Y OL TA IRE
A M. DE VOLTAIRE
A Aix , ce 21 janvier 1745.
J'ai reçu , monsieur, avec la pJus grande confiance et la reconnaissance la plus tendre, les louanges dont vous honorez mes faibles écrits. Je ne dois pas être fâché que le premier discours que j'ai pris la liberté de vous envoyer ait vu le jour, puisqu'il a votre approbation malgré ses défauts. J'aurais souhaité seulement le donner à M. de La Bruère * dans une imperfection moins remarquable.
* La Bruère , et non La Bruyère , comme le disent toutes les e'ditions. Nous relevons cette faute parce qu'elle a été commise même par M. Suard.
Vauvenargues ne parle évidemment pas ici de Fauteur des Caractères, mort en 1696, mais bien de La Bruère , poète lyrique, son contemporain, et qui publia dans le Mercure des fragments de ses ouvrages.
Bruère ( Charles Le Clerc de La ) eut le privilège du i^ercure depuis 1744 jusqu'à sa mort, arrivée en 1754 , à l'âge de trente-neuf ans. Le Mercure , sous lui et sous Fuzelier son associé ,
J'ai lu avec grande attention ce que vous me faites l'honneur de m'écrire sur La Fontaine. Je croyais que le mot instinct aurait pu convenir à un auteur qui n'aurait mis que du sentiment, de Tharmonie et de Téloquence dans ses vers , et qui d'ailleurs n'aurait montré ni pénétration , ni réflexion ; mais qu'un homme qui pense partout , dans ses contes , dans ses préfaces, dans ses fables , dans les moindres choses , et dont le caractère même est de penser ingénieusement et avec finesse ; qu'un esprit si solide soit mis dans le rang des hommes qui ne pensent point, parce qu'il n'aura pas eu dans la conversation le don
ne fut point le bureau de la satire , il sut le rendre intéressant par d'autres moyens. Voltaire a fait à l'occasion d'une pièce de cet auteur ( les Voyages de V Amour , o^évA représenté en mai 1736) , les vers suivants, que nous citons parce qu'ils sont peu connus :
L'Amour ta prêté son flambeau ; Quinault, son ministre fidèle, Ta laissé son plus doux pinceau :
Tu vas jouir d'un sort si beau Sans jamais trouver de cruelle , Et sans redouter un Boileau . . . — F.
de s'exprimer , défaut que les hommes qui sont exagérateurs ont probablement fort enflé , et qui méritait plus d'indulgence dans ce grand poète , je vous avoue , monsieur , que cela me surprend. Il n'appartient pas à un homme né en Provence de connaître la juste signification des mots , et vous aurez la bonté de me pardonner les préventions que je puis avoir là-dessus.
J'ai corrigé mes pensées à l'égard de Molière , sur celles que vous avez eu la bonté de me communiquer ; je les ajouterai à cette lettre. Je vous prie de les relire jusqu'à la fin. Si vous êtes encore assez bon pour me faire part de vos lumières sur Despréaux , je tâcherai aussi d'en profiter. J'ai le bonheur que mes sentiments sur la comédie se rapprochent beaucoup des vôtres. J'ai toujours compris que le ridicule y devait naître de quelque passion qui attachât l'esprit du spectateur, donnât de la vivacité à Fintrigue et de la véhémence aux personnages. Je ne pensais pas que les passions des gens du monde , pour être moins naïves que celles du peuple, fussent moins propres à produire
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ces effets , si un auteur naïf peignait avec force leurs mœurs dépravées , leur extravagante vanité , leur esprit , sans le savoir, toujours hors de la nature , source intarissable de ridicules. J'ai vu bien souvent avec surprise le succès de quelques pièces du haut comique , qui n'avaient pas même l'avantage d'être bien pensées. Je disais alors : Que serait-ce si les mêmes sujets étaient traités par un homme qui sût écrire , former une intrigue et donner de la vie à ses peintures? C'est avec la plus sincère soumission que je vous propose mes idées. Je sais depuis long-temps qu'il n'y a que la pratique même des arts qui puisse nous donner sur la composition des idées saines. Yous les avez tous cultivés dès votre enfance avec une tendre attention ; et le peu de vues que j'ai sur le goût , je les dois principalement , jnonsieur, à vos ouvrages. Celui ^ qui vous occupe présentement occupera bientôt la
* La Princesse de IVauarre ^ comcdie-ballet en trois actes , demandée pour la fête donnée par le roi en son château de Versailles , le 23 février 1745, à l'occasion du premier mariage du Dauphin. B.
France. Je conçois qu'un travail si difficile et si pressé demande vos soins. Vous avez néanmoins trouvé le temps de me parler de mes frivoles productions , et de consoler par les assurances de votre amitié mon cœur affligé. Ces marques aimables d'humanité sont bien chères à un malheureux qui ne doit plus avoir de pensées que pour la vertu. J'espère pouvoir vous en remercier de vive voix à la fin de mai , si ma santé me permet de me mettre en voyage. Je serais inconsolable si je ne vous trouvais pas à Paris dans ce tempslà. Un gros rhume que j'ai sur la poitrine avec la fièvre depuis quinze jours, interrompt le plaisir que j'ai de m'entretenir avec vous. Continuez-moi , je vous prie , monsieur, les témoignages de votre amitié. Je cesserai de vivre avant de cesser de les reconnaître.
Vauvenargues.
AU MÊME
A Aix, ce 27 janvier 174^.
Je u aurais pas été long-temps fâché, monsieur , que mes papiers eussent vu le jour , s'ils ne l'avaient dû qu'à Testime que vous en faisiez ; mais, puisqu'ils paraissaient sans votre aveu et avec les défauts que vous leur connaissez , il vaut beaucoup mieux , sans doute y qu'ils soient encore à notre disposition. Je ne regrette que la peine qu'on vous a donnée pour une si grande bagatelle.
Mon rhume continue toujours avec la fièvre et d'autres incommodités qui m'affaiblissent et m'épuisent. Tous les maux m'assiègent. Je voudrais les souffrir avec patience , mais cela est bien difficile. Si je puis mériter, monsieur , que vpus m'accordiez une amitié bien sincère , j'espère qu'elle me sera grandement utile , et fera , tant que je vivrai , ma consolation et ma force.
Yauvenargues.
LETTRES. 3'jg