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K INFLEXIONS

et des arguments. Si Locke eût rendu vivement en peu de pages les sages vérités de ses écrits, ils n'auraient osé le compter parmi les philosophes de son siècle.

C'est un malheur que les hommes ne puissent d'ordinaire posséder aucun talent sans avoir quelque envie d'abaisser les autres. S'ils ont la finesse , ils décrient la force ; s'ils sont géomètres ou physiciens , ils écrivent contre la poésie et l'éloquence ; et les gens du monde , qui ne pensent pas que ceux qui ont excellé dans quelque genre jugent mal d'un autre talent , se laissent prévenir par leurs décisions. Ainsi , quand la métaphysique ou l'algèbre sont à la mode , ce sont des métaphysiciens ou des algébristes qui font la réputation des poètes et des musiciens ; ou tout au contraire : l'esprit dominant assujétit les autres à son tribunal , et la plupart du temps à ses erreurs.

Qui peut se vanter de juger, ou d'inventer, ou d'entendre à toutes les heures du jour?

ET MAXIMES- "jS

Les hommes n'ont qu'une petite portion d'esprit , de goût , de talent , de vertu , de gaîté, de santé , de force , etc. ; et ce peu qu'ils ont on partage , ils ne le possèdent point à leur volonté , ni dans le besoin , ni dans tous les âges.

C'est une maxime inventée par Tenvie , et trop légèrement adoptée par les philosophes , qu^il ne faut point louer les hommes avant leur mort. Je dis au contraire que c'est pendant leur vie qu'il faut les louer , lorsqu'ils ont mérité de l'être. C'est pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou leurs talents , s'efforcent de les dégrader , qu'il faut oser leur rendre témoignage. Ce sont les critiques injustes qu'il faut craindre de hasarder, et non les louanges sincères.

L'envie ne saurait se cacher. Elle accuse et juge sans preuves ; elle grossit les défauts ; elle a des qualifications énormes pour les moindres fautes ; son langage est rempli de

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fiel,, d'exagération et d'injure. Elle s'acharne avec opiniâtreté et avec fureur contre le mérite éclatant. Elle est aveugle , emportée , insensée , brutale.

Il faut exciter dans les hommes le sentiment de leur prudence et de leur force , si on veut élever leur génie. Ceux qui , par leurs discours ou leurs écrits , ne s'attachent qu'à relever les ridicules et les faiblesses de l'humanité , sans distinction ni égards, éclairent bien moins la raison et les jugements du public , qu'ils ne dépravent ses inclinations.

Je n'admire point un sophiste qui réclame contre la gloire et contre l'esprit des grands hommes. En ouvrant mes yeux sur le faible des plus beaux génies , il m'apprend à l'apprécier lui-même ce qu'il peut valoir. Il est le premier que je raie du tableau des hommes illustres.

Nous avons grand tort de penser que quelque défaut que ce soit puisse exclure toute

vertu , OU de regarder l'alliance du bien et du mal comme un monstre et comme une énigme. C'est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses.

Les faux philosophes s'efforcent d'attirer l'attention des hommes , en faisant remarquer dans notre esprit des contrariétés et des dijQScultés qu'ils forment eux-mêmes ; comme d'autres amusent les enfants par des tours de cartes qui confondent leur jugement, quoique naturels et sans magie. Ceux qui nouent ainsi les choses pour avoir le mérite de les dénouer , sont des charlatanls de morale.

Il n'y a point de contradictions dans la

nature.

Est- il contre la raison ou la justice de s'aimer soi-même ? Et pourquoi voulons-nous que l'amour-propre ^ soit toujours un vice ?

' Pourquoi voulons - nous que Pamouipropre , etc. Amour - propre employé encore j)oar amour de soi. S.

S'il y a un amour de nous-méme naturellement officieux et compatissant , et un autre amour-propre sans humanité , sans équité , sans bornes , sans raison , faut-il les confondre ?

Quand il serait vrai que les hommes ne seraient vertueux que par raison , que s'ensuivrait-il ? Pourquoi , si on nous loue avec justice de nos sentiments , ne nous loueraiton pas encore de notre raison ? Est-elle moins nôtre que la volonté ?

On suppose que ceux qui servent la vertu par réflexion , la trahiraient pour le vice utile. Oui, si le vice pouvait être tel aux yeux d'un esprit raisonnable.

Il y a des semences de bonté et de justice dans le cœur de l'homme , si l'intérêt propre y domine. J'ose dire que cela est non-seulement selon la nature , mais aussi selon la

justice , pourvu que personne ne souffie de cet amour-propre , ou que la société y perde moins qu'elle n'y gagne.

Celui qui recherche la gloire par la vertu ne demande que ce qu'il mérite.

J'ai toujours trouvé ridicule que les philosophes aient fait une vertu incompatible avec la nature de Thomme ; et qu'après l'avoir ainsi feinte , ils aient prononcé froidement qu'il n'y avait aucune vertu. Qu'ils parlent du fantôme de leur imagination , ils peuvent à leur gré l'abandonner ou le détruire , puisqu'ils l'ont créé ; mais la véritable vertu , celle qu'ils ne veulent pas nommer de ce nom, parce qu'elle n'est pas conforme à leurs définitions , celle qui est l'ouvrage de la nature , non le leur , et qui consiste principalement dans la bonté et la vigueur de l'ame , celle-ci n'est point dépendante de leur fantaisie , et subsistera à jamais avec des caractères ineffaçables.

^^ RKFLEXIONS

Le corps a ses grâces , Fesprit ses talents. Le cœur n'aurait-il que des vices ? Et l'homme capable de raison serait-il incapable de vertu ? 298, iVous sommes susceptibles d'amitié, de justice , d'humanité , de compassion et de raison. O mes amis ! qu'est-ce donc que la Yisrtu ?

'^99- Si l'illustre auteur des Maximes eut été tel qu'il a tâché de peindre tous les hommes, mériterait-il nos hommages et le culte idolâtre de ses prosélytes?

3oo.

Ge qui fait que la plupart des livres de morale sont si insipides , et que leurs auteurs ne sont pas sincères , c'est que , faibles échos les uus des autres , ils n'oseraient produire leurs propres maximes et leurs secrets sentiments. Ainsi , non-seulement dans la morale , mais en quelque sujet que ce puisse ctre , presque tous les hommes passent leur

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Me à dire et à écrire ce qu'ils ne pensent point ; et ceux qui conservent encore quelque amour de la vérité , excitent contre eux la colère et les préventions du public. 3oi.

Il n'y a guère d'esprits qui soient capables d'embrasser à la fois toutes les faces de chaque sujet : et c'est là , à ce qu'il me semble , la source la plus ordinaire des erreurs des hommes. Pendant que la plus grande partie d'une nation languit dans la pauvreté , l'opprobre et le travail , l'autre qui abonde en honneurs , en commodités , en plaisirs , ne se lasse pas d'admirer le pouvoir de la politique , qui fait fleurir les arts et le commerce , et rend les Etats redoutables.

Les plus grands ouvrages de l'esprit humain sont très-assurément les moins parfaits. Les lois , qui sont la plus belle invention de la raison , n'ont pu assurer le repos des peuples sans diminuer leur liberté.

Quelle est quelquefois la faiblesse et Fin-

conséquence des hommes ! Nous nous étonnons de la grossièreté de nos pères , qui règne cependant encore dans le peuple , la plus nombreuse partie de la nation ; et nous méprisons en même temps les belles-lettres et la culture de Fesprit , le seul avantage qui nous distingue du peuple et de nos ancêtres.

Le plaisir et Tostenlation l'emportent dans le cœur des grands sur Tintérêt. IS os passions se règlent ordinairement sur nos besoins. 3o5.

Le peuple et les grands n'ont ni les mêmes vertus , ni les mêmes vices.

C'est à notre cœur à régler le rang de nos intérêts , et à notre raison de les conduire.

Soy.

La médiocrité d'esprit et la paresse font plus de philosophes que la réflexion.

Nul n est ambitieux par raison , ni vicieux par défaut d'esprit.

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Tous les hommes sont clairvoyants sur leurs intérêts ; et il n'arrive guère qu'on les en détache par la ruse. On a admiré dans les négociations la supériorité de la maison d'Autriche , mais pendant l'énorme puissance de cette famille , non après. Les traités les mieux ménagés ne sont que la loi du plus fort.

3io.

Le commerce est l'école de la tromperie. 3ii.

A voir comme en usent les hommes , on serait porté quelquefois à penser que la vie humaine et les affaires du monde sont un jeu sérieux , où toutes les finesses sont permises pour usurper le bien d'autrui à nos périls et fortunes , et où l'heureux dépouille en tout honneur le plus malheureux ou le moins habile.

C'est un grand spectacle de considérer les hommes méditant en secret de s'entre-nuire ,

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et forcés néanmoins de s'entr'aider contre leur inclination et leur dessein.

Nous n'avons ni la force ni les occasions d'exécuter tout le bien et tout ]e mal que nous projetons.

Nos actions ne sont ni si bonnes , ni si vicieuses que nos volontés.

Dès que Ton peut faire du bien , on est à même de faire des dupes. Un seul homme en amuse alors une infinité d'autres, tous uniquement occupés de le tromper. Ainsi il en coûte peu aux gens en place pour surprendre leurs inférieurs ; mais il est malaisé à des misérables d'imposer à qui que ce soit. Celui qui a besoin des autres , les avertit de se défier de lui ; un homme inutile a bien de la peine à leurrer personne.

L'indifférence où nous sommes pour la vérité dans la morale vient de ce que nous

sommes décidés à suivre nos passions , quoi qu'il en puisse être : et c'est ce qui fait que nous n'hésitons pas lorsqu'il faut agir, malgré l'incertitude de nos opinions. Peu m'importe, disent les hommes , de savoir où est la vérité , sachant où est le plaisir.

Les hommes se défient moins de la coutume et de la tradition de leurs ancêtres , que de leur raison ^ .

La force ou la faiblesse de notre créance dépend plus de notre courage que de nos lumières. Tous ceux qui se moquent des augures n'ont pas toujours plus d'esprit que ceux qui y croient.

Il est aisé de tromper les plus habiles , en leur proposant des choses qui passent leur • esprit , et qui intéressent leur cœur.

^Variante. Nous avons plus de foi à la coutume et h la tradition de nos pères qu'à notre raison. 2. 8

Il n'y a rien que la crainte et l'espérance ne persuadent aux hommes.

Qui s'étonnera des erreurs de l'antiquité , s'il considère qu'encore aujourd'hui , dans le plus philosophe de tous les siècles , bien des gens de beaucoup d'esprit n'oseraient se trouver à une table de treize couverts '.

L'intrépidité d'un homme incrédule, mais mourant , ne peut le garantir de quelque trouble , s'il raisonne ainsi : Je me suis trompé mille fois sur mes plus palpables intérêts , et j'ai pu me tromper encore sur la religion. Or, je n'ai plus le temps ni la

force de l'approfondir, et je meurs

La foi est la consolation des misérables , et la terreur des heureux.

' Variante. Quand je vois qu'un homme desprit, dans le plus éclairé de tous les siècles , n'ose se mettre à table si on est treize, il n'y a plus d'erreur, ni ancienne ni moderne, qui m'eton'cn

La courte durée de la vie ne peut nous dissuader de ses plaisirs , ni nous consoler de ses peines.

Ceux qui combattent les préjugés du peuple , croient n'être pas peuple. Un homme qui avait fait à Rome un argument contre les poulets sacrés , se regardait peut-être comme un philosophe.

Lorsqu'on rapporte sans partialité les raisons des sectes opposées , et qu'on ne s'attache à aucune , il semble qu'on s'élève en quelque sorte au-dessus de tous les partis. Demandez cependant à ces philosophes neutres , qu'ils choisissent une opinion , ou qu'ils établissent d'eux-mêmes quelque chose; vous verrez qu'ils n'y sont pas moins embarrassés que tous les autres. Le monde est peuplé d'esprits froids, qui n'étant pas capables par eux-mêmes d'inventer, s'en consolent en rejetant toutes les inventions d'au-

KEFLEXIONS

Il ui , et qui , méprisant au dehors beaucoup de choses , croient se faire estimer.

Qui sont ceux qui prétendent que le monde est devenu vicieux ? je les crois sans peine. L'ambition , la gloire , l'amour, en un mot, toutes les passions des premiers âges ne font j)lus les mêmes désordres et le même bruit. Ce n'est pas peut-être que ces passions soient aujourd'hui moins vives qu'autrefois; c'est parce qu'on les désavoue et qu'on les combat. Je dis donc que le monde est comme un vieillard, qui conserve tous les désirs de la jeunesse, mais qui en est honteux, et s'en cache , soit parce qu'il est détrompé du mérite de beaucoup de choses, soit parée qu'il veut le paraître.

Les hommes dissimulent par faiblesse et par la crainte d'être méprisés, leurs plus chères , leurs plus constantes , et quelquefois leurs plus vertueuses inclinations.

L'art de plaire est Fart de tromper.

Nous sommes trop inattentifs ou trop occupés de nous-mêmes pour nous approfondir les uns les autres. Quiconque a vu des masques dans un bal danser amicalement ensemble 5 et se tenir par la main sans se connaître , pour se quitter le moment d'après , et ne plus se voir ni se regretter , peut se faire une idée du monde.

DE L'AKT ET DTJ GOUT D'ÉCRIRE ^ 33i.

Les premiers écrivains travaillaient sans modèle , et n'empruntaient rien que d'euxmêmes ; ce qui fait qu'ils sont inégaux , et mêlés de mille endroits faibles , avec un génie tout divin. Ceux qui ont réussi après eux

' De Vart et du goût décrire. Goût signifie ici penchant, inclination qu'on éproj-ive pour une chose ^ mais il ne peut s'employer en parlant d'une action. On peut dire ai'oir le goût de la peinture , mais non pas le goût de peindre. Ainsi h goût d''écrire est une incorrection. S.

ont puisé dans leurs inventions , et par là sont plus soutenus ; nul ne trouve tout dans son propre fonds.

Qui saura penser de lui-même et former de nobles idées , qu'il prenne , s'il peut , la manière et le tour élevé * des maîtres. Toutes les richesses de l'expression appartiennent de droit à ceux qui savent les mettre à leur place.

Il ne faut pas craindre non plus de redire une vérité ancienne , lorsqu'on peut la rendre plus sensible par un meilleur tour , ou la joindre à une autre vérité qui Féclaircisse , et former un corps de raison ^. C'est le propre des inventeurs de saisir le rapport des choses , et de savoir les rassembler ; et les découvertes anciennes sont moins à leurs premiers auteurs qu'à ceux qui les rendent utiles.

^ Le tour élewé ; mclapliorc qui peut paraître incohérente, S.

^ Former ui\ corps de raison. Il faut de raisons. S.

ET MAXIMES. ijt

On fait un ridicule à un homme du monde du talent et du goût d'écrire '. Je demande aux gens raisonnables : que font ceux qui n'écrivent pas ?

On ne peut avoir Pâme grande ou Fesprit un peu pénétrant , sans quelque passion pour les lettres. Les arts sont consacrés à peindre les traits de la belle nature ; les sciences à la vérité. Les arts ou les sciences embrassent tout ce qu'il y a ^ dans les objets de la pensée , de noble ou d'utile ; de sorte qu'il ne reste à ceux qui les rejettent , que ce qui est indigne d'être peint ou enseigné.

Voulez-vous démêler, rassembler vos idées, les mettre sous un même point de vue , et les réduire en principes , jetez-les d'abord sur le papier. Quand vous n'auriez rien à gagner par cet usage du coté de la réflexion , ce qui est faux manifestement , que n'ac-

Du goiit d''écnrec Ou a déjà obseï vé quo '^ottc expression était incorrecte. S.

querriez-vous pas du côlé de Texpression ? Laissez dire à ceux ' qui regardent cette étude comme au-dessous d'eux. Qui peut croire avoir plus d'esprit , un génie plus grand et plus noble que le cardinal de Richelieu ? Qui a été chargé de plus d'affaires et de plus importantes ?' Cependant nous avons des Controverses de ce grand ministre , et un Testament politique : on sait même qu'il n'a pas dédaigné la poésie. Un esprit si ambitieux ne pouvait mépriser la gloire la plus empruntée et la plus à nous , qu'on connaisse. Il n'est pas besoin de citer, après un si grand nom , d'autres exemples ; le duc de La Rochefoucauld , l'homme de son siècle le plus poli et le plus capable d^intrigues , auteur du livre des Maximes ; le fameux cardinal de Retz , le cardinal d'Ossat ^, le chevalier Guillaume Temple % et une infinité

* Laissez dire à ceux , etc. Il faut, ce semble, laissez dire ceux. B.

^ Arnaud , cardinal d'Ossat , auteur de lettres regardées comme des chefs-d'œuvre de politique, mourut h Rome le i3 mars 1604. B.

^ Guillaume Temple , cclèhre négociateur an-

d autres qui sont aussi connus par leurs écrits que par leiurs actions immortelles. Si nous ne sommes pas à même d'exécuter de si grandes choses que ces hommes illustres , qu'il paraisse du moins par l'expression de nos pensées , et par ce qui dépend de nous , que nous n étions pas incapables de les concevoir.

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