‹ Œuvres compláetesChapitre 42 sur 45 · A M. DE VAUVENARGUES · texte numérisé non relu

A M. DE VAUVENARGUES

A Versailles, ce 3 avril 174^-

Vous pourriez, monsieur, me dire comme Horace ,

Sic raro scribis , ut toto non ganter anno.

Ce ne serait pas la seule ressemblance que vous auriez avec ce sage aimable : il a pensé quelquefois comme vous dans ses vers ; mais il me semble que son cœur n'était pas si sensible que le vôtre. C'est cette extrême sensibilité que j'aime ; sans elle vous n'auriez point fait cette belle oraison funèbre dictée par l'éloquence et la tendre amitié. La première façon dont vous l'aviez commencée me paraît sans comparaison plus touchante, plus pathétique que la seconde ; il n'y aurait seu-

' C<ntc kttrc , imprimée pour la première fois dans la Correspondance générale de P^oltaire^ sous la date du 3 avril 1746, est du 3 avril I745, on peut s'en assurer par la seule lecture des allusions aux divers e'vencments de cette anne'e; et la re'ponse de Vauvenargues que nous avons sous les yeux vient encore le confirmer. B.

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lemeiit qu'à en adoucir quelques traits et à ne pas comprendre tous les hommes dans le portrait funeste que vous en faites : il y a sans doute de belles âmes , et qui pleurent leurs amis avec des larmes véritables. 1^'en êtes-vous pas une preuve bien frappante , et croyez-vous être assez malheureux pour être le seul qui soyez sensible ?

Ne parlons plus de La Fontaine. Qu'importe qu'en plaisantant on ait donné le nom d'instinct au talent singulier d'un homme qui avait toujours vécu à l'aventure , qui pensait et parlait en enfant sur toutes les choses de la vie , et qui était si loin d'être philosophe ! Ce qui me charme surtout de vos réflexions^ monsieur , et de tout ce que vous voulez bien me communiquer , c'est cet amour si vrai que vous témoignez pour les beaux-arts ; c'est ce goût vif et délicat qui se manifeste dans toutes vos expressions. Venez donc à Paris , j'y profiterai avec assi^ duité de votre séjour. Vous serez peut-être étonné de recevoir une lettre de moi , datée de Versailles. La cour ne semblait guère laite pour moi ; mais les grâces que le roi

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m'a faites * m'y arrêtent , et j'y suis à présent plus par reconnaissance que par intérêt. Le roi part , dit-on ^ , les premiers jours du mois prochain , pour aller nous donner la paix à force de victoires. Yous a\ez renoncé à ce métier qui demande un corps plus robuste que le votre , et un esprit peu philosophique : c'est bien assez d'y avoir consacré vos plus belles années. Employez, monsieur, le reste de votre vie à vous rendre heureux ; et songez que vous contribuerez à mon bonheur quand vous m'honorerez de votre commerce dont je sens tout le prix.

y OLT AIRE.

' Voltaire venait d'être nomme' gentilhomme ordinaire', et historiographe de France. B.

' Louis XV partit de Versailles accompagne du Dauphin , et arriva au camp de Tournai le 8 mai 1745 île 11, par l'habileté' du mare'chal de Saxe , il gagna , sur le duc de Cumberland , la bataille de Fontenoi. B.

A M. DE VOLTAIRE

A Aîx, ce 3o avril 1745.

Je ne vous dirai pas , monsieur , sic raro scribis y etc. ; mais j'irai vous demander réponse de vive voix ; cela vaudra mieux. Recevez cependant ici mes compliments sincères sur les grâces que le roi vous a faites. Je désire , monsieur, qu'il fasse encore beaucoup d'autres choses qui méritent d'être louées , afin que votre reconnaissance honore toujours la vérité. Yous me permettez bien de prendre cet intérêt à votre gloire.

Je suis bien aise d'avoir parlé comme Horace pensait quelquefois. Je vous prie cependant de croire , quoique ce soit une chose honteuse à avouer , que je ne pense pas toujours comme je parle. Après cette petite précaution , je crois que je puis recevoir les louanges que vous me donnez sur l'amitié. Celle que je prends la liberté , monsieur , d'avoir pour vous , me rendra digne un jour de votre estime.

Y A UVEN ARGUES.

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