONS

des sots , que d'être médiocrement estimés des gens d'esprit.

C'est offenser les hommes que de leur donner des louanges qui marquent les bornes de leur mérite ; peu dz gens sont assez modestes pour souffrir sans peine qu'on les apprécie.

Il est difficile d'estimer quelqu'un comme il veut l'être ' .

On doit se consoler de n'avoir pas les grands talents , comme on se console de n'avoir pas les grandes places. On peut être audessus de l'un et de l'autre par le cœur.

La raison et l'extravagance , la vertu et le vice ont leurs heureux. Le contentement n'est pas la marque du mérite.

' // est difficile d'estimer quelqu'un comme il veut Vétre, Il faudrait dire comme il veut être estimé, ou qu'il y eût pre'cédemment un participe au lieu de Tinfinitif. M.

ET MAXIMES. l5

La tranquillité d'esprit passerait- elle pour une meilleure preuve de la vertu ? La santé la donne '.

Si la gloire et le mérite ne rendent pas les hommes heureux , ce que Ton appelle bonheur mérite-t-il leurs regrets ? Une ame un peu courageuse daignerait-elle accepter ou la fortune, ou le repos d'esprit, ou la modération, s'il fallait leur sacrifier la vigueur de ses sentiments , et abaisser l'essor de son génie ?

La modération des grands hommes ne borne que leurs vices.

La modération des faibles est médiocrité.

' La tranquillité cV esprit passerait-elle pour une meilleure preuve y etc. Meilleure se rapporte ici à la maxime précédente, dont celle-ci est la suite. S.

l6 RÉFLEXIONS

Ce qui est arrogance dans les faibles , est élévation dans les forts ; comme la force des malades est frénésie , et celle des sains est vigueur.

Le sentiment de nos forces les augmente.

On ne juge pas si diversement des autres que de soi-même.

Il n'est pas vrai que les hommes soient meilleurs dans la pauvreté que dans les richesses '.

Pauvres et riches , nul n'est vertueux ni heureux si la fortune ne l'a mis à sa place.

Il faut entretenir la vigueur du corps pour conserver celle de l'esprit.

* // ri est pas ixrai que les hommes soient meilleurs dans la pauvreté que dans les ri-

On tire peu de service des vieillards.

Les hommes ont la volonté de rendre service jusqu'à ce qu'ils en aient le pouvoir.

L'avare prononce en secret : suis-je chargé de la fortune des misérables ? et il repousse la pitié qui l'importune.

Ceux qui croient n'avoir plus besoin d'autrui deviennent intraitables.

Il est rare d'obtenir beaucoup des hommes dont on a besoin.

On gagne peu de choses par habileté '.

chesses. Il faudrait, ce semble , dans la richesse , pour exprimer l'état de l'homme riche. M.

' On gagne peu de choses par habileté. Le mot d'habileté' est un peu vague. Il signifie sans

Nos plus sûrs protecteurs sont nos talents.

Tous les hommes se jugent dignes des plus grandes places : mais la nature , qui ne les en a pas rendus capables , fait aussi qu'ils se tiennent très-contents dans les dernières.

On méprise les grands desseins lorsqu'on ne se sent pas capable des grands succès.

Les hommes ont de grandes prétentions et de petits projets.

Les grands hommes entreprennent les grandes choses, parce qu'elles sont grandes ; et les fous , parce qu'ils les croient faciles.

Il est quelquefois plus facile de former un

doute ici adresse ; autrement cette maxime con- J redirait la suivante. S.

ET MAXIMES. ig

parti , que de venir par degrés à la lête d'un parti déjà formé.

Il n'y a point de parti si aisé à détruire que celui que la prudence seule a formé. Les caprices de la nature ne sont pas si frêles que les chefs-d'œuvre de l'art.

On peut dominer par la force , mais jamais par la seule adresse.

Ceux qui n'ont que de l'habileté , ne tiennent en 4ucun lieu le p|"emier rang.

La force peut tout entreprendre contre les habiles » .

Le terme de l'habileté est de gouverner sans la force.

' La force peut tout entreprendre contre les habiles. Oui ; mais Thabileté consiste à savoir diriger en sa faveur l'emploi de la force. S.

C'est être médiocrement habile , que de faire des dupes.

La probité , qui empêche les esprits médiocres de parvenir à leurs fins , est un moyen de plus de réussir pour les habiles.

Ceux qui ne savent pas tirer parti des autres hommes sont ordinairement peu accessibles.

Les habiles ne rebutent personne.

L'extrême défiance n'est pas moins nuisible que son contraire. La plupart des hommes deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d'être trompé.

Il faut tout attendre et tout craindre du temps et des hommes.

Les méchants sont toujours surpris de trouver de l'habileté dans les bons.

Trop et trop peu de secret sur nos affaires témoignent également une ame faible.

io5.

La familiarité est Tapprentissage des esprits '.

Nous découvrons en nous-mêmes ce que les autres nous cachent , et nous reconnaissons dans les autres ce que nous nous cachons nous-mêmes ^.

^ La familiarité est V apprentissage des esprits. Obscur • c'est dans la familiarité de la conversation que l'esprit se forme , ou bien qu'on connaît l'esprit de ceux avec qui on vit. M.

"* Variante. L'auteur ajoute : Il faut donc allier ces deux études.

Les maximes des hommes décèlent leui cœur '.

io8.

Les esprits faux changent souvent de maximes.

Les esprits légers sont disposés à la complaisance.

no.

Les menteurs sont bas et glorieux ^ .

Peu de maximes sont vraies à tous égards.

On dit peu de choses solides , lorsqu'on cherche à en dire d'extraordinaires.

* Les maximes des hommes décèlent leur cœur. Le proverbe indien a dit : Parle afin que je te connaisse. S.

^ Les menteurs sont bas et glorieux. On pourrait, ce semble, retourner la pensée et dire : Les gens bas et glorieux sont menteurs. Car on est souvent menteur T^mcc que Ton est glorieux y et non pas glorieux parce (ju''on est menteur. S.

ET MAXIM ESv 2,3

Il3.

Nous nous flattons sottement de persuader aux autres ce que nous ne pensons pas nousmêmes.

On ne s'amuse pas long-temps de l'esprit d'autrui.

Les meilleurs auteurs parlent trop.

ii6.

La ressource de ceux qui n'imaginent pas est de conter.

La stérilité de sentiment nourrit la paresse.

Un homme qui ne soupe ni ne dîne chez lui, se croit occupé. Et celui qui passe la matinée à se laver la bouche et à donner audience à son brodeur, se moque de l'oisiveté d'un nouvelliste qui se promène tous les jours avant dîner.

Il n y aurait pas beaucoup d'heureux, s'il appartenait à autrui de décider de nos occupations et de nos plaisirs.

Lorsqu'une chose ne peut pas nous nuire, il faut nous moquer de ceux qui nous en détournent.

Il y a plus de mauvais conseils que de caprices.

Il ne faut pas croire aisément que ce que la nature a fait aimable soit vicieux. Il n'y a point de siècle et de peuple qui n'aient établi des vertus et des vices imaginaires.

La raison nous trompe plus souvent que la nature ' .

' La raison nous trompe plus soutient que la nature. On ne peut entendre par la nature de rhommc, cfue son organisation et l'impulsion

Lra raison ne connaît pas les intérêts du cœur.

Si la passion conseille quelquefois plus hardiment que la réflexion , c'est qu'elle donne plus de force pour exécuter.

Si les passions font plus de fautes que le jugement , c'est par la même raison que ceux qui gouvernent font plus de fautes que les hommes privés '.

qu'il reçoit de ses sens vers les objets. Or, c'est de là que viennent toutes nos fautes et toutes nos erreurs ] et non pas de la raison , même quand elle s'e'garc. M.

' Si les passions font plus de foutes que le jugement, etc. Cette maxime dément la pre'ce'dente; car les passions sont la nature, et le jugement c'est la raison. Or, l'auteur dit ici que les passions font plus de fautes que le jugement. M.

Je crois qu'il faut entendre par la première de ces deux maximes , que la raison nous trompe , proportion gardée, plus souvent que la nature; 2. 3

Les grandes pensées viennent du cœur.

Le bon instinct n'a pas besoin de la raison , mais il la donne.

On paie cbèrement les moindres biens , lorsqu'on ne les tient que de la raison.

La magnanimité ne doit pas compte à la prudence de ses motifs.

Personne n'est sujet à plus de fautes que ceux qui n'agissent que par réflexion.

On ne fait pas beaucoup de grandes choses par conseil.

Vaurenargues croyant , comme il l'établit dans la seconde maxime , que la raison a moins souvent occasion de faire des fautes que la nature, parce que le nombre des actions qu'elle dirige est beaucoup moins considérable. S.

La conscience est la plus changeante des

règles.

La fausse conscience ne se connaît pas.

La conscience est présomptueuse dans les forts , timide dans les faibles et les malheureux , inquiète dans les indécis , etc. ; organe du sentiment qui nous domine , et des opinions qui nous gouvernent.

La conscience des mourants calomnie leur vie '.

La fermeté ou la faiblesse de la mort dépend de la dernière maladie.

La nature , épuisée par la douleur , as-

* La conscience des mourants calomnie leur vie. Montaigne a dit : La pénitence demande h charger. S.

soupit quelquefois le sentiment dans les malades , et arrête la volubilité de leur esprit ; et ceux qui redoutaient la mort sans péril , la souffrent sans crainte.

La maladie éteint dans quelques hommes le courage , dans quelques autres la peur , et jusqu'à Famour de la vie,

On ne peut juger de la vie par une plus fausse règle que la mort.

Il est injuste d'exiger d'une ame atterrée et vaincue par les secousses d'un mal redoutable , qu'elle conserve la même vigueur qu'elle a fait paraître en d'autres temps. Eston surpris qu'un malade ne puisse plus ni marcher, ni veiller , ni se soutenir ? Ne serait-il pas plus étrange , s'il était encore le même homme qu'en pleine santé ? Si nous avons eu la migraine et que nous ayons mal dormi , on nous excuse d'être incapables ce

jour-là d'application , et personne ne nous soupçonne d'avoir toujours été inappliqués. Refuserons-nous à un homme qui se meurt le privilège que nous accordons à celui qui a mal à la tête ; et oserons-nous assurer qu'il n'a jamais eu de courage pendant sa santé , parce qu'il en aura manqué à l'agonie ?

Pour exécuter de grandes choses , il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir.

La pensée de la mort nous trompe ; car elle nous fait oublier de vivre.

Je dis quelquefois en moi-même : la vie est trop courte pour mériter que je m'en inquiète. Mais si quelque importun me rend visite et qu'il m'empêche de sortir et de m'habiller , je perds patience , et je ne puis ijiipporter de m'ennuyer une demi-heure,

La plus fausse de toutes les philosophies

âo RÉFLEXIONS

est celle qui , sous prétexte d^affraiichir les hommes des embarras des passions . leur conseille Foisiveté , l'abandon et Toubli d'euxmêmes.

Si toute notre prévoyance ne peut rendre notre vie heureuse , combien moins notre nonchalance !

Personne ne dit le matin : un jour est bientôt passé, attendons la nuit. Au contraire , on rêve la veille à ce que l'on fera le lendemain. On serait bien marri ' de passer un seul jour à la merci du temps et des fâcheux. On n'oserait laisser au hasard la disposition de quelques heures , et on a raison. Car qui peut se promettre de passer une heure sans ennui , s'il ne prend soin de remplir à son gré ce court espace ? Mais ce qu'on n'oserait se promettre pour une heure ., on

' On serait bien marri. Cette expression, actuellement de peu d'usage, s'employait encoie au milieu du dix-huitième siècle. S.

ET MAXIMES. 3l

se le promet quelquefois pour toute la vie , et l'on dit : nous sommes bien fous de nous tant inquiéter de l'avenir ; c'est-à-dire, nous sommes bien fous de ne pas commettre au hasard nos destinées , et de pourvoir à l'intervalle qui est entre nous et la mort.

Ni le dégoût est une marque de santé, ni l'appétit est une maladie ' : mais tout au contraire. Ainsi pense -l-on sur le corps. Mais on juge de l'ame sur d'autres principes. On suppose qu'une ame forte est celle qui est exempte de passions ; et comme la jeunesse est ardente et plus active que le dernier âge, on la regarde comme un temps de fièvre ; et on place la force de l'homme dans sa décadence.

L'esprit est l'œil de l'ame , non sa force. Sa force est dans le cœur , c'est-à-dire, dans les passions. La raison la plus éclairée ne

' Ni le dégoût est une marque , etc. Il faut dire nest. Cette phrase est négligée. M.

donne pas d'agir et de vouloir. Suffit-il d'avoir la vue bonne pour marcher ? Ne faut-il pas encore avoir des pieds, et la volonté avec • la puissance de les remuer ?

La raison et le sentiment se conseillent et se suppléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu'un des deux et renonce à Tautre , se prive inconsidérément d'une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire.

Nous devons peut-être aux passions les plus grands avantages de l'esprit.

Si les hommes n'avaient pas aimé la gloire, ils n'avaient ni assez d'esprit ni assez de vertu pour la mériter.

Aurions-nous cultivé les arts sans les passions ? et la réflexion toute seule nous auraitelle fait connaître nos ressources, nos besoins et uotre industrie ?

Les passions ont appris aux hommes la raison '.

Dans renfance de tous les peuples, comme dans celle des particuliers ^ , le sentiment a toujours précédé la réflexion , et en a été le premier maître.

Qui considérera la vie d'un seul homme

' Les passions ont appris aux lionnnes la raison. Cette maxime un peu obscure a besoin d'être eclaircie par celle qui suit. L'auteur a voulu dire , ce semble , que ce sont les passions qui , en portantl'esprit de l'homme sur un plus grand nombre d'objets , et en augmentant la somme de ses idées , lui fournissent les mate'riaux de la re'flexion, qui est le chemin de la raison. Cela se rapporte à ce qu'il a dit ailleurs , que les passions fertilisent l'esprit. S.

^ Dans V enfance de tous les peuples , comme dans celle des particuliers , etc. Il semble qu'on peut mettre indiuidus. En est employé' ici pour de la réflexion , et c'est une négligence h mon sens. M.

y trouvera toute Thistoire du genre humain, que la science et l'expérience n'ont pu rendre bon.

S'il est vrai qu'on ne peut anéantir le vice, la science de ceux qui gouvernent est de le faire concourir au bien public.

Les jeunes gens souffrent moins de leurs fautes que de la prudence des vieillards.

Les conseils de la vieillesse éclairent sans échauffer , comme le soleil de l'hiver.

Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres , est qu'ils veulent leur bien.

Il est juste d'exiger des hommes qu'ils fassent , par déférence pour nos conseils , ce qu'ils ne veulent pas faire pour eux-mêmes.

Il faut permettre aux hommes de faire de grandes fautes contre eux-mêmes , pour éviter un plus grand mal , la servitude.

Quiconque est plus sévère que les lois , est un tyran.

Ce qui n'offense pas la société n'est pas du ressort de la justice '.

C'est entreprendre sur la clémence de Dieu , de punir sans nécessité.

La morale austère anéantit la vigueur de l'esprit , comme les enfants d'Esculape détruisent le corps pour détruire un vice du sang souvent imaginaire.

* Ce qui n'offense pas la société n'est pas du ressort de la justice. Je crois que par la justice, Vauvenars^ues entend ici les tribunaux, S.

La clémence vaut mieux que la justice.

Nous blâmons beaucoup les malheureux des moindres fautes , et les plaignons peu des plus grands malheurs.

Nous réservons notre indulgence pour les parfaits.

On ne plaint pas un homme d'être un sot , et peut-être qu'on a raison ; mais il est fort plaisant d'imaginer que c'est sa faute.

Nul homme n'est faible par choix.

Nous querellons les malheureux pour nous dispenser de les plaindre.

La générosité souffre des maux d'autrui , comme si elle en était responsable.

L'ingratitude la plus odieuse , mais la plus commune et la plus ancienne , est celle des enfants envers leurs pères.

Nous ne savons pas beaucoup de gré à nos amis d'estimer nos bonnes qualités , s'ils osent seulement s'apercevoir de nos défauts.

4 On peut aimer de tout son cœur ceux en qui on reconnaît de grands défauts. Il y aurait de l'impertinence à croire que la perfection a seule le droit de nous plaire. Nos faiblesses nous attachent quelquefois les uns aux autres autant que pourrait faire la vertu.

^77- Les princes font beaucoup d'ingrats , parce qu'ils ne donnent pas tout ce qu'ils peuvent.

* La haine est plus vive que l'amitié^ moins que la gloire '.

^ La haine est plus vwe que V amitié , moins

Si nos amis nous rendent des services ? nous pensons qu'à titre d'amis ils nous les doivent, et nous ne pensons pas du tout qu'ils ne nous doivent pas leur amitié.

On n'est pas né pour la gloire lorsqu'on ne connaît pas le prix du temps.

L'activité fait plus de fortunes que la prudence.

Celui qui serait né pour obéir , obéirait jusque sur le trône.

Il ne paraît pas que la nature ait fait les hommes pour l'indépendance.

Pour se soustraire à la force , on a été

que la gloire. 11 faut, je crois, moins que l'amour, ou la passion de la gloire. S.

ET MAXIMES. Sg

oblige de se soumettre à la justice. La justice ou la force , il a fallu opter entre ces deux maîtres , tant nous étions peu faits pour être libres.

i85, La dépendance est née de la société.

Faut-il s'étonner que les hommes aient cru que les animaux étaient faits pour eux , s'ils pensent même ainsi de leurs semblables , et que la fortune accoutume les puissants à ne compter queux sur la terre?

Entre rois , entre peuples , entre particuliers , le plus fort se donne des droits sur le plus faible , et la même règle est suivie par les animaux et les êtres inanimés ; de sorte que tout s'exécute dans l'univers par la violence : et cet ordre que nous blâmons avec quelque apparence de justice , est la loi la plus générale , la plus immuable , et la plus emportante de la nature.

4o RÉFLEXIONS

Les faibles veulent dépendre , afin d'être protégés. Ceux qui craignent les hommes aiment les lois.

Qui sait tout souffrir peut tout oser.

11 est des injures qu'il faut dissimuler, pour ne pas compromettre son honneur.

Il est bon d'être ferme par tempérament , et flexible par réflexion.

Les faibles veulent quelquefois qu'on les croie méchants ; mais les méchants veulent passer pour bons.

Si l'ordre domine dans le genre humain , c'est une preuve que la raison et la vertu y sont les plus forts.

La loi des esprits n'est pas différente de

celle des corps , qui ne peuvent se maintenii que par une continuelle nourriture.

Lorsque les plaisirs nous ont épuisés , nous croyons avoir épuisé les plaisirs ; et nous disons que rieh ne peut remplir le cœur de l'homme.

Nous méprisons beaucoup de choses pour ne pas nous mépriser nous-mêmes.

'97- Notre dégoût n'est point un défaut et une insuffisance des objets extérieurs , comme nous aimons à le croire ; mais un épuisement de nos propres organes , et un témoignage de notre faiblesse.

Le feu , Fair , l'esprit , la lumière , tout vit par l'action. De là la communication et l'alliance de tous les êtres ; de là l'unité et l'harmonie dans l'univers. Cependant cette loi de la nature si féconde , nous trouvons

l\2. RÉFLEXIONS

que c'est un vice dans l'homme : et parce qu'il est obligé d'y obéir , ne pouvant subsister dans le repos , nous concluons qu'il est hors de sa place.

L'homme ne se propose le repos que pour s'affranchir de la sujétion et du travail ; mais il ne peut jouir que par l'action , et n'aime qu'elle.

Le fruit du travail est le plus doux des plaisirs .

Où tout est dépendant , il y a un maître ' :

' Où tout est dépendant j etc. Cette maxime p^vraU obscure. Il semble que Vauvenargues a voulu prouver Fexistence de Dieu par la dépendance mutuelle des différentes parties de l'univers , dont aucune ne peut s'isoler des avitrcs ni subsister par elle-même. On n'enterwi pas ce que veut dire l'air appartient h l' homme, et l'homme a l'air. L'homme ne peut se passer d'air; mai.s » l'air existerait fort bien sans l'homme. Appartient \c\\tA\ d\xe participe de la nature , QIC . :^ Alors l'idée d'appartenir n'a plus de liaison sen~

fair appartient à rhomme , et l'homme à Tair ; et rien n'est à soi^ ni à part.

0 soleil ! 6 cîeux î qu'êtes - vous ? Nous avons surpris le secret et Tordre de vos mouvements. Dans la main de l'Être des êtres , instruments aveugles et ressorts peut-être insensibles , le monde sur qui vous régnez mériterait-il nos hommages ? Les révolutions des empires , la diverse face des temps , les nations qui ont dominé , et les hommes qui ont fait la destinée de ces nations mêmes , les principales opinions et les coutumes qui ont partagé la créance des peuples dans la religion , les arts , la morale et les sciences , tout cela , que peut-il paraître ? Un atome presque invisible , qu'on appelle l'homme , qui rampe sur la face- de la terre , et qui ne dure qu'un jour , embrasse en quelque sortq d'un coup d'œil le spectacle de l'univers dans tous les âges.

sible avec l'idée de dépendance expiimce dans la première phrase. Il y a , je crois , abus de mots. S.

Quand on a beaucoup de lumières ' , on admire peu ; lorsque Ton en manque, de même. L'admiration marque le degré de nos connaissances , et prouve moins souvent la perfection des choses que Timperfection de notre esprit.

Ce n'est point un grand avantage d'avoir l'esprit vif, si on ne Ta juste. La perfection d'une pendule n'est pas d'aller vite , mais d'être réglée.

Parler imprudemment et parler hardiment , est presque toujours la même chose ; mais on peut parler sans prudence , et parler

' Quand on a beaucoup de lumières , etc. La liaison n'est pas assez marquée entre la première partie de cette maxime et la seconde ; ce qui fait qu'au premier aspect elles paraissent se contredire , quoiqu'elles ne se contredisent pas en effet ^ parce que la première partie offre une maxime absolue et générale , la seconde une réflexion applicable seulement à quelques occasions. S.

juste ; et il ne faut pas croire qu'un homme a l'esprit faux , parce que la hardiesse de son caractère ou la vivacité de ses passions lui auront arraché , malgré lui-même , quelque vérité périlleuse.

Qo6.

Il y a plus de sérieux que de folie dans l'esprit des hommes. Peu sont nés plaisants. La plupart le deviennent par imitation , froids copistes de la vivacité et de la gaîté.

Ceux qui se moquent des penchants sérieux, aiment sérieusement les bagatelles.

Différent génie , différent goût. Ce n'est pas toujours par jalousie que réciproquement on se rabaisse.

On juge des productions de l'esprit comme des ouvrages mécaniques. Lorsque l'on achète une bague , on dit : celle-là est trop grande ; l'autre est trop petite , jusqu'à ce qu'on en

46 BÉFLEXIONS

rencontre une pour son doigt. Mais il n'en reste pas chez le joaillier, car celle qui m'est trop petite va bien à un autre.

Lorsque deux auteurs ont également excellé en divers genres , on n'a pas ordinairement assez d'égard à la subordination de leurs talents ; et Despréaux va de pair avec Racine : cela est injuste.

J'aime un écrivain qui embrasse tous les temps et tous les pays , et rapporte beaucoup d'effets à peu de causes ; qui compare les préjugés et les mœurs des différents siècles; qui , par des exemples tirés de la peinture ou de la musique , me fait connaître les beautés de l'éloquence et l'étroite liaison des arts. Je dis d'un homme qui rapproche ainsi les choses humaines , qu'il a un grand génie , si ses conséquences sont justes. Mais s'il conclut mal , je présume qu'il distingue mal les objets , ou qu'il n'aperçoit pas d'un seul coup d'œil tout leur ensemble , et qu'enfin quelque

chose manque à l'étendue ou à la profondeur <le son esprit.

On discerne aisément la vraie de la fausse étendue d'esprit ; car Tune agrandit ses sujets , et l'autre , par l'abus des épisodes et par le faste de l'érudition , les anéantit.

Quelques exemples rapportés en peu de mots et à leur place , donnent plus d'éclat , plus de poids , et plus d'autorité aux réflexions ; mais trop d'exemples et trop de détails énervent toujours un discours. Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l'unité du sujet , et lassent les lecteurs sensés , qui ne veulent pas qu'on les détourne de l'objet principal , et qui d'ailleurs ne peuvent suivre , sans beaucoup de peine , une trop longue chaîne de faits et de preuves. On ne saurait trop rapprocher les choses , ni trop tôt conclure. 11 faut saisir d'un coup d'œil la véritable preuve de son discours , et courir à la conclusion. Un esprit perçant fuit les épisodes , et laisse aux écri-

vains médiocres le soin de s'arrêter à cueillir les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C'est à eux d'amuser le peuple , qui lit sans objet , sans pénétration et sans goût.

Le sot qui a beaucoup de mémoire , est plein de pensées et de faits ; mais il ne sait pas en conclure : tout tient à cela.

Savoir bien rapprocher les choses , voilà l'esprit juste. Le don de rapprocher beaucoup de choses et de grandes choses, fait les esprits vastes. Ainsi la justesse paraît être le premier degré , et une condition très-nécessaire de la vraie étendue d'esprit.

Un homme qui digère mal , et qui est vorace , est peut-être une image assez fidèle du caractère d'esprit de la plupart des savants.

Je n'approuve point la maxime qui veut qu^un honnête homme sache un peu de tout.

C'est savoir presque toujours inutilement , et quelquefois pernicieusement, que de savoir superficiellement et sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connaître profondément ; mais il est vrai aussi que cette science superficielle qu'ils recherchent ne sert qu'à contenter leur vanité. Elle nuit à ceux qui possèdent un vrai génie ; car elle les détourne nécessairement de leur objet principal , consume leur application dans les détails , et sur des objets étrangers à leurs besoins et à leurs talents naturels : et enfin , elle ne sert point , comme ils s^en flattent , à prouver l'étendue de leur esprit. De tout temps on a vu des hommes qui savaient beaucoup avec un esprit très-médiocre ; et au contraire , des esprits très-vastes qui savaient fort peu. Ni l'ignorance n'est défaut d'esprit , ni le savoir n'est preuve de génie.

La vérité échappe au jugement, comme

les faits échappent à la mémoire. Les diverses

faces des choses s'emparent tour à tour d'un

esprit vif, et lui font quitter et reprendre

5o RÉFLEXIONS

successivement les mêmes opinions. Le goût n'est pas moins inconstant. Il s'use sur les choses les plus agréables , et varie comme notre humeur.

Il y a peut-être autant de vérités parmi les hommes que d'erreurs ; autant de bonnes qualités que de mauvaises ; autant de plaisirs que de peines : mais nous aimons à contrôler la nature humaine , pour essayer de nous élever au-dessus de notre espèce , et pour nous enrichir de la considération dont nous tâchons de la dépouiller. Nous sommes si présomptueux que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de Thumanité , et médire du genre humain sans nous compromettre. Cette vanité ridicule a rempli les livres des philosophes d'invectives contre la nature. L'homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices. Mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus ; car la philosophie a ses modes comme les

habits, la musique et rarchiteclure , etc. '.

Sitôt qu'une opinion devient commune , il ne faut point d'autre raison pour obliger les hommes à l'abandonner et à embrasser son contraire , jusqu'à ce que celle-ci vieillisse à son tour, et qu'ils aient besoin de se distinguer par d'autres choses. Ainsi , s'ils atteignent le but dans quelque art ou dans quelque science , on doit s'attendre qu'ils le passeront pour acquérir une nouvelle gloire : €t c'est ce qui fait en partie que les plus beaux siècles dégénèrent si promptement, et qu'à peine sortis de la barbarie ils s'y replongent.

Les grands hommes , en apprenant aux

' Variante. La philosophie a ses modes comme rarchitecture, les habits ,1a danse , etc. L'homme est maintenant en disgrâce chez les philosophes, et c'est à qui le chargera de plus de vices ; mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus.

v^2 RÉFLEXIONS

faibles à réfléchir , les ont mis sur la route de Terreur.

OÙ il y a de la grandeur , nous la sentons , malgré nous. La gloire des conquérants a toujours été combattue ; les peuples en ont toujours souffert , et ils Tont toujours respectée.

Le contemplateur, mollement couché dans une chambre tapissée , invective contre le soldat qui passe les nuits de l'hiver au bord d'un fleuve , et veille en silence sous les armes pour la sûreté de sa patrie.

Ce n est pas à porter la faim et la misère chez les étrangers , qu'un héros attache la gloire , mais à les souffrir pour l'Etat : ce n'est pas à donner la mort, mais à la braver.

Le vice fomente la guerre : la vertu combat. S'il n'y avait aucune vertu , nous aurions pour toujours la paix.

La vigueur d'esprit ou l'adresse ont fait les premières fortunes. L'inégalité des conditions est née de celle des génies et des courages.

Il est faux que l'égalité soit une loi de la nature. La nature n'a rien fait d'égal. Sa loi souveraine est la subordination et la dépendance.

Qu'on tempère , comme on voudra , la souveraineté dans un Etat; nulle loi n'est capable d'empècber un tyran d'abuser de l'autorité de son emploi.

. On est forcé de respecter les dons de la nature , que l'étude ni la fortune ne peuvent donner.

La plupart des bommes sont si resserrés dans la spbère de leur condition , qu'ils n'ont pas même le courage d'en sortir par leurs

idées : et si on en voit quelques uns que la spéculation des grandes choses rend en quelque sorte incapables des petites , on en trouve encore davantage à qui la pratique des petites a oté jusqu'au sentiment des grandes.

Les espérances les plus ridicules et les plus hardies ont été quelquefois la cause des succès extraordinaires.

Les sujets font leur cour avec bien plus

de goût que les princes ne la reçoivent \ Il

est toujours plus sensible d'acquérir que de

îouir.

INous croyons néghger la gloire par pure

' Les sujets font leur cour cwec bien plus de goût , etc. Goût veut dire ici le plaisir qu'on éprouf^e à satisfaire un penchant. Faire awec goût dans ce sens , est se porter de cœur, d'inclination à une action quelconque : c'est le con amore des Italiens. L'expression n'est peut-être pas bien exacte j mais il est diïïicilc delà remplacer. S.

paresse , tandis que nous prenons des peincî^ infinies pour le plus petit intérêt.

Nous aimons quelquefois jusqu'aux louanges que nous ne croyons pas sincères».

Il faut de grandes ressources dans l'esprit et dans le cœur pour goiiter la sincérité lorsqu'elle blesse , ou pour la pratiquer sans qu'elle offense. Peu de gens ont assez de fonds pour souffrir la vérité et pour la dire.

Il y a des homnaes qui, sans y penser ^, se forment une idée de leur figure , qu'ils empruntent du sentiment qui les domine; et c'est peut-être par cette raison qu'un fat se croit toujours beau ^

' Variante. Les hommes sont si sensibles à la flatterie , que, lors même qu'ils pensent que c'est flatterie , ils ne laissent pas d'en être les dupes.

^ Il y a des hommes qui , sans y penser, etc. Comment se forme-t-on une idée de soi sans y penser? J'aimerais mieux sans s^en apercevoir. M.

^ Variante. Nous nous formons , sans y pcn-

Ceux qui n'ont que de Fesprit ont du goût pour les grandes choses ;, et de la» passion pour les petites.

La plupart des hommes vieillissent dans un petit cercle d'idées qu'ils n'ont pas tirées de leur fonds ; il y a peut-être moins d'esprits faux que de stériles.

Tout ce qui distingue les hommes paraît peu de chose. Qu'est-ce qui fait la beauté ou la laideur , la santé ou l'infirmité , l'esprit ou la stupidité? Une légère différence des organes , un peu plus, ou un peu moins de bile , etc. Cependant ce plus ou ce moins est d'une importance infinie pour les hom-

ser''^, une idée de notre figure sur Pi de'e que nous avons de notre esprit, ou sur le sentiment qui nous domine , et c'est pour cela qu'un fat se croi< toujours si bien fait.

* Sans v penser , etc. Celte négligence a déjà été observée.

U faut SAKS NOUS EN APERCEVOIR. M.

ET MAXIMES. \n

mes ; et lorsqu'ils en jugent autrement , iÎ! sont dans Terreur ' .

Deux choses peuvent à peine remplacer, dans la vieillesse , les talents et les agréments : la réputation ou les richesses.

Nous n'aimons pas les zélés qui font profession de mépriser tout ce dont nous nous piquons , pendant qu'ils se piquent euxmêmes de choses encore plus méprisables ^ .

Quelque vanité qu'on nous reproche, nous avons besoin quelquefois qu'on nous assure de notre mérite.

' Variante. Le plus ou le moins d'esprit est peu de chose; mais ce peu, quelle différence ne met-ii pas entre les hommes ! Qu'est-ce qui fait la beauté ou la laideur , la santé ou l'infirmité? N'est-ce pas ou un peu plus ou un peu moins de bile, et quelque différence imperceptible des organes ?

^ Ce que Vauvenargues dit ici des zélés y au n^. 346, il le dit des déi'ois. B.

Nous nous consolons rarement des grandes humiliations ; nous les oublions.

Moins on est puissant dans le monde , plus on peut commettre de fautes impunément , ou avoir inutilement un vrai mérite.

Lorsque la fortune veut humilier les sages, elle les surprend dans ces petites occasions où Ton est ordinairement sans précaution et sans défense. Le plus habile homme du monde ne peut empêcher que de légères fautes n'entraînent quelquefois d'horribles malheurs ; et il perd sa réputation ou sa fortune par une petite imprudence, comme un autre se casse la jambe en se promenant dans sa chambre.

Soit vivacité , soit hauteur , soit avarice , il n'y a point d'homme qui ne porte dans son caractère une occasion continuelle de

ET MAXIMES. 5g

faire des fautes ; et si elles sont sans conséquence , c'est à la fortune qu'^1 le doit.

Nous sommes consternes de nos rechutes, et de voir que nos malheurs mêmes n'ont pu nous corriger de nos défauts.

La nécessité modèf'e plus de peines que la

raison.

La nécessité eiapoisonne les niaux qu'elle ne peut guérir.

Les favori; de la fortune ou de la gloire , malheureux à nos yeux , ne nous détournent point de Ikmbition.

La patience est l'art d'espérer.

Le désespoir comble non-seulement notre misère , mais notre faiblesse;

6o RÉFLEXIONS

Ni les dons ni les coups de la fortune n'égalent ceux de Ihi nature , qui la passe en rigueur comme enlponté.

Les biens et les raaux extrêmes ne se font pas sentir aux âmes niédiocres.

Il y a peut-être plus Tesprits légers dans ce qu'on appelle le mondt , que dans les conditions moins fortunées.

Les gens du monde ne s'enireliennent pas de si petites choses que le peiple ; mais le peuple ne s'occupe pas de choses si frivoles que les gens du monde.

On trouve dans l'histoire de grands personnages que la volupté ou l'amour ont gouvernés ; elle n'en rappelle pas à ma mémoire qui aient été galants. Ge qui fait le mérite

ET MAXIMES. 6l

essentiel de quelques hommes, ne peut même subsister dans quelques autres comme un faible.

Nous courons quelquefois les hommes qui nous ont imposé par leurs dehors, comme de jeunes gens qui suivent amoureusement un masque , le prenant pour la plus belle femme du monde , et qui le harcèlent jusqu'à ce qu'ils l'obligent de se découvrir , et de leur faire voir qu'il est un petit homme avec de la barbe et un visage noir.

Le sot s'assoupit et fait la sieste en bonne compagnie , comme un homme que la curiosité a tiré de son élément , et qui ne peut ni respirer ni vivre dans un air subtil.

Le sot est comme le peuple , qui se croit

riche de peu.

Lorsqu'on ne veut rien perdre ni cacher de son esprit , on en diminue d'ordinaire la réputation.

Des auteurs sublimes n'ont pas négligé de primer encore par les agréments , flattés de remplir Tintervalle de ces deux extrêmes , et d'embrasser toute la sphère de l'esprit humain. Le public , au lieu d'applaudir à l'universalité de leurs talents , a cru qu'ils étaient incapables de se soutenir dans l'héroïque : et on n'ose les égaler à ces grands hommes qui , s'étant renfermés dans un seul et beau caractère , paraissent avoir dédaigné de dire tout qu'ils ont tu , et abandonné aux génies subalternes les talents médiocres.

Ce qui paraît aux uns étendue d'esprit , n'est , aux yeux des autres , que mémoire et légèreté.

Il est aisé de critiquer un auteur ; mais il est dijBicile de l'apprécier.

Je n'ote rien à l'illustre Racine , le plus sage et le plus élégant des poètes , pour n'a-

voir pas traité beaucoup de choses qu'il eût embellies, content d'avoir montré dans un seul genre la richesse et la sublimité de son esprit. Mais je me sens forcé de respecter un génie hardi et fécond, élevé, pénétrant, facile, infatigable; aussi ingénieux et aussi aimable dans les ouvrages de pur agrément, que vrai et pathétique dans les autres : d'une vas te imagination , qui a embrassé et pénétré rapidement toute l'économie des choses humaines; à qui ni les sciences abstraites, ni les arts , ni la politique , ni les mœurs des peuples , ni leurs opinions , ni leurs histoires , ni leur langue même n'ont pu échapper ; illustre , en sortant de l'enfance , par la grandeur et par la force de sa poésie féconde en pensées , et bientôt après par les charmes et par le caractère original et plein de raison de sa prose ; philosophe et peintre sublime , qui a semé avec éclat , dans ses écrits , tout ce qu'il y a de grand dans l'esprit des hommes ; qui a représenté les passions avec des traits de feu et de lumière , et enrichi le théâtre de nou^ velles grâces ; savant à imiter le caractère et à saisir l'esprit des bons ouvrages de chaque

nation par rextrême étendue de son génie , mais n'imitant l'ien d'ordinaire qu'il ne Tembellisse; éclatant jusque dans les fautes qu'on a cru remarquer dans ses écrits , et tel que, malgré leurs défauts et malgré les efforts de la critique, il a occupé sans relâche de ses veilles, ses amis et ses ennemis , et porté chez les étrangers , dès sa jeunesse , la réputation de nos lettres , dont il a reculé toutes les bornes.

Si on ne regarde que certains ouvrages des meilleurs auteurs , on sera tenté de les mépriser. Pour les apprécier avec justice, il faut tout lire.

11 ne faut point juger des hommes par ce qu'ils ignorent , mais par ce qu'ils savent, et par la manière dont ils le savent '.

On ne doit pas non plus demander aux

' Variante. Il ne faut pas juger d'un lioninie par ce qu'il ignore , mais par ce qu'il sait. Ce n'est rien d'ignorer beaucoup de choses lorsqu'on est capable de les concevoir, et qu'il ne manque que de les ayoir apprises.

auteurs une perfection qu'ils ne puissent atteindre. C'est faire trop d'honneur à l'esprit humain de croire que des ouvrages irréguliers n'aient pas droit de lui plaire , surtout si ces ouvrages peignent les passions. Il n'est pas besoin d'un grand art pour faire sortir les meilleurs esprits de leur assiette , et pour leur cacher les défauts d'un tableau hardi et touchant. Cette parfaite régularité qui manque aux auteurs , ne se trouve point dans nos propres conceptions. Le caractère naturel de l'homme ne comporte pas tant de règle. Nous ne devons pas supposer dans le sentiment une délicatesse que nous n'avons que par réflexion. Il s'en faut de beaucoup que notre goût soit toujours aussi difficile à contenter que notre esprit ' .

Il nous est plus facile de nous teindre d'une infinité de connaissances , que d'en bien posséder un petit nombre.

' L^auteui- développe celte pense'e. Voyez ÏV". 522< B.

Jusqu'à ce qu'on rciicontre le secret de rendre les esprits plus justes , tous les pas ([lie l'on pourra faire dans la vérité n'emper cheront pas les hommes de raisonner faux ; et plus on voudra les pousser au-delà des notions communes , plus on les mettra en péril de se tromper.

Il n'arrive jamais que la littérature et l'esprit de raisonnement deviennent le partage de toute une nation , qu'on ne voie aussitôt , dans la philosophie et dans les beaux-arts , ce qu'on remarque dans les gouvernements populaires , où il n'y a point de puérilités et de fantaisies qui ne se produisent et ne trouvent des partisans K

L'erreur ajoutée à la vérité ne l'augmente point. Ce n'est pas étendre la carrière des

^ Variante. Toutes les fois que la litlératuie et l'esprit de raisonnement deviendront le par- ^ige de toute une nation, il arrivera, comme

arts que d'admettre de mauvais genres ; c'est gâter le goût; c'est corrompre le jugement des hommes , qui se laisse aisément séduire par les nouveautés , et qui , mêlant ensuite le vrai et le faux , se détourne bientôt dans ses productions de l'imitation de la nature, et s'appauvrit ainsi en peu de temps par la vaine ambition d'imaginer et de s'écarter des anciens modèles '.

Ce que nous appelons une pensée brillante , n'est ordinairement qu'une expression

dans les Etats populaires , qu'il n'y aura point de puérilités et de sottises qui ne sç produisent et ne trouvent des partisans.

' Variante, L'erreur, ajoutée à la vérité, ne l'augmente point; au contraire. Ce n'est pas non plus étendre les limites des arts que d'admettre les mauvais genres , c'est gâter le goût. Il faut détromper les hommes des faux plaisirs pour les faire jouir des véritables; et quand même on supposerait qu'il n'y aurait point de faux plaisirs , toujours serait-il raisonnable de combattre ceux qui sont dépravés et méprisables; car ou ne peut nier qu'il y en ait de tels.

captieuse , qui , à l'aide d'un peu de vérité , nous impose une erreur qui nous étonne. Qui a le plus a ,. dit-on ., le moins : cela est faux. Le roi d'Espagne , tout puissant qu'il est, ne peut rien à Lucques * . Les bornes

' Qui a le plus a , dit-on , le moins : cela est faux. Le roi d'Espagne , tout puissant qu'ail est, ne peut rien a Lucques. Plus et moins exprimant des rapports de mesure et de quantité , ne peuvent s'appliquer qu'à des objets qu'on puisse mesurer ensemble , afin de juger de leur mesure ou de leur quantité' relative. Ainsi on ne dira pas qu'il y a plus ou moins de toile dans une pièce de dix aunes, que de grains dans un boisseau de froment , parce qu'il n'existe pas de moyen de mesurer ensemble de la toile et du froment. L'emploi de plus et de moins suppose donc dans les objets comparés une qualité commune que cbacun possède plus ou moins , et qui oflre le point de vue sous lequel on les compare. On dira , par exemple , que le soleil est plus grand que la terre , parce que l'étendue est une qualité commune a tous deux , par laquelle le soleil et la terre se servent recijiroqnement de mesure relative. Mais on ne dira pas que le soleil est plus^

de nos talents sont encore plus inébranlables que celles des Empires ; et on usurperait plutôt toute la terre que la moindre vertu. La plupart des grands personnages ont été les hommes de leur siècle les plus éloquents Les auteurs des plus beaux systèmes , les chefs de partis et de sectes , ceux qui ont eu dans tous les temps le plus d'empire sur l'esprit des peuples, n'ont dû la meilleure partie de leurs succès qu'à l'éloquence vive et naturelle de leur ame. Il ne paraît pas qu'ils

brillant que la terre, parce que le soleil est brillant et que la terre ne l'est pas ; comme on ne peut dire que le roi d'Espagne est plus puissant en Espagne qu'à Lucques , parce qu'il a de la puissance en Espagne et n'eu a point du tout à Lucques. La maxime qui a le plus a le moins est donc ici totalement inapplicable, puisque le plus et le moins sont la mesure relative des objets , et qu'il n'existe pas de manière de mesurer quelque cbose avec rien. On ne sait ce que veut dire la fin de cette ^ïiaxime : On usurperait plutôt toute la terre que la moindre vertu. On n'usurpe point de vertus • toutes celles qu'on ■quicrt sont de bonne prise. S,

7^ KÉFLEXIONS

aient cultivé la poésie avec le même bonheur» C'est que la poésie ne permet guère que l'on se partage , et qu un art si sublime et si pénible se peut rarement allier avec Tembarras des affaires , et les occupations tumultueuses de la vie : au lieu que Féloquence se mêle partout , et qu elle doit la plus grande partie de ses séductions à l'esprit de médiation et de manège , qui forme les hommes d'État et les politiques , etc.

C'est une erreur dans les grands de croire qu'ils peuvent prodiguer sans conséquence leurs paroles et leurs promesses. Les hommes souffrent avec peine qu'on leur ote ce qu'ils se sont en quelque sorte approprié par l'espérance. On ne les trompe pas long-temps sur leurs intérêts , et ils ne haïssent rien tant que d'être dupes. C'est par cette raison qu'il est si rare que la fourberie réussisse ; il faut de la sincérité et de la droiture , même pour séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur quelque intérêt général , étaient fidèles aux particuliers. Leur habileté consistait à cap-?-

ET MAXIMES. yi

liver les esprits par des avantages réels. Quand on connaît bien les hommes, et qu'on veut les faire servir a ses desseins , on ne compte point sur un appât aussi frivole que celui des discours et des promesses. Ainsi les grands orateurs , s'il m'est permis de joindre ces deux choses , ne s'efforcent pas d'imposer par un tissu de flatteries et d'impostures , par une dissimulation continuelle, et par un langage purement ingénieux. S'ils cherchent à faire illusion sur quelque point principal , ce n'est qu'à force de sincérité et de vérités de détail ; car le mensonge est faible par lui-même ; il faut qu'il se cache avec soin ; et s'il arrive qu'on persuade quelque chose par des discours captieux , ce n'est pas sans beaucoup de peine. On aurait grand tort d'en conclure que ce soit en cela que consiste l'éloquence. Jugeons au contraire par ce pouvoir des simples apparences de la vérité , combien la vérité elle-même est éloquente et supérieure à notre art.

Un menteur est un homme qui ne sait pas

72 KKFLEXIOINS

tromper ; un llalteur , celui qui ne trompe ordinairement que les sots. Celui qui sait se servir avec adresse de la vérité , et qui en connaît l'éloquence, peut seul se piquer d'être habile.

Est-il vrai que les qualités dominantes excluent les autres? Qui a plus d'imagination que Bossuet, Montaigne , Descartes , Pascal, tous grands philosophes ? Qui a plus de jugement et de sagesse que Racine, Boileau , La Fontaine , Molière , tous poètes pleins de génie ?

Descartes a pu se tromper dans quelques uns de ses principes , et ne se point tromper dans ses conséquences , sinon rarement. On aurait donc tort , ce me semble , de conclure de ses erreurs , que l'imagination et l'invention ne s'accordent point avec la justesse. La grande vanité de ceux qui n'imaginent pas , est de se croire seuls judicieux. Ils ne font pas attention que les erreurs de Descartes , génie créateur , ont été celles de trois

ET MAXIMES. n'6

OU quatre mille philosophes , tous gens sans imagination. Les esprits subalternes n'ont point d'erreur en leur privé nom , parce qu'ils sont incapables d'inventer , même en se trompant ; mais ils sont toujours entraînés sans le savoir par l'erreur d'autrui ; et lorsqu'ils se trompent d'eux-mêmes , ce qui peut arriver souvent, c'est dans des détails et des conséquences. Mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses, ni assez importantes pour faire du bruit.

Ceux qui sont nés éloquents parlent quelquefois avec tant de clarté et de brièveté des grandes choses, que la plupart des hommes n'imaginent pas qu'ils en parlent avec profondeur. Les esprits pesants , les sophistes ne reconnaissent pas la philosophie , lorsque l'éloquence la rend populaire , et qu'elle ose peindre le vrai avec des traits fiers et hardis. Ils traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d'expression qui emporte avec elle la preuve des grandes pensées. Ils veulent des définitions , des discussions , des détails

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