‹ Œuvres comple?tes du venerable Jean Eudes (volume 4)Chapitre 4 sur 309 · APOSTOLIQUE · texte numérisé non relu

APOSTOLIQUE

La prédication est l'une des fonctions principales du saint ministère. Jésus-Christ, qui est le modèle du prètre, partagea sa vie publique entre la prière et l'évangélisation du peuple. La première mission

w'il donna à ses Apôtres en les envoyant par le monde, ce fut de prêcher l'Évangile à toute créature : Euntes, prædicate Evangelium omni creaturæ*. D'ailleurs la vie surnaturelle qu'il était venu apporter aux âmes repose sur la foi, et la foi ne peut naitre et se développer que par la prédication : Fides ex

uditu : quomodo audient sine prædicante*? ?

Le P. Eudes, qui était doué d'aptitudes hors ligne pour ce genre de ministère, s'y appliqua toute sa vie avec un zèle infatigable. Avant même qu'il ne füt dans les ordres sacrés, le P. de Bérulle le fit prècher à l'Oratoire de Paris*. Une fois prêtre, on l'envoya x Caen où il ne tarda pas à se faire une réputation comme missionnaire. L'œuvre des missions fut son unique occupation durant son séjour à l'Oratoire, et quand il quitta cette société pour instituer la Congrégation de Jésus et Marie, il n'y renonca point. La

direction des Séminaires qu'il fonda ne suflisait pas-

à l'occuper. On sait qu'à l'origine, les Ordinands qui

1 Marc., XVI, 15.

? Rom., X, 11.

3 Memoriale-beneficiorum Dei, n° 12.

s'initiaient à la théologie dans les Universités ne passaient dans les Séminaires qu'un temps assez: court : ils n’y venaient guère que pour se préparer immédiatement à l'ordination. Cela permit au P. Eudes de continuer à prècher et à donner des missions. Les premiers disciples qu'il groupa autour de lui n'étaient autres que les auxiliaires qui l’accompagnaient habituellement dans ses travaux apostoliques. En les réunissant en congrégation, il ne leur proposa pour fin que la formation du clergé dans les Séminaires et l’œuvre des Missions.

On sait d’ailleurs que les succès obtenus par le Vénérable et ses confrères dans les missions furent prodigieux. Durant plus de cinquante-cinq ans, il annonça la parole de Dieu, non seulement aux peuples de la campagne, mais dans les plus grandes villes de France, à Caen, à Rouen, à Rennes, à Versailles, à Paris même, où il fut appelé à plusieurs reprises ; et partout il groupa autour de sa chaire des foules considérables et opéra d’éclatantes conversions.

Ses contemporains sont unanimes à en témoigner.

« J’ai entendu bien des prédicateurs en ma vie, et des plus habiles, tant en France qu'en Italie, disait en parlant de lui Pierre Camus, ancien évêque de Belley, mais je n’en : ai jamais entendu qui entrât plus avant dans le cœur de l’homme que ce bon Pèret. »

« Quelques prêtres de Normandie conduits par le P. Eudes, écrivait saint Vincent de Paul, le 18 juin 1660, sont venus faire une mission dans Paris avec une bénédiction admirable. La cour des Quinze-Vingts est bien grande, mais elle était trop petite pour contenir le monde qui venait aux prédications?. »

‘ Costil, Annales, I, p. 31; Martine, Vie du P. Eudes, 1, p. 93-94. ? Maynard, Saint Vincent de Paul, I, p. 422-493. Paris, 1860.

« Le P. Eudes travaille ici’ avec une bénédiction incroyable, écrivait M. de Renty à M. Olier, le 16 . juin 1648. La puissance de sa grâce à exposer les vérités du salut, à découvrir l’amour de Dieu pour nous en Jésus-Christ et l'horreur du péché, a tellement pénétré les cœurs, que les confesseurs sont accablés.. Ses sermons sont des foudres quine donnent point de repos aux consciences qu'elles ne se soient ouvertes de leurs péchés secrets, en sorte que les. confesseurs travaillent plus à consoler qu'à émouvoir ?. »

M. Olier lui-même s'adressa au P Eudes, quand il voulut procurer à sa paroisse de Saint-Sulpice le bienfait d'une mission.« Il ne connaissait personne, dit M. Faillon, qui eût mieux le don d'annoncer la

- parole de Dieu et de procurer de grandes conversions, que cet homme extraordinaire qu'il appelait /a merveille de son siècle, et aux travaux duquel Dieu avait donné jusqu'alors les fruits les plus abondants°. »

On se tromperait en attribuant ces succès éclatants à l’éloquence naturelle du P.Eudes. Il est vrai que le Vénérable avait recu de Dieu tous les dons qui font le véritable orateur, une voix souple et sonore, un air noble et majestueux, un regard très expressif, un geste simple et naturel, une étonnante facilité de parole, une mémoire heureuse, une imagination riche et puissante, un caractère ardent et impétueux, et par dessus tout ce don de sentir vivement qui permet à l'orateur de frapper au cœur de ses auditeurs et lui assure la domination des foules*. Mais si ces dons naturels contribuèrent aux succès du P. Eudes, pourtant c'est surtout dans la sainteté de sa

! A Citry en Brie.

$ Faillon, Vie de M. Olier, II, p. 309. Edit. 1873. * Faillon, Vie de M. Olier, I, p. 500. Edit 1873. # Cf. Hérambourg, Vertus du P. Eudes, p. 353.

. KES xs l LE PRÉDICATEUR APOSTOLIQUE

vie et le caractère apostolique de sa prédication qu'il en faut chercher le secret’. Il ne cherchait en-préchant que la gloire de Dieu et le salut des âmes, et comme il employait pour réussir tous les moyens surnaturels que suggère la foi, surtout l'oubli complet de lui-même et la prière, il voyait ses eflorts bénis de Dieu.

Ses confrères marchaient dans la même voie que. lui. Enmême temps qu'illeur donnait l'exemple d’une: prédication tout apostolique, il leur enseignait, dans des conférences particulières, les règles à suivre pour prècher utilement, et tous se faisaient un devoir de s'y conformer.

Pour que ces règles se conservassent dans: sa Société, etque, même après sa mort, ses missionnaires ne s'en écartassent jamais, le Vénérable se décida à les réunir dans un livre auquel il donna letitre significatif de Prédicateur apostolique. Tout d'abord, comme il le dit lui-même dans sa préface, il m'avait pas l'intention de le publier : il voulait le laisser à ses enfants comme un livre de famille qui, sur cette question si importante de la prédication, serwirait de complément à leurs Constitutions. La pensée que cet ouvrage pourrait être utile à d'autres, le décida plus tard à le faire imprimer et à le mettredans le commerce. Toutefois, comme il l'avait composé pour les Missionnaires de sa Congrégation, c'est à eux quil le dédia, et, dans sa dédicace, il leur recommande instamment de le lire souvent, et surtout d'en observer exactement les règles, les menaçant, dans le cas contraire, de ne pas les reconnaître pour ses enfants. « Si vous suivez ces règles; leur dit-il, Dieu vous donnera les mêmes bénédictions [qu'il nous a données jusqu'ici}, et peut-être de

1 Cf. Prédicateur apostolique, Préface.

plus grandes. Si vous les méprisez ou négligez, pour suivre celles que l'ambition de votre esprit, la pru-

| dence de la chair, la sagesse humaine, le désir de | plaire au monde vous suggèreront, je vous déclare Lau nom et de la part de mon Dieu, que son Fils bien-

aimé et sa divine Mère ne vous reconnaitront point pour enfants de leur Congrégation, mais qu'ils vous

| rejetteront comme des bâtards, qu'ils mettront votre L partage avec les hypocrites et les faux prophètes Lans les ténèbres extérieures, où il y aura pleurs et

grincements de dents. Qui habet aures audiendi, audiat. »

Le Prédicateur apostolique fut sans doute composé peu à peu. Le Vénérable avait à faire face à tant d'occupations, qu'il lui était bien difficile d'écrire un livre d’une seule haleine. A quelle époque au Juste mitilla main àl'œuvre, nous ne le savons pas d’une manière précise. Une chose est certaine, c'est que, en 1673, il était déjà décidé à publier son traité de la prédication ; son livre était même assez avancé à

h cette époque pour qu'il sollicität, en vue de l'impression, un privilège royal qui lui fut délivré le 20 mai.

Toutefois, ce n’est que plus tard qu'il put y mettre la dernière main. Le P. Martine, en effet, range le Prédicateur apostolique parmi les ouvrages que le

- saint Missionnaire retoucha ou acheva dans les der- “ nières années de sa vie‘. Ilmourut même sans avoir “ pu le publier. Ce fut M. Blouet de Camiily, son

successeur, qui obtint des docteurs Vérel, Amey

Let Le Normand l'approbation requise pour l'impres- “sion, et c'est par ses soins que le Prédicaleur apos-

tolique parut à Caen, chez Jéan Poisson, le 19 Juin

Depuis lors, il ne parait pas que cet ouvrage ait

1 Martine, Vie du P. Eudes.

été réédité. Aussi est-il très rare et très peu connu. En dehors de la Congrégation de Jésus et Marie, iln’y a que les érudits à en connaître l'existence ; et même parmi les enfants du Vénérable il en est bien peu qui aient été à même de l’étudier. C'est pourtant, croyons-nous, le premier traité de la prédication qui ait été écrit en langue française ‘. Cette circonstance, Jointe à la réputation de l’auteur, aurait dû suffire à le préserver de l'oubli, d'autant plus que son caractère tout pratique et l'esprit surnaturel qui l’a inspiré en font, encore maintenant, l'un des ouvrages ies plus utiles aux prédicateurs qui visent à procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes plutôt qu’à plaire au monde.

IT. — La PRÉDICATION AU COMMENCEMENT pu XVII siècze. — ABus Er RÉFORME.

Pour comprendre dans tous ses détails le Prédicateur apostolique et en apprécier la valeur, il faut se reporter à l'époque où il fut écrit et savoir ce qu'était alors la prédication.

A l’époque d'Henri IV et de Louis XIII, d'étranges abus la déparaient. Dans sa Vie de saint Vincent de Paul, l'abbé Maynard les a résumés dans un tableau plein de relief, dont tous les traits sont d'une incontestable exactitude.

Depuis la mort de saint Bernard jusqu'au milieu du XVIe siècle, dit-il, nos prédicateurs n'avaient connu presque que l’idiome des anciens Romains,

! Il existe, il est vrai, un opuscule de saint Francois de Sales qu'on à souvent qualifié de Traité de la prédication. Mais cet opuscule, excellent du reste et dont le P. Eudes s'est souvent inspiré, comme nous le dirons plus loin, n'a pas lessproportions d’un traité proprement dit. Ce n'est, en somme, qu'une lettre à l'archevèque de Bourges, A. Frémiot, frère de M* de Chantal.

défiguré par des altérations successives. Dès qu'ils voulurent parler français, ils se laissèrent gagner par le mauvais goût qui avait plus ou moins envahi tous les genres littéraires.

« C'était une manie d'érudition amenée par la résurrection du culte des anciens. Les prédicateurs, comme les écrivains, pour donner de l'autorité à leurs discours, ou plutôt de l'éclat à leurs personnes, se croyaient obligés de faire un étalage de toutes sortes de fragments empruntés aux auteurs de l'antiquité. Chaque sermon était une sorte de bazar, de musée où se voyaient les richesses les plus hétérogènes, une macédoine, une marqueterie, où toutes sortes de couleurs et de tons venaient se plaquer au caprice du goût le plus bizarre. Virgile figurait à côté de Moïse, Hercule auprès de David ; souvent une phrase commencée en français se continuait en latin pour finir en grec; et dans cette seule phrase on avait entendu quelquefois les Prophètes et les Évangélistes, les écrivains d'Athènes et de Rome les Pères grecs et latins!.

« Outre cette manie de l’érudition, c'était l’affectation, le genre précieux et maniéré; c’étaient es préambules sans fin, les longs détours, vrais labyrinthes où se perdaient orateur et auditeurs; c'étaient des histoires apocryphes, des figures, des comparaisons dont l’intarissable abondance égalait seule le mauvais goût?. »

! « Il ya moins d'un demi-siècle, écrivait spirituellement La Bruyère, le sacré et le profane ne se quittaient pas: ils s'étaient glissés ensemble jusque dans la chaire. Saint Cyrille, Horace, saint Gyprien, Lucrèce parlaient alternativement. Les poètes étaient de l'avis de saint Augustin et de tous les Pères. On parlait latin, et longtemps, devant des femmes et des marguilliers. On a parlé grec. Il fallait savoir prodigieusement pour parler si mal. » Caractères, ch. 15, de la Chaire.

? Maynard, Saint Vincent de Paul, II, p. 407.

« Les sermons d'alors, dit de son côté l'abbé Houssaye, quand ils ne dégénéraient pointen de véhémentes invectives contre les hérétiques, ne contenaient guère qu'une morale extraite des auteurs païens. Plutarque, Pline, Sénèque surtout, étaient les grandes autorités sur lesquelles s’appuyait l'éloquence du prédicateur. Et quelle éloquence ! Le cœur en était absent, et l’esprit du plus mauvais aloi s’y mêlait à une dépense prodigieuse d'imagination sans règle et de mémoire sans choix. Comme s'il n'avait pas suffi aux orateurs de leurs propres lectures pour amasser les lourds matériaux qu'ils portaient ensuite en chaire, des recueils nombreux d'un succès toujours assuré offraient à qui voulait les ouvrir, les comparaisons, les métaphores, les anecdotes les plus inattendues, les plus alambiquées, les mieux faites pour écraser en pure perte l'attention du plus courageux auditeur. Dans les sermons, il était question de tout. La médecine, l'astronomie, la jurisprudence, l'histoire naturelle, les souvenirs de la fable et de l’antiquité grecque et romaine y usurpaient ouvertement la place de l'Évangile. Pierre de Besse ne pouvait se décider à montrer Jésus- Christ s’avançant au-devant de Judas, sans avoir cité d’abord : Scævola, Porsenna, « le fidèle Zopyre » et Codrus ; il croyait honorer le Sauveur en l'appelant « le vrai Persée, le vrai Bellérophon qui a fai mourir la Méduse de la mort ». Le P. Gaspard de Séguiran, que le président d'Ormesson appelait un prédicateur célèbre, jugeait utile, pour démontrer la gratuité de la grâce, de faire intervenir les divinités les moiñs présentables de l'Olympe!. A-en

1 Voiciun autre exemple qui montre jusqu'où les prédicateurs ont poussé à cette époque l'abus de l’érudition , mythologique#l est emprunté à un discours que Pierre Camus, Évèque de Belley, prononca en 1614 devant les États généraux..Il s'y élèvefortement

croire Le P. Coton, le paradis serait « un palais royal, où les planètes servent de galeries, le firmament de salle basse, le premier mobile de chambre, le eristallin d’antichambre, et l'empyrée de cabinet. » Dans le Prédicateur apostolique, on verra le P. Eudes dénoncer tous ces abus et en flétrir la cause, qui est la vanité. Il les dénonee déjà, dans la préface de son livre, comme une coupable altération de la parole de Dieu. Il y revient, dans le corps de l'ouvrage, toutes les fois que l'occasion s'en présente. Mais c'est surtout au chapitre XX VI qu'il s'attaque à la vaine rhétorique des prédicateurs à la mode « qui se prêchent eux-mêmes »v, au lieu de prêcher Jésus-Christ crucifié ; qui s’étudient à flatter leurs auditeurs. au lieu de travailler à les convertir ;

qui« font retentir dans les temples chrétiens les

noms de Platon, d’Aristote, de Sénèque, de Plutarque, de César et d'Alexandre lé Grand, plutôt que ceux de Jésus-Christ et de ses Apôtres »; qui n'allèguent point ou presque point la sainte Ecriture et les saints Pères » : qui « remplissent leurs ‘sermons de philosophie, de mathématiques, de mé-

contre la simonie, qu'il divise en simonie ecclésiastique, financière et judicielle : « Vraie chimère, s’écrie-til, bigarrée de trois compositions, de chèvre qui broute Sur les hauts rochers, symbole de la première simonie qui ruine Église fondée sur la pierre vive etangulaire ; de lion, figure de la seconde ; et de dragon, gardien vigilant des pommes d'or et amateur des trésors, animal fier et rogue, marque de la judicielle et financière, sa collatérale et germaine. N'auronsnous jamais de Bellérophon, c'est-à-dire de prince qui porte, sur le Pégase d'un saint zèle de la maison de Dieu. les bulles fulminées contre cette contagion par nos saints Pères ?... N'aurons-nous jamais de courageux Horace qui terrasse, pour la romaine liberté, ces trois outrecuidés Curiaces ? d'Hercule qui étrangle ce Cerbère à trois gosiers, qui étouffe ce Géryon ? etc. »

4 Houssaye, Le P. de Bérulle et lOratoire, p. 439-140. Pour plus de détails, voir: Labitte, Les prédicateurs de la Lique : Lézai. Ea prédication sous Henri IV: Jacquinet, Des prédicateurs du XVII sièele avant Bossuel.

decine, de jurisprudence, de grec, d'hébreu, de syriaque, de chaldaïque, pour faire ostentation de leur science » ; qui « font parade de belles paroles, de périodes carrées, de discours pompeux, de pointes agréables, de fleurettes de rhétorique et de gentillesses mondaines. » Le P. Eudes juge sévèrement ces tristes abus qu'il appelle « la perte de la prédication », et qu'il dénonce comme la cause de la damnation de plusieurs prédicateurs et d'un grand nombre de chrétiens.

A l'époque du Vénérable, d'ailleurs, une réaction très forte s'opérait contre ces abus. L'honneur en revient aux prêtres éminents qui firent refleurir dans le clergé de France l'esprit et les vertus ecclésiastiques. Le P. Eudes y contribua pour sa bonne part; mais sur ce point, comme sur tant d'autres, il n'eut qu'à suivre la voie que lui avaient frayée saint François de Sales et le P. de Bérulle, et où marchaient à ses côtés saint Vincent de Paul, M. Olier et les autres réformateurs du clergé français.

Ce fut, en effet, saint François de Sales qui inaugura, parmi nous, la réforme de la prédication.

L'évêque de Genève jugeait de la valeur d’un sermon non à l'admiration qu'il provoquait, mais aux fruits qu'il produisait dans les àmes. « Voulez-vous savoir, disait-il, à quoi je reconnais l'excellence et le prix d'un prédicaleur ? C'est quand ceux qui sortent de la prédication disent en frappant leur poitrine : « Je ferai bien » ; non pas quand ils disent : « Oh! qu'il a bien fait! Oh! qu'il a dit de belles choses! » Oui, car dire de belles choses et avec éloquence, c’est faire paraitre la science ou l'éloquence d’un homme; mais quand les pécheurs se convertissent et se retirent de leurs mauvaises

INTRODUCTION XVIT

voies, c'est signe que Dieu parle par la bouche de ce prédicateur. »

Alors qu'il n’était encore que prévôt du chapitre de Genève, saint François de Sales prèchait déjà beaucoup, et, s'oubliant lui-même pour ne penser qu’au bien des âmes, il dédaignait de faire étalage de science, et se bornait à prêcher l'Evangile. Son père en souffrit et l'en reprit. « Prévôt, lui dit-il un jour, tu prêches trop souvent. J'entends même en des jours ouvriers sonner le sermon, et toujours on me dit : C’est le prévôt, le prévôt! De mon temps, il n'en était pas ainsi. Les prédications étaient bien plus rares; mais aussi quelles prédications ! Dieu le sait. Elles étaient doctes, bien étudiées ; on disait des merveilles ; on alléguait plus de latin et de grec en ane que tu ne fais en dix ; tout lemonde en sortait ravi et édifié ; on y courait à grosses troupes ; vous eussiez dit qu'on alfait recueillir la manne. Maintenant tu rends cet exercice si commun, qu'on n’en fait plus d'état, et on n’a plus tant d'estime de toi. »

« Voyez-vous, ajoutait le saint en racontant ce fait à l'évêque de Belley, ce bon père parlait comme il l'entendait. Vous pouvez penser si c'était pour mal qu'il me voulût, mais c'était selon les maximes du monde qu'il me parlait?. »

Dans son livre de l'Esprit de saint François de Sales, Pierre Camus, ancien évêque de Belley, traite souvent de la prédication. Les nombreux chapitres qu'il y consacre sufliraient à nous faire connaître les vues si justes du saint évêque sur cette importante fonction du saint ministère. Mais saint François de Sales lui-même les a condensées dans une lettre

‘ Esprit de saint François de Sales, 3° part. ch. I. ? Esprit de saint François de Sules, 3° part. ch. 5.

dl x LES

adressée, le 3 octobre 1604, à André Frémiot, frère de madame de Chantal, qui venait d'être promu à l'archevêché de Bourges. Cette lettre est un petit traité de la prédication. On lui a souvent donné ce titre, on l’a même divisée en chapitres et en articles à la manière d’un traité. L'évêque de Genève y expose tout d’abord le but de la prédication qui est, non pas de plaire, mais d'instruire et d’émouvoir. Puis, avec sa grâce et sa sagesse ordinaires, il explique le parti qu'on peut tirer de la sainte scriture, des Pères, de la vie des Saints, du spectacle de l'univers, des comparaisons et des similitudes. Ensuite il indique la manière de traiter les mystères, d'expliquer les maximes de la sainte rcriture, de composer l’homélie, de faire l'éloge des Saints. IL développe l’ordre à garder dans les preuves, les moyens de remplir tous les points du sermon, les qualités de l'action et du style. Ce quäl recommande par dessus tout, c'estde prècher simplement, sans recourir aux. artifices que suggère la vanité. « Le souverain artifice, dit-il, c'est de n’en point avoir. IL faut que nos paroles soient enflammées par l'affection intérieure, il faut qu'elles partent du cœur plus que de la. bouche. On a beau dire, mais le cœur parle au cœur et la langue ne parle qu'aux oreilles. »

À Paris, le P. de Bérulle donnait à ses disciples: des avis analogues. Voués à l'exercice du saint ministère, les Pères de l'Oratoire prèchaient beaucoup, soit dans leur chapelle de la rue Saint-Honoré, soit dans les paroisses de Paris et de la banlieue. Le Cardinal de Bérulle s’efforcait de leur donner une haute idée de la prédication en leur rappelant qu'en chaire, le prêtre ne parle pas en son nom, mais au nom et à la place de Jésus-Christ. « A présent qu'il est dans le ciel, disait-il, et qu’il cherche un esprit,

un cœur, une langue pour annoncer sa parole et sa vérité aux âmes, donnez-lui votre esprit, votre cœur, votre langue pour devenir son organe, pour servir à ses saintes opérations et le faire glorifier... Que ce soit lui qui parle plutôt que vous. » Aussi voulait-il qu'on se préparàt à la prédication par la prière encore plus que par l'étude. « Je vous ai promis à Toulouse pour y prêcher l'Avent et le Carème, écrivait-il un jour à l’un de ses enfants; je vous prie [de] vous disposer à y rendre ce service à Notre-Seigneur. C'est son office que vous devez faire envers ce peuple. Il Le faut remplir par son esprit et en sa grèce, laquelle on doit rechercher avec humilité et oraison, plus que par étude ; encore je vous exhorte d'y employer le temps nécessaire pour prêcher solidement et utilement ; mais la première disposition est celle de la charité et de l’oraison, et la seconde est celle de la science?. » à

Les Pères de l’Oratoire ne prêchaient que l'Evangile. Le cardinal de Bérulle leur recommandait de ne pas citer les auteurs païens, et quant aux Pères de l’Eglise, tout en se faisant l'écho de leur enseignement, ils ne devaient leur emprunter que de rares et courtes citations. Surtout, ils devaient prècher simplement, et s’interdire les fleurs aussi vaines que ridiculesdont les prédicateurs à la modecroyaient devoir parer leurs discours”.

Bientôt après parut saint Vincent de Paul, qui exerça sur la prédication une influence encore plus considérable que saint François de Sales et Le cardinal de Bérulle.

Instituteur d'une congrégation qui, au début, ne

1 Houssaye, Le P. de Bérulle et l’Oraloire, p. 142. 2 Lettre 172. Migne, col. 1508.

CE Houssaye, Le P. de Bérulle et l'Oratoire, p. 138 et suiv.

se proposait pour fin que l’évangélisation des peuples de la campagne, il fit adopter à ses enfants, et plus tard aux ecclésiastiques qui fréquentaient les conférences de Saint-Lazare, une manière de prêcher tout apostolique. Ses enseignements sur [a prédication furent réunis par M. Portail qui en composa un assezgros volume in-folio. M. Alméras, le trouvant trop long, en fit un abrégé que les biographes de saint Vincent de Paul reproduisent volontiers !.

Le saint, du reste, exposa lui-même ce qu'ilappelaït sa petite méthode, dans une conférence qu'il fit à ses enfants sur la fin de sa vie, et qui nous a été conservée.

L'idée dominante de la petite méthode, c'est que Ja prédication, pour être utile, doit être à la fois très solide et très simple. « Les Apôtres, dit saint Vincent de Paul, comment prèchaient-ils ? Tout bonnement, familièrement et simplement. Et voilà notre mamière de prècher : avec un discours commun, tout bonnement, dans la simplicité, familièrement. Il faut, Messieurs, pour prêcher en apôtre, c'est-à-dire pour bien prècher utilement, il faut y aîler dans la simplicité, avec un discours familier, en sorte que chaun puisse comprendre et faire son profit ?. »

« Croyez-moi, disait-il encore, étudiez-vous à prècher comme Jésus-Christ. Ce divin Sauveur pouvait, s’il l'eût voulu, dire des merveilles de nos plus relevés mystères, avec des conceptions et des termes qui leur fussent proportionnés,étant lui-même le Verbe et la sagesse du Père éternel; et néanmoins nous savons de quelle manière il a prêché, simplement et humblement, pour s'accommoder au peupleetnous donner le modèle et la facon de traiter sa sainte parole”. »

1 Cf. Maynard, S. Vincent de Paul, II, p. 396 et suiv.

3 Cf. S. Vincent de Paul et Le sacerdoce par un prêtre de Fa Congrégation de la Mission, p. 401. Paris, Desclée, 1900.

3 Cf. Maynard, S. Vincent de Paul, T1, p. 395.

PL

Quant à la « méthode pompeuse» qui consiste à faire de beaux discours sans profit pour les auditeurs, saint Vincent de Paul s’en moquait avec esprit : « Qu'est-ce, disait-il, que toute cette fanfare ? Quelqu'un veut-il montrer qu'ilest bon rhétoricien, bon théologien ? Chose étrange, il en prend mal le chemin : Pour acquérir l'estime des sages et la réputation d’un homme fort éloquent, il faut savoir persuader l'auditoire et le détourner de ce qu'il doit éviter. Or, cela ne consiste pas à bien trier ses paroles, à bien agencer les périodes et à prononcer son discours d'un ton élevé, d'un ton déclamateur qui passe bien haut par-dessus. Ces sortes de prédicateurs obtiennent-ils leur fin, persuadent-ils forte-

ment l'amour de la piété, et le peuple est-il touché

et court-il après cela à la pénitence? Rien moins, rien moins !. »

Saint Vincent de Paul demandait en outre à ses missionnaires de suivre un plan uniforme dans leurs prédications. Il voulait que l'on commencät par exposer les motifs de fuir le vice et de pratiquer la vertu, qu'ensuite on en expliquât nettement la nature, et qu’enfin on traitàt des moyens à employer pour arriver au but indiqué *. Les motifs, la nature,

1 Suint Vincent de Paul et le sacerdoce, p. 401.

2 « Suivant notre méthode, disait le saint, en premier lieu l’on fait voir les raisons et les motifs qui peuvent toucher et porter l'esprit à détester les péchés et les vices, et àärechercher les vertus. Mais ce n'est pas assez de me déclarer les grandes obligations que j'ai d’avoir une vertu, si je ne vois ce que c'est que cette vertu, ni en quoi elle consiste principalement, quelles sont ses œuvres et ses fonctions. Et voilà le second point qui fait tout cela. Car, selon notre méthode, après les motifs qui doivent porter nos cœurs à la vertu, l'on fait voir en second lieu en quoi consiste cette vertu, quelle est son essence et sa nature, quelles sont ses fonctions, ses actes. Or sus, je vois bien maintenant, ce me semble, en quoi consiste cette vertu. mais, Monsieur, les moyens de mettre en pratique cette vertu si belle et si désirable ? Donnez à cet homme les moyens pour cela (qui sont le troisième point de notre mé

les moyens, voilà le plan qu'il estimait le meilleur et même le seul bon, « Pour porter l'esprit de l'homme aux choses spirituelles, disait-il, je ne sache pas qu'il ÿ ait d'autre invention que de lui faire bien voir les avantages qui en proviennent, en quoi consistent ces choses spirituelles, et ce qu'il faut faire pour les avoir. Aussi ne trouve-t-on pas d'esprit bien fait qui ne se rende à l'efficacité de cette méthode... Pour moi, je ne vois pas de meilleure méthode. Eh !'il faudrait se crever les yeux pourne le point voir i? »

Saint Vincent de Paul tenait beaucoup à sa petite méthode. « Dieu sait, disait-il un jour à ses enfants, que Jusqu'à trois fois, pendant trois jours consécutifs, Je me suis prosterné à genoux devant un prêtre, qui était pour lors de la Compagnie et qui n’en est plus, pour le prier avec toute l'instance qui m'a été possible, de vouloir prècher et parler tout simplement, et de suivre les mémoires qu'on lui avait donnés, sans avoir jamais pu gagner cela sur lui. I] faisait les entretiens de l’ordination, dont il ne remporta aucun fruit, et tout ce bel amas de pensées et de périodes choisies s’en alla en fumée. Car, en. effet, ce n'est point le faste des paroles qui profite aux âmes, mais la simplicité et l'humilité qui attire et porte dans les cœurs la grâce de Jésus-Christ?. »

Les exemples et les lecons de saint Vincent de Paul contribuèrent beaucoup à la réforme de la prédication. D’autres que lui y travaillèrent et peut-être avec autant de zèle; mais la situation qu'il s'était faite à Paris par son mérite et ses hautes vertus, l'influence immense qu il exerca sur le clergé, soit par lui-même

thode), donnez-lui les moyens pour mettre en œuvre cette vertu, Oh! le voilà satisfait. » S. Vincent de Paul et le sacerdoce, p. 402. 1 Saint Vincent de Paul et le sacerdoce, p. 403. 2 Cf. Maynard, S. Vincent de Paul, II, p. 394.

soit par ses disciples, donnèrent à son action une efficacité toute spéciale. Ses rapports avec Bossuet, qui, après s'être préparé au sacerdoce à Saint-Lazare, y revintà plusieurs reprises prêcherla retraite des Ordinands’, vinrent encore l’augmenter et la rendre décisive. La réforme de la prédication était bien avancée quand Bossuet commença à prêcher : saint François de Sales, le P. de Bérulle, saint Vincent de Paul, le P. Eudes et bien d’autres ouvriers évangéliques l'avaient débarrassée dé beaucoup d'abus et lui avaient restitué le caractère apostolique qui fait sa force. Le génie de Bossuet acheva de la ramener dans la voie d’où elle n'aurait jamais dû s’écarter ; mais ce fut en s'inspirant des principes que les réformateurs du clergé avaient remis en honneur. On a dit que « c’est à l’école de saint Vincent de Paul qu'il a pris quelque peu de cette mâle simplicité qui caractérise sa parole?. » Lui-même, il s’est proclamé le disciple du saint?, et quand on étudie dans son Panégyrique de saint Paul et son Sermon sur la Parole de Dieu ses vues sur la prédication, on y retrouve, en effet, une bonne partie des enseignements du Fondateur de la Mission et de ses émulés dans la chaire.

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