LA PRÉVENTION QUE NOUS AVONS POUR NOTRE
SIÈCLE , ET CONTRE l'ANTIQUITÉ.
Ceux qui croient prouver l'avantage de ce siècle , en disant qu'il a hérité des connaissances et des inventions de tous les temps, ne font pas peut-être attention à la faiblesse de l'esprit humain. Il peut être douteux qu'un grand savoir conduise à l'esprit de justesse. Trop d'objets confondent la vue ; trop de connaissances étrangères accablent notre propre jugement. En quelque genre que ce puisse être , l'opulence apporte toujours plus d'erreurs que la pauvreté. Peu de gens savent se servir utilement de l'esprit d'autrui. Les connaissances se multiplient , mais le bon sens est toujours rare. Ni les
dons de l'esprit , ni ceux de la fortune ne peuvent devenir le partage du vulgaire. Dans le monde intelligent comme dans le monde politique , le plus grand nombre des hommes a été destiné par la nature à être peuple.
A la vérité on ne croira plus aux sorciers ni au sabbat dans un siècle tel que le notre ; mais on croira eucore à Calvin. On parlera de beaucoup de choses, comme si elles avaient des principes évidents , et on disputera en même temps de toutes choses , comme si toutes étaient incertaines. On blâmera un homme de ses vices , et on ne saura pas s'il y a des vices. On dira d'un poète qu'il est sublime , parce qu'il aura peint un grand personnage ; et ces sentiments héroïques , qui font la grandeur du tableau , on ne les estimera point dans l'original. L'effet des opinions , multipliées au-delà des forces de l'esprit , est de produire des contradictions et d'ébranler la certitude des principes '. Les
' Celte objection de Vauvcnaigiies contre la trop grande étendue des lumières dans une nation , est sans doute spécieuse, puisqu'elle a pu séduire nn lionune do bcauconp d''csprilj mais
VRAGMEi\T. 2o3
objets présentés sous trop de faces ne peuvent se ranger, ni se développer, ni se peindre distinctement dans l'esprit des hommes. Incapables de concilier toutes leurs idées , ils prennent les divers côtés d'une même chose pour des contradictions de sa nature. Leur vue se trouble et s'égare dans cette multitude de rapports que les moindres objets leur offrent. Cette pluralité de relations détruit à kurs yeux l'unité des sujets. Les disputes des philosophes achèvent de décourager leur ignorance. Dans ce combat opiniâtre de tant de sectes , ils n'examinent point si quelqu'une a vaincu et a fait pencher la balance ;
elle n'est pas solide. Les disputes des philosophes ne font autre chose que de produire an grand jour les ide'es que les esprits spéculatit^ ont eues dans tons les temps ^ et qui ne font que se repe'ter Tune l'antre à divers intervalles. Plus elles seront développées , et mieux on en sentira la fausseté, si elles ne sont pas justes. Le progrès évident des sciences exactes par la communication des idées d'une génération h l'autre, doit nécessairement porter aussi à la longue snv toutes les antres sciences. Ainsi l'espèce humaine est évidemment perfectible. F.
2o4 FRAGMENT.
il suffit qu'on ait contesté tous les principes pour qu'ils les croient généralement problématiques ; et ils se jettent dans un doute universel qui sape par le fondement toutes les sciences.
De là vient que quelques personnes appellent ce savoir malentendu , et notre politesse même , barbarie ; car , disent-elles , n'y a-t-il de barbare que l'extrême férocité ou une grossière ignorance ? S'il était ainsi, ce reproche ne pourrait toucher notre siècle ; mais si la corruption de l'art , si les conséquences mal tirées des bons principes , si les fausses applications , si l'incertitude des opinions , si l'affectation , si la vanité , si les mœurs frivoles ne méritent pas moins ce nom que l'ignorance , qu'est-ce alors que la politesse dont nous nous vantotis ?
Ce n'est pas la pure nature qui est barbare , c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la raison. Les cabanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils manquassent de goût ; elles témoignent seu~ lement qu'ils manquaient de science. Mais lorsqu'on eut connu les règles de l'architec-
FRAGMMXT. 9A)t)
ture , et qu'au lieu de les suivre exactement on voulut enchérir sur leur noblesse, charger d'ornements superflus les bâtiments , et à force d'art faire disparaître la simplicité , alors ce fut, à mon sens, la preuve du mauvais goût et une véritable barbarie. Suivant ces principes , les dieux et les héros d'Homère ' , peints naïvement par le poète d'après les hommes de son siècle , ne font pas que 1'/liacie soit un poème barbare ; car elle est un tableau passionné, sinon de la belle nature, du moins de la nature. Mais un ouvrage véritablement barbare , c'est un poème où l'on n'aperçoit que de l'art , où le vrai ne règne jamais dans les expressions et les images , où les sentiments sont guindés et les ornements inutiles.
' Madame Dacier ayant public sa traduction d'Homère, il s'e'leva une dispute assez vive avec La Mothe. A cette occasion , madame Dacier publia,' en 1714, ses Considérations sur les causes de la corruption du goût. La Motlie répondit avec esprit, et critiqua surtout les dieux et les héros d'Homère , et les mœurs que ïcuv donne ce poète sublime, F,
'^.OO FKAGME.XT.
Fatigué quelquefois de Tartifice qui domine dans tous les genres , je me représente ces temps fabuleux , où Ton suppose que le genre humain ignorait ce fard de nos mœurs. Je ne croirais pas aisément que leur simplicité ait été telle que nous la peignons. Les hommes ont aimé Fart dans tous les temps. Leur esprit s'est toujours flatté de perfectionner la nature. C'est la première prétention de la raison et la plus ancienne promesse de la vanité. Toutefois je pardonne aux premiers hommes d'avoir trop attendu de Tart. Ce serait proprement à nous , qui en connaissons par expérience la faiblesse , d'en être moins amoureux ; mais l'esprit humain a trop peu de fonds pour se contenir dans ses propres boines II tâche d'étendre sa sphère et de se donner plus d'essor. La nature a mis elle-même au cœur des hommes ce désir ambitieux de la polir. Nous fardons notre pauvreté ; mais nous ne pouvons la couvrir : les moindres occasions font tomber ces couleurs et cette parure étrangère. Nos plaisirs surtout nous décèlent. Un sauteur, un bon pantomime attirent tout Paris à leur
théâtre. Le peuple de la terre le plus éclairé oublie son savoir et ses règles à la vue d'un combat de chiens ou des contorsions d'ufi farceur. La nature , qui n'a pas fait les hommes philosophes , les désavoue ainsi du personnage qu'ils osent jouer. Leur goût ne peut suivre les progrès de la raison ; car on peut emprunter des jugements, non des sentiments : de sorte qu'il est rare que les hommes s'élèvent du coté du cœur. Ils apprennent à admirer les grandes choses ; mais ils sont toujours idolâtres des petites.
Ainsi, quand quelqu'un vient me dire :
croyez-vous que les Anglais , qui ont tant d'esprit , s'accommodassent des tragédies de Shakspeare , si elles étaient aussi monstrueuses qu'elles nous le paraissent? Je ne suis pas la dupe de cette objection : je sais trop qu'un siècle savant peut aimer de grandes sottises , surtout quand elles sont accompagnées de beautés sublimes qui servent de prétexte au mauvais goût. Un peuple poP n'en est pas moins peuple.
Si nous pouvions voir à quel point nous sommes engagés dans l'erreur , et combien
peut sur nous encore ce que nous nommons préjugé, ni nous ne serions prévenus du Irrite de notre siècle, ni nous n'oserions mépriser d'autres mœurs et d'autres faiblesses. Le reproche le plus souvent renouvelé contre l'ignorance des Anciens , est l'extravagance de leurs religions. J'ose dire qu'il nen est aucun de plus injuste. Il n'y a point de superstition qui ne porte avec elle son excuse. Les grands sujets sont pour les hommes le champ des grandes erreurs. Il n'appartenait pas à l'esprit humain d'imaginer sagement une si haute matière que la religion. C'était une assez fière démarche pour la raison d'avoir conçu un pouvoir invisible et hors de l'atteinte des sens. Le premier honiine qui s'est fait des dieux avait l'imagination plus grande et plus hardie que ceux qui hs ont rejetés.
Qu'on ait donc adopté de grandes fables ' dans des siècles pleins d'ignorance; que ce qu'un génie audacieux faisait imaginer aux âmes fortes , le temps , l'espérance , la crainte l'aient enfin persuadé aux autres hommes ; qu'ils aient trop respecté des opi-
FUAGMENT. ooq
nions qu'on reçoit de rautoiité de la coutume, du pouvoir de l'exemple et de ramouV des lois , ni cela ne me semble étrange , ni je n'en conclus que ces peuples aient été plus faibles que nous. Ils se sont trompés sur des choses qu on n'a pas toujours la hardiesse ' et même les moyens d'examiner.
Est-ce à nous de les en reprendre , nous qui prenons le change de tant de manières sur des bagatelles , nous qui , même sur les sujets les plus discutés et les plus connus % ne saurions d'ordinaire avoir une heure de
C'est pour avoir attaqué la religion qii'Anaxagoras de Clazomène fut condamné à mort par les Athéniens , que Diagoras vit sa tête mise h prix, et que Socrate fut obligé de boiie la ciguë. F.
' J'ai entendu des gens d'esprit et de bon sens discuter s'il était bien vrai que la terre tourne autour du soleil, et finir par en douter. A Rome , le P. Jacquier, en faisant imprimer ses savants commentaires sur la philosophie naturelle de Newton , a été obligé de déclarer en tête du premier volume, qu'il ne regardait le système de ce géomètre que comme une hypo^ thèse. F.
conversation sans nous tromper ou nous contredire ?
Je cherche quelquefois parmi le peuple rimage de cette ignorance et de ces mœurs sans politesse , que nous méprisons dans les Anciens ; j'écoute ces hommes grossiers ; je vois qu'ils s^entretiennent de choses communes ; qu'ils n'ont point de principes réfléchis ; qu'ils vivent sans science et sans règles. Cependant je ne trouve pas qu'en cet état ils fassent plus de faux raisonnements que les gens du monde. Il me semble au contraire qu'à tout prendre , leurs pensées sont plus naturelles , et qu'il s'en faut de beaucoup que les simplicités de l'ignorance soient aussi éloignées de la vérité que les subtilité.s de la science , et l'imposture de l'affectation .
Ainsi , jugeant des mœurs anciennes par ce que je vois des mœurs du peuple , qui me représente les premiers temps, je crois que je me serais fort accommodé de vivre à Thèbes ' .
* Thèbes , qu'il ne faut pas confondre avec la capitaîo de la Béotic qui portait le même nom, a ctc Tune des plus grandes et des plus belles villes do ranliquitc. On assure qu'elle avait cent
à Memphis ' et à Babylone ^ . Je me serais passé de nos manufactures , de la poudre à canon , de la boussole et de nos autres inventions modernes , ainsi que de notre philosophie. Je ne pense pas que ces peuples , privés d'une partie de nos arts et des superfluités de notre commerce , aient été par là plus à plaindre. Xénophon n'a jamais joui de nos délicatesses , et il ne m'en paraît ni moins heureux , ni moins honnête homme , ni moins grand homme. Nous attribuons trop à l'art : ni nos biens , ni nos maux essentiels n'ont reçu leur être de lui. Comme il ne nous a pas donné la santé , la beauté, les grâces , la vigueur d'esprit et de
(fuarantc stades de tour, et cent portes. S'il en faut croire un passage de Tacite, qui mérite d'être lu en entier, elle renfermait dans son enceinte sept cent mille combattants. Cornélius Galius , gouverneur d'Egypte pour les Piomains, la de'truisit, F.
La ville de Memphis était le siège des anlens Pharaons ou rois d'Egypte. F.
' La circonférence de Babylone était de trois cent soixante-huit stades. Hérodote et Xénophon rn ont vanté la grandeur et la magnificence. F.
^'^ l'RAGMENT.
corps, .1 ne peut non plus nous soustraire aux malad.es, aux guerres, au vice, à la mort. Serait-il plus parfait que la nature dont
Jt,ent ses règles? L'effet vaut-il mieux que a cause? La nature, qui est l'inventrice et la eg.slatnce de tous les arts , aurait-eUe attendu des arts sa maturité et sa gloire'
Je De produirai point ici le té.noignage de tant d historiens qui vantent les mœurs des jauvages, leur simplicité, leur sagesse, leur bonheur et leur innocence. Les hiloir^s des peuples barbares me sont également suspectes dans leurs reproches et dans leurs eioges , et je ne veux rien établir sur des fondements si ruineux. Mais à ne consulter que la seule raison , est-il probable que la condition des hommes ait été si différente que «ous le croyons , selon les divers usages et les divers temps? Quel si prodigieux changement ont apporté les arts à la vie humaine ' Qu a produit, par exemple, l'art de se vêtir ' A-t-il rendu les hom.nes plus ou moins robustes, plus ou moins sains , plus ou moins neaux , plus ou moins chastes ? Les a-t-il dérobés ou rendus plus sensibles à la rigueur
lies saisons ? Nus . ils ne souffraient ' pas faute d'habits ; habillés, ils ne souffrent pojnt de n'être pas nus. Ne pourrait-on pas dire à peu près la même chose de tous les arts ? Ils ne sont ni si pernicieux , ni si utiles que nous voulons croire. Ils exercent Tactivitc de la nature , qu'on ne peut empêcher ni ralentir ; ils réparent par quelques biens les maux qu'ils causent : cela ne se peut contester. Mais remédient-ils aux grands vices des choses humaines? Que peut notre imagination pour nous soustraire à nos sujétions naturelles ? Pour nous dérober au joug des hommes , nous sommes forcés de subir celui des lois. Pour résister aux passions ;, il nous faut fléchir sous la raison , maîtresse encore plus tyrannique ; en sorte que notre plus grande indépendance est une servitude volontaire. Tout ce que nous imaginons pour obvier à nos maux , ne fait quelquefois que les aggraver. Les lois n'ont été établies que pourprévenir les guerres, et toutes les guerres
' Souffraient, telle est la leçon de Teditioii lie 1797. On lit dans les éditions de 1806 et de i8'>.o, souffriraienl. D.
^^4 FKAGMErVT.
naissent des lois. Les contrais publics et particuliers sont le fondement de tous les procès de citoyen à citoyen , et de peuple à peuple. Il est vrai que les guerres sont moins cruelles lorsqu'elles se font selon les lois ; mais aussi sont-elles plus longues. Les procès des particuliers durent quelquefois davantage que les querelles des nations. Ainsi tout ce que les liommes ont pu gagner en voulant éteindre les guerres, a été de changer ou les prétextes, ou la manière de la faire. N'en est-il pas de même de la médecine ? Les remèdes ne sontils pas souvent pires que les maux ? Qu'on examine toutes les inventions des hommes , on verra qu'ils n'ont réussi qu'aux i>etites choses. La nature s'est réservé le secret des grandes , et ne souffre pas que ses lois soient anéanties par les nôtres.
Ce qu'il y a de plus difficile lorsqu'on écrit contre les mœurs , c'est de bien convaincre les hommes de la vérité de leurs dérèglements. Comme ils n'ont jamais manqué de censeurs à cet égard , ils sont persuadés que les désordres qu'on attaque ont été de tout temps les mêmes ; que ce sont des vices attachés à la nature , et par cette raison inévitables ; des vices , s'ils osaient le dire, nécessaires et presque innocent» '.
'■ Ce ne sont pas seulement des vices , mais (les crimes qu'on a ose regarder comme presque innocents. N'a-t-on pas osé dire que la mort de quelques innocents n'était rien lorsqu'il s'agissait de conquérir la liberté , comme si le meurtre et Tassassinat ponvaient jamais être favorables à la liberté ; comme si les conséquences de pareils crimes n'étaient pas nécessairement funestes à la société, en plaçant à sa tête des scélérats qui
Oii se ijioqnc (riin lioiniiuî qui ose accuser des abus qu'on croit si anciens. Rarement les gens de bien même lui sont favorables ; et ceux qui sont nés modérés blâment jusqu'à la véhémence qu'on emploie contre les méchants. Renfermes dans un petit cercle d'amis vertueux , ils ne peuvent se persuader les emportements dont on parle , ni comprendre la vraie jnisère et rabaissement de leur siècle. Contents de n'avoir pas à redouter pendant la guerre les violences de l'ennemi , lorsque tant d'autres peuples sont la proie de ce fléau ; charmés du bel ordre qui règne dans tous les états , ils regrettent peu les vertus qui nous ont acquis ce bonheur, tant de grands personnages qui ont disparu , les arts qui dégénèrent et qui s'avilissent. Si on leur parle même de la gloire que nous négligeons, plus froids encore là-dessus que sur le reste , ils traitent toujours de chimère ce qui s'éloigne de leur caractère ou de leur temps.
Mon dessein n'est pas de dissimuler les
en ont t'tc les instruments, et que l'on ne peut pins contenir, \mc fois qu'ils ont brisé lent frein. F.
avantages de ce siècle , ni de le peindre plus méchant qu'il est. J'avoue que nous ne portons pas le vice à ces extrémités furieuses que l'histoire nous fait connaître. Nous n'avons pas la force malheureuse qu'on dit que ces excès demandent, trop faibles pour passer la médiocrité, même dans le crime. Mais je dis que les vices bas , ceux qui témoignent le plus de faiblesse et méritent le plus de mépris, n'ont jamais été si osés, si multipliés, si puissants.
On ne saurait parler ouvertement de ces opprobres; on ne peut les découvrir tous. Que ce silence même les fasse connaître. Quand les maladies sont au point qu'on est obligé de s'en taire et de les cacher au malade , alors il y a peu d'espérance et le mal doit être bien grand. Tel est notre état. Les écrivains, qui semblent plus particulièrement chargés de nous reprendre , désespérant de guérir nos erreurs , ou corrompus peut-être par notre commerce et gâtés par nos préjugés ; ces écrivains , dis-je , flattent le vice qu'ils pourraient confondre ' 3 couvrent le
* CV'st cii 17:1.5 que ce discours a viaiscmbla-
'2. IQ
mensonge de fleurs ; s'attachent à orner l'esprit du monde, si vain dans son fonds. Occupés à s'insinuer auprès de ce qu'on appelle la bonne compagnie , à persuader qu'ils la connaissent , qu'eux-mêmes en sont l'agrément , ils rendent leurs écrits aussi frivoles que les hommes pour qui ils travaillent.
On ne trouvera pas ici cette basse condescendance. Mon objet n'est pas de flatter les vices qui sont en crédit. Je ne crains ni la raillerie de ceux qui n'ont d'esprit que pour tourner en ridicule la raison , ni le goût dépravé des hommes qui n'estiment rien de
blement étc écrit , et c'est en 1745 que madame d'Etiolés fut cre'ée marquise de Pompadonr, et jouit du plus grand cre'dit. Si la fortune de mademoiselle Poisson (c'est le nom de madame de Pompadour) excita si fort la mauvaise humeur de Vauvenargues , qu'aurait dit ce censeur austère en voyant le règne de mademoiselle Lange sous le nom de madame du Barri? Au reste, il paraît que l'e'crivain qu'attaque ici l'auteur , est Voltaire , qui prostitua ses talents à ce'le'brer les charmes de madame de Pompadour, et pour lequel Vauvenargues e'tait d'autant plus sévère, qu'il faisait plus de cas de sqn esprit. F.
tolide. Je dis , sans détour et sans art , ce que je crois vrai et utile. J'espère que la sincérité de mes écrits leur ouvrira le cœur des jeunes gens ; et puisque les ouvrages les plus ridicules trouvent des lecteurs qu'ils corrompent parce qu'ils sont proportionnés à leur esprit , il serait étrange qu'un discours fait pour inspirer la vertu ne l'encourageât pas, au moins dans quelques hommes qui ne la conçoivent pas eux - mêmes avec plus de force.
Il ne faut pas avoir beaucoup de connaissance de l'histoire , pour savoir que la barbarie et l'ignorance ont été le partage le plus ordinaire du genre humain. Dans cette longue suite de générations qui nous précèdent , on compte peu de siècles éclairés , et peut-être encore moins de vertueux. Mais cela même prouve que les mœurs n'ont pas toujours été les mêmes, comme on l'insinue. Ki les Allemands n'ont la férocité des Germains leurs ancêtres , ni les Italiens le mérite des anciens Romains , ni les Français d'aujourd'hui ne sont tels que sous Louis XIV, quoique nous touchions à son régne. On ré^
pond que nous n'avons fait que changer de vices. Quand cela serait , dira-t-on que les mœurs des Italiens soient aussi estimables que celles des anciens Romains , qui leur avaient soumis toute la terre? et Tavilissement des Grecs , esclaves d'un peuple barbare , sera-t-il égalé à la gloire , aux talents, à la politesse de l'ancienne Athènes ? S'il y a des vices qui rendent les peuples plus heureux , plus estimés et plus craints , ne méritent-ils pas qu'on les préfère à tous les autres? Que sera-ce si ces prétendus vices , qui soutiennent les Empires et les font fleurir, sont de véritables vertus.
Je n'outrerai rien , si je puis. Les hommes n'ont jamais échappé à la misère de leur condition. Composés de mauvaises et de bonnes qualités , ils portent toujours dans leur fonds les semences du bien et du mal. Qui fait donc prévaloir les unes sur les autres ? Qui fait que le vice l'emporte ou la vertu? l'opinion^ JN'os passions , en partie mauvaises , en partie très-bonnes , nous tiendraient peut-être en suspens , si l'opinion , en se rangeant d'un coté , ne faisait pencher la balance. Ainsi ,
dès qu'on pourra nous persuader que c'est une duperie d'être bon ou juste, dès lors il est à craindre que le vice , devenu plus fort, n'achève d'étouffer les sentiments qui nous sollicitent au bien : et voilà l'état où nous sommes. Nous ne sommes pas nés si faibles et si frivoles qu'on nous le reproche ; mais l'opinion nous a fait tels. On ne sera donc pas surpris si j'emploie beaucoup de raisonnements dans ce discours : car, puisque notre plus grand mal est dans l'esprit , il faut bien commencer par le guérir.
Ceux qui n'approfondissent pas beaucoup les choses , objectent le progrès des sciences, et l'esprit de raisonnement répandu dans tous les états , la politesse , la délicatesse , la subtilité de ce siècle , comme des faits qui contrarient et qui détruisent ce que j'établis.
Je réponds à l'égard des sciences : comme elles sont encore fort imparfaites , si l'on en croit les maîtres ' , leur progrès ne peut
' Sans doute les sciences sont encore imparfaites ^ mais cela n'empêche point qu'elles n''alcnt fait des piogics marqués , même h ne datei- que depuis Descartes et Newton , sans
nous surprendre ; quoiqu'il n y ait peut-être plus d'hommes en Europe comme Descartes et Newton , cela n'empêche pas que l'édifice ne s'élève sur des fondements déjà posés. Mais qui peut ignorer que les sciences et la morale n'ont aucun rapport parmi nous ?
Et quant à la délicatesse et à la politesse que nous croyons porter si loin , j'ose dire que nous avons changé en artifices cette imitation de la belle nature qui en était fobjet. Nous abusons de même du raisonnement.
En subtilisant sans justesse, nous nous écar-
oublier Leibnitz , qui n'a pas moins contribué qu'eux à perfectionner les sciences exactes. Les Bernoulli, Euler, d'Alcmbert, Clairaut, La Grange et d'autres encore ont reculé les bornes de nos connaissances en ce genre, et l'Europe abonde en ce moment de mathématiciens distingués. Or les mathématiques apprennent à raisonner juste, et rien n'est si utile en morale. CondiMac a fait voir l'utilité de la méthode des géomètres dans les sciences auxquelles elle paraît le moins susceptible d'être appliquée , et l'exact et profond Vauvenargues aurait cédé à la justesse et à la dialectique savante du plus habile de nos métaphysiciens. F.
Ions plus peut-élre de la vérité par le savoir, que l'on n'a jamais fait par l'ignorance.
En un mot, je me borne à dire que la corruption des principes est cause de celle des mœurs. Pour juger de ce que j'avance , il suffit de connaître les maximes qui régnent aujourd'hui dans le grand monde , et qui , de là se répandant jusque dans le peuple , infectent également toutes les conditions ; ces maximes qui , nous présentant toutes choses comme incertaines , nous laissent les maîtres absolus de nos actions ; ces maximes qui anéaTitissant le mérite de la vertu , et n'admettant parmi les hommes que des apparences , égalent le bien et le mal; ces maximes qui avilissant la gloire comme la plus insensée des vanités , justifient l'intérêt et la bassesse , et une brutale indolence.
Des principes si corrompus entraînent infailliblement la ruine des plus grands Empires. Car, si l'on y fait attention , qui peut rendre un peuple puissant , si ce n'est Famour de la gloire ? Qui peut le rendre heureux et redoutable , sinon la vertu ? l'esprit, l'intérêt , la finesse , n'ont jamais tenu lieu
de ces nobles motifs. Quel peuple plus ingénieux et plus raffiné que les Grecs dans Tesclavage \ et quel autre plus malheureux ? Quel peuple plus raisonneur ^ et en un sens plus éclairé que les Romains? et dans la décadence de l'Empire, quel autre plus avili? Ce n'est donc ni par l'intérêt, ni par la licence des opinions ou l'esprit de raisonnen^ent , que les Etats fleurissent et se main-
' Sons l'empire d'Alexis Comnène, les Grecs ne se contentaient pas du titre à^ Auguste ou de Sebastos que les Komains donnaient aux empereurs. Ils doublaient ce superlatif au moyen du titre de Panhyper Sebastos, qui signifie ce qu'il y a de plus auguste au monde. Voyez la chronique de Carion, liv. IV. Encore aujourd'hui pendant que les Piomains réservent pour le pape seul le titre de votre sainteté , les Grecs prodiguent cette dénomination aux moindres prêtres, et le patriarche de Constantinople est la toute sainteté. On voit h quel degré est parvenue la bassesse de ces Grecs si fiers autrefois. F.
^ On peut citer Sénèque dissertant si ingénieusement sur la philosophie, et se chargeant d'excuser î^éron, qui vient d'assassiner sa ?nère. F.
lieunent, mais par les qualités mêmes que nous méprisons , par Testi me de la vertu et de la gloire. Ne serait-il pas bien étrange qu^un peuple frivole , bassement partagé entre l'intérêt et les plaisirs , fût capable de grandes choses ? Et si ce même peuple méprisait la gloire , s'en rendrait-il digne ?
Qu'il me soit permis d'appliquer ces réflexions. On ne saurait nier que la paresse , l'intérêt . la dissipation , ne soient ce qui domine parmi nous ; et à Tégard des opinions qui favorisent ces penchants honteux, je m'en rapporte à ceux qui connaissent le monde et qui ont de la bonne foi ; qu'ils disent si c'est faussement que je les attribue à notre siècle. En vérité , il est difficile de le justifier à cet égard. Jamais le mépris de la gloire et la bassesse ne se sont produits avec tant d'audace. Jusqu'à ceux qui se piquent de bien danser, et qui attachent ainsi l'honneur aux choses les moins honorables , traitent toutes les grandes de folies ; et persuadés que l'amour de la gloire est au-dessus d'eux, ils sentie jouet ridicule de leur vanité.
Mais faut-il s'étonner qu'on dégrade la
226 DISCOURS SUR LES MOEURS , CtC.
gloire , si on nie jusqu'à la vertu ? Il n'est guère possible de rendre raison d'une erreur aussi insensée ; j'avoue que j'ai peine à comprendre sur quoi elle a pu se fonder.