‹ Œuvres comple?tes du venerable Jean Eudes (volume 2)Chapitre 25 sur 208 · PRIMI PECCATORUM · texte numérisé non relu

PRIMI PECCATORUM

1® Point.

Do que le Fils de Dieu s'est reg ardé et traité et a voulu être regardé et traité, non seulement comme lederaier de tous les hômmes, mais comme s'il avait été le premier de tous les scélérats : /nter sceleratos reputa-

| tus est'. Il a voulu mourir au milieu des scélérats, comme

s’il en eût été le chef. Enfin il a été traité avec autant de rigueur et d'opprobre comme s'il avait été le péché même Factus est pro nobis maledictum® : « IL à été fait malédiction pour nous » ; et son Père l’a fait péché pour nous, dit” Saint Paul. La raison est, parce qu'il se regardait comme ayant sur soi tous les crimes de tous les pécheurs en semble, et qu'il regardait tous les péchés de tous les“ hommes comme siens : Peccata nostra sua esse voluit, dit saint Augustin. t

Adorons-le et l’exaltons dans ce profond état d’anéan-* tissement. Prions-le qu'il détruise notre orgueil et qu'il nous rende participants de son humilité, nous ouvrant les yeux et nous faisant voir de quelle façon nous devons nous regarder et nous traiter, et être bien aises. d’être regardés et traités, puisque le Fils de Dieu s’est ainsi humilié.

2° Point.

ph que piusieurs grands Saints sont entrés dans ces sentiments de Notre-Seigneur, et se sont regardés et traités comme les plus grands de tous les pécheurs. Ç'a été le sentiment de saint Paul au regard de soi-même, selon ces siennes paroles : Fidelis sermo.… quo-« niam venit Filius hominis peccatores salvos facere, quorum primus ego sum; de saint François, de saint Bernard, de saint Dominique et de plusieurs autres. C'était le Saint-Es-

lIs. LIII, 12.

2 Ad Gal, I, 12. « Dicitur factus pro nobis maledictum, quia pro” nostra redemptione ac salute crucifixus, similitudinem gessit hominis a Deo maledicti; et pro tali reputatus est ab hominibus, juxta quod apud eumdem prophetam (Isaiam) legitur : Cum sceleratis reputatus est. Huncintellectum confirmat alter ejusdem Apostoli locus, quo Christus pro nobis factus dicitur peccatum, id est, ob pænam peccatoribus similis et pro tali reputatus. Nec ab hoc sensu discrepant Hieronymi, Augustini et Græcorum commentarii. » Estius in b. I.

SA Ter NAS?

DIX-SEPTIÈME MÉDITATION 1495

prit qui leur donnait ces pensées et ces sentiments, et | par conséquent ils étaient fondés sur la vérité. Car c'est JEsprit de vérité, et non pas de mensonge. Et il ne faut : pas demander comment est-ce que cela se peut accorder, que saint Paul soit le premier de tous les pécheurs, si c'est saint Francois qui est le plus grand pécheur ? Et comment est-ce saint François, si c’est saint Bernard? Car, encore que l'esprit et la raison humaine n’y voie goutte, cela s'accorde bien néanmoins devant Dieu, et selon l’esprit de Dieu. C'est à nous à suivre non pas les lumières de notre propre esprit, qui ne sont que ténèbres, mais à tirer cette conclusion et ce fruit de ces sentiments des Saints : Si j'avais les lumières de ces Saints, je verrais clairement comme ils ont cru avec fondement être les premiers de tous les pécheurs. Et si ces grands Saints ont vécu dans ces sentiments et se sont traités et estimés comme tels, quel sentiment dois-je avoir de moi-même, et combien davantage dois-je croire que je suis primus omnium peccatorum, le premier de tous les pécheurs, et en suite me traiter et me réjouir d’être traité comme tel. Honorons ces sentiments dans les Saints, bénissons Dieu qui les leur a donnés, remercions-les du bon usage “qu'ils en ont fait. Prions Notre-Seigneur par leur intercession de nous en rendre participants. Prions saint Paul, saint Francois etc. d'imprimer dans nos cœurs ces mêmes sentiments.

3° Point.

| ie que le raisonnement humain n'ait que des F ténèbres pour les choses de Dieu, et pour les vérités et maximes évangéliques, néanmoins voici quelques raisons pour nous faire voir que nous sommes primi pec- -catorum, les premiers d’entre les pécheurs.

Premièrement, il est bien aisé de nous mettre à l'égal de Lucifer, de Judas et de l’Antéchrist, puisque, comme

enfants d'Adam, nous avons en nous le principe de tous les péchés de la terre et de l'enfer. Mais, afin de nou mettre au-dessous de Judas, de Lucifer et de l'Antéchrist, nous devons croire, avec saint François, que si Dieu faisail. au plus grand de tous les pécheurs les grâces qu'il nous fait, il serait meilleur que nous ; et que si Dieu nous lais sait à nous-mêmes et retirait ses grâces de nous, comme i les retirera de l'Antéchrist, nous serions pires que luit

Secondement, nous ne devons pas comparer nos pé chés aux péchés des autres, mais aux grâces que avons recues de Dieu. Or nous avons plus reçu de grâces de sa divine bonté que tous les païens, Juifs, hérétiques ct même que tous les autres chrétiens, si nous somme prêtres. Car la grâce du sacerdoce surpasse toutes le autres. Et par conséquent les péchés des prêtres son plus grands que les péchés de tous les autres hommes? Et un seul de nos péchés nous rend autant et plus cou pables que tous les péchés des autres ensemble.

Troisièmement, en qualité de prêtres, nous sommes obligés, à limitation du souverain Prêtre, de prendre sur nous tous les péchés des autres, et de les regarder comme nôtres, et d'en porter l’humiliation et la péni: tence, comme si c'étaient nos propres péchés. Et ainsi chaque prêtre doit s'humilier et se traiter, et être bien aise d'être traité et humilié, comme s’il avait lui seul tous les péchés du monde ensemble sur lui, et par cons

l« Sæpe dum (Franciscus) beatificaretur a pluribus, verbum hu= jusmodi proferebat : lilios et filias adhuc habere (e. i. peccata vas ria committere) possem, nolite laudare securum, Nemo laudandus cujus incerltus est exitus. Ista quidem laudantibus, ad se autem sic: Latronti si tanta contulisset Altissimus, gratior te foret, Francisce..w Frater (quidam) solerter ab eo quæsivit quid de seïpso sentireti Videor, ait, maximus peccatorum. Cui quum frater diceret ex adverso quod hoc non posset sana conscientia dicere, nec sentire, subjunxit : Si quantumcumque sceleratum hominem tanta fuissel Christus miseriz cordia prosecutus, arbitror sane quod multo, quam ego, Deo gration esset. S. Bonayentura, Legenda S. France c. 6. Cf. S. François

de Sales, Traité de PRET. de Dieu, IH. I, ch. 11. |

les pécheurs.

Prions Notre-Seigneur qu'il imprime en nous ces ités et ces sentiments. Désirons de les avoir. Donnonsà l'Esprit de Dieu pour nous regarder et traiter ormais, et pour vouloir être regardés et traités des utres en cette façon.

DAR LA CONSIDÉRATION DES FAVEURS QU ELLE À RECUES DE SON INFINIE BONTÉ, ET DE SES DEVOIRS ET OBLI- GATIONS VERS SA DIVINE MAJESTÉ.

+ Le Vénérable Père Eudes publia, en 1662, les Enretiens intérieurs, dans le Royaume de Jésus, où ils formèrent dès lors, avec les Méditations sur l’'humilité, la huitième partie de ce livre. Mais, ajoutés après coup à un ouvrage complet, ils ne font pas Corps avec lui, et iln'y a aucun inconvénient à les en détacher pour en faire une œuvre distinele.

Nous avons dit précédemment! que le Serviteur de Dieu a aussi publié ces Entretiens en dehors du Royaume de Jésus, dans. un petit volume in-32, mais toujours à la suite des WMéditations sur l'humilité ; et nous ne yoyons par qu il les en ait jamais Ééparés. Il semble les avoir mis là comme à leur place naturelle, et l'on serait porté à croire qu'il a woulu, par ce moyen, remédier aux inconvénients que pourrait avoir la vue unique de notre néant, et des misères de notre nature dévoyée par suite du péché originel et de nos fautes actuelles. [Il n'ignorait pas le conseil des maitres de la vie spirituelle Qui recommandent de ne jamais séparer la défiance de nous-mêmes de la confiance em Dieu?. Il savait

lIntroduction aux Médilations sur l'humililé. 2 Cf. Le Combat spirituel, chap. I et HE.

EE Mc PR rates.

que la méditation exclusive ou trop prolongée de notre impuissance et de nos faiblesses pourrait con:duire certaines âmes au découragement ou à la pusillanimité ; qu'il serait injurieux à Dieu de ne penser qu'à soi et aux suites du péché, oubliant les dons et les grâces dont il nous a comblés ; et que la vue des miséricordes dé Dieu jointe à celle de nos profondes misères est tout ce qu'il y a de plus propre à nous faire renoncer à nous-mêmes pour ne compter que sur Dieu, chose absolument nécessaire dans le travail de notre sanctification.

C'était là Le secret du courage et de la force de l’apôtre saint Paul : Can infirmor, tune potens sum", s'écriait-il : «Plus je sens ma faiblesse, plus je suis fort », car je suis obligé de m'appuyer sur mon Dieu qui seul « est ma force et dans lequel je puis tout » : Omnia possum in eo qui me confortat?. Ce n'est pas sur moi que Je compte, mais uniquement sur sa grâce qui agira avec moi: Von ego, sed gratia Dei mecum*.

Ainsi donc, le Vén. Père Eudes semble vouloir, en habile directeur des àmes, qu'après nous être bien convaincus de notre néant et de notre incapacité à tout bien surnaturel, nous nous pénétrions profondément de tout ce que nous sommeset de tout ce que nous pouvons en Dieu et par Dieu, afin de nous exciter à une vive reconnaissance pour ses immenses bienfaits, et de nous porter à entreprendre de grandes choses pour son amour.

Les Entretiens intérieurs ont en effet pour objet les faveurs que nous avons reçues de Dieu, et les devoirs que nous avons par suite à remplir envers Jui.

“IT Cor. XII, 10.

2 Philipp. IN. 13.

ST Cor. XV. 10.

Dans les huit premiers, le pieux auteur envisage l'homme en tant que créature de Dieu qui est à la fois son principe et sa fin. C'est l’objet de la méditation fondamentale des Æxercices de saint Ignace. Seulement, le P. Eudes s'y arrête longuement, et il «essaye d'approfondir une vérité capitale que saint Ignace s’est borné à énoncer.

Dans les quatre entretiens qui suivent, le Vénérable envisage l'homme en tant que chrétien. On y retrouve sur le Baptème, sur les relations du chrétien avec les trois personnes de la sainte Trinité, sur l'obligation d’adhérer à Jésus-Christ et de vivre de sa vie, les mêmes vues que dans le Royaume de Jésus et dans le Contrat de l’homme avec Dieu par le saint Baptéme.

Le treizième et dernier entretien roule sur le choix d'un état de vie.

Ce qui frappe le plus à la lecture de ces Entretiens, c'est leur caractère dogmatique. Ici pas de peintures morales, pas de ces analyses du cœur humain qu’on trouve parfois dans des ouvrages de ce genre. Ce sont les principes qui fixent l’ Dr du P. Eudes. A la lumière des saintes Écritures, il contemple avec admiration et amour les grandeurs de Dieu et les bienfaits sans nombre dont il nous a comblés, tant

- dans l'ordre naturel que dans l’ordre surnaturel, pour en tirer cette conclusion générale que notre vie lui appartient et qu'elle doit être employée tout entière à l'aimer et à Le glorifier. On reconnait, par endroits, les idées et même un peu la manière du Cardinal de Bérulle. Mais ce que l’on y reconnait surtout et ce qui fait le prix des Entretiens, c'est la piété si vive et si pleine d’onction qui caractérise les ouvrages du P. Eudes.

Dans le Mémorial de la vie ecclésiastique, le Vénérable range le Royaume de Jésus parmi les livres

à méditer pendant la retraite annuelle que tout bon prêtre doit faire. Si le livre tout entier peut fournir d'utiles sujets de méditation à un retraitant, rien

cependant ne semble mieux approprié à ses besoins. ; que les Entretiens intérieurs, et il est probable que le P. Eudes les avait en vue quand il recommandait. le Royaume de Jésus comme livre de retraite.

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