‹ Œuvres compláetesChapitre 43 sur 45 · A M. LE MARQUIS DE VAUVENARGUES · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE VAUVENARGUES

Sur un Éloge funèbre d*un officier , composé à Prague ' .

L'ÉTAT où vous m'apprenez que sont vos yeux a tiré , monsieur, des larmes des miens, et l'éloge funèbre que vous m'avez envoyé a augmenté mon amitié pour vous , en augmentant mon admiration pour cette belle éloquence avec laquelle vous êtes né. Tout ce que vous dites n'est que trop vrai en général. Vous en exceptez sans doute l'amitié. C'est elle qui vous a inspiré et qui a rempli votre ame de ces sentiments qui condamnent le genre humain ; plus les hommes sont méchants , plus la vertu est précieuse , et l'amitié m'a toujours paru la première de toutes les vertus , parce qu'elle est la première de nos consolations. Yoilà la première oraison funèbre que le cœur ait dictée, toutes les autres sont l'ouvrage de la vanité. Yous craignez qu'il n'y ait un peu de déclamation. Il est bien difficile que ce genre d'écrire se - ' Voyez cet Eloge , page 253.

garantisse de ce défaut ; qui parle long-temps parle trop sans doute. Je ne connais aucun discours oratoire où il n'y ait des longueurs. Tout art a son endroit faible ; quelle tragédie est sans remplissage ; quelle ode sans strophes inutiles ? mais , quand le bon domine, il faut être satisfait. D'ailleurs , ce n'est pas pour le public que vous avez écrit, c'est pour vous , c'est pour le soulagement de votre cœur , le mien est pénétré de l'état où vous êtes. Puissent les belles-lettres vous consoler ! Elles sont en effet le charme de la vie quand on les cultive pour elles-mêmes, comme elles le méritent ; mais quand on s'en sert comme d'un organe de la renommée , elles se vengent bien de ce qu'on ne leur a pas offert un culte assez pur ; elles nous suscitent des ennemis qui nous persécutent jusqu'au tombeau. Zoïle eut été capable de faire tort à Homère vivant. Je sais bien que les Zoïles sont détestés , qu'ils sont méprisés de toute la terre , et c'est là précisément ce qui les rend dangereux. On se trouve compromis , malgré qu'on en ait , avec un homme couvert d'opprobres.

Je voudrais , malgré ce que je vous dis là, que votre ouvrage fût public; car, après tout, quel Zoïle pourrait médire de ce que l'amitié , la douleur et Téloquence ont inspiré à un jeune officier , et qui ne serait étonné devoir le génie de M. Bossuet à Prague? Adieu , monsieur , soyez heureux , si les hommes peuvent l'être ; je compterai parmi mes beaux jours celui où je pourrai vous revoir.

Je suis , avec les sentiments les plus tendres , etc. , etc. '.

VOLTAIR E.

' Cette lettre qui , dans la correspondance générale de Voltaire , se trouve sans date, a ëte ecri te dans les derniers jours de décembre 1745. B,

A M. DE VOLTAIRE

( Cette lettre s'est trouvée sans date. )

Je vous accable, monsieur , de mes lettres. Je sens l'indiscrétion qu'il y a à vous dérober à vous-même ; mais lorsqu'il me vient en pensée que je puis gagner quelque degré dans votre amitié ou votre estime . je ne résiste pas à cette idée. J'ai retrouvé , il y a peu de temps , quelques vers que j'ai faits dans ma jeunesse. Je ne suis pas assez impudent pour montrer moi-même de telles sottises ; je n'aurais jamais osé vous les lire ; mais , dans l'éloignement qui nous sépare , et dans une lettre , je suis plus hardi. Le sujet des premières pièces est peu honnête. Je manquais beaucoup de principes lorsque je les ai hasardées ; j'étais dans un âge où ce qui est le plus licencieux paraît trop souvent le plus aimable. Vous pardonnerez ces erreurs d'un esprit follement amoureux de la liberté , et qui ne savait pas encore que le plaisir même a ses bornes. Je n'achevai pas le morceau commencé sur la mort d'Orphée;

je crus m'apercevoir que les rimes redoublées que j'avais choisies n'étaient pas propies au genre teri*iblê. Je jugeai selon mes lumières; il peut arriver qu'un homme de génie fasse voir un jour le contraire.

Si mes vers n'étaient que très-faibles ^ je prendrais la liberté de vous demander à quel degré ; mais je crois les voir tels qu'ils sont. Je n'ai pu cependant me refuser de vous donner ce témoignage de l'amour que j'ai eu de très-bonne heure pour la poésie. Je l'aurais cultivée avec ardeur , si elle m'avait plus favorisé ; mais la peine que me donna ce petit nombre de vers ridicules , me fit une loi d'y renoncer. Aimez , monsieur,, malgré cette faiblesse, un homme qui aime lui-même si passionnément tous les arts ; qui vous regarde , dans leur décadence , comme leur unique soutien , et respecte votre génie autant qu'il chérit vos bontés ' .

VaUVEN ARGUES.

P. S. Vous avez eu la bonté , monsieur, de me faire apercevoir que le commencement

' Cette lettre , trouve'e sans date , suivit de

de mon éloge funèbre exagérait la méchanceté des hommes. Je Pai supprimé, et rétabli un ancien exorde qui peut-être ne vaut pas mieux. J'ai fait encore quelques changements dans le reste du discours , mais je ne vous envoie que le premier. J'espère toujours avoir le plaisir de vous voir à la fin de mai. Comme ce sera probablement ici la dernière lettre que j'aurai l'honneur de vous écrire , je la fais sans bornes.

près la précédente ; tout porte à croire qu'elle est du mois de janvier 174^. B,

AU MEME

A Paris , dimanche malia , mai 1 ^^G.

Je ne mérite aucune des louanges dont vous m'honorez. Mon livre est rempli d'impertinences et de choses ridiculci. Je vais cependant travailler à le rendre moins méprisable ' , puisque vous voulez bien m'aider à le refaire. Dès que vous m'aurez donné vos corrections^, je mettrai la main à l'œuvre. J'avais le plus grand dégoût pour cet ouvrage ; vos bontés réveillent mon amourpropre ; je sens vivement le prix de votre amitié. Je veux du moins faire tout ce qui dépend de moi pour la mériter. J'ai dit à

' Vauvenargues préparait alors une édition de V Introduction à la connaissance de Vesprit humain , suivie de Réflexions et Maximes , seuls ouvrages qu'il publia, et dont l'impression, commence'c sous ses yeux, ne fut terminée qu'après sa mort. B.

^ Les corrections dont parie Vauvenargues , e'crites à la marge du manuscrit , sont les notes de Voltaire qui se trouvent dans celte édition. B.

M. Marmontel ce que vous me chargiez de lui dire. J'attends impatiemment votre retour , et vous remercie tendrement.

YaUV ENAK GUES.

AU MÊME

A Paris, lundi matin, mai 174^-

Vous me soutenez , mon cher maître , contre Textrême découragement que m'inspire le sentiment de mes défauts. Je vous suis sensiblement obligé d'avoir lu sitôt mes Réflexions. Si vous êtes chez vous ce soir, ou demain ou après demain , j'irai vous remercier. Je n'ai pas répondu hier à votre lettre , parce que celui qui l'a apportée l'a laissé chez le portier , et s'en était allé avant qu'on me la rendît. Je vous écrirais et je vous verrais tous les jours de ma vie , si vous n'étiez pas responsable au monde de la vôtre. Ce qui a fait que je vous ai si peu parlé de votre tragédie ' , c'est que mes yeux souffraient extrêmement lorsque je l'ai lue , et que j'en aurais mal jugé après une lecture si mal faite. Elle m'a paru pleine de beautés sublimes. Vos ennemis répandent dans le

' Vauvenargues veut ici parler de tSémiranùs, qui ne fut représentée que deux ans plus tard , le 2g septembre 1748. B.

3g2 LETTRES.

monde qu'il n'y a que votre premier acte qui soit supportable, et que le reste est mal conduit et mal écrit. On n'a jamais été si horriblement déchaîné contre vous , qu'on l'est depuis quatre mois. Vous devez vous attendre que la plupart des gens de lettres de Paris feront les derniers efforts pour faire tomber votre pièce. Le succès médiocre de la Princesse de Navarre et du Temple de la Gloire, leur font déjà dire que vous n'avez plus de génie. Je suis si choqué de ces impertinences , qu'elles me dégoûtent non-seulement des gens de lettres , mais des lettres mêmes. Je vous conjure , mon cher maître , de polir si bien votre ouvrage , qu'il ne reste à l'envie aucun prétexte pour l'attaquer. Je m'intéresse tendrement à votre gloire , et j'espère que vous pardonnerez au zèle de l'amitié ce conseil , dont vous n'avez pas besoin.

V AU VENARGUES.

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