III. — La PréprcaTion np’après LE V. JEAN EUDESs
Le Prédicateur apostolique est un traité complet de la prédication. Aucune des questions qui s’y rattachent n'est omise par l’auteur. Excellence de la prédication, qualités que doivent avoir les prédicateurs, dispositions requises pour prêcher avec fruit,
4 Cf. Maynard, S. Vincent de Paul, IT, p. 44et suiv., p. 66 et suiv. ? Me’ Freppel, Cours d’éloquence sacrée, tom. I, p, 171. 3 Lettre du 12 janvier 1658, citée par Me Freppel.
un
objet de la prédication, manière de traiter les divers sujets, composition, style, prononciation, débit, geste, tenue en chaire, le Vénérable traite toutes ces questions, et, sur chacune d'elles, il donne les règles à suivre, non pour capter les applaudissements, mais pour faire du bien aux âmes. Nous n'analyserons pas ces règles en détail : ce serait un travail assez long et peu utile. Mais il est à propos, croyons-nous, de mettre en lumière les idées mères du traité.
Avant tout, le P. Eudes insiste sur le caractère surnaturel de la prédication. De quelque côté qu'on l'envisage, il nous la montre comme une fonction toute divine. Pour en trouver l’origine, il faut s’élever jusqu'au sein du Père éternel, où le Verbe prend naissance. Elle a pour fin la formation de Jésus dans les cœurs, et partant, l’extension du règne de Dieu et le salut des âmes. En elle-même, c’est un ministère qui consiste à faire parler Dieu et à servir d'organe à Jésus-Christ. « Les prédieateurs, dit le P. Eudes, sont les anges incarnés du Seigneur, les messagers . du Ciel, les hérauts de la très sainte Trinité, les trompettes du Père éternel, les ambassadeurs du Fils de Dieu, les organes du Saint-Esprit, les COOpérateurs de Dieu dans l’œuvre du salut des âmes. » Sachant que le soin qu'on apporte à la prédication, comme à tout autre devoir, dépend beaucoup de l'idée qu'on s’en fait, le Vénérable s'arrête avec | complaisance à ces belles considérations. C'est par elles qu'il ouvre son livre, et l’on verra qu’elles en contiennent en germe tous les enseignements.
La prédication étant une œuvre toute divine, le P.Eudes ne pouvait comprendre que l'on s'y engageât de soi-même, par ambition ou par intérêt? Il n'ap-
* Prédicateur apostolique, ch. 2.
? Prédicateur apostolique. Préface, ch. 4, 26, etc.
partient qu'à Dieu, pensait-il, de choisir les interprètes de sa loi ; et ceux qu'il appelle à ce saint ministère doivent sy préparer par une vie exemplaire. Il n'y a en effet à faire comprendre et goûter les vérités austères du saint Évangile que ceux qui, à l'exemple du divin Maitre, commencent par les mettre eux-mêmes en pratique : Cæpit facere et docere*. Aussi le P. Eudes veut-il que le prêtre soit « tout voix », et qu''ln'y ait « rien en sa personne, en ses déportements, en sa démarche, en ses yeux, en ses mains, en ses pieds, en ses gestes, en ses habits et en tout ce qui est en lui, non seulement dans la chaire et dans l'église, mais dans tous les lieux où il se trouve, qui ne prèche la piété, la modestie, l'humilité, la simplicité, l'honnèteté et toutes sortes de vertus®. »
Le prédicateur qui veut faire l'œuvre de Dieu parmi les hommes, doit de plus s'élever au-dessus de toute préoccupation personnelle dans l'exercice de son ministère. « Qu'il bannisse de son cœur, dit le P. Eudes, toute recherche de propre intérêt, de propre satisfaction et surtout de vanité *. » Ce serait un désordre révoltant, de se rechercher soi-même en préchant. Le prètre qui le ferait n'agirait pas en ministre de Jésus-christ, mais en disciple de Lucifer, et il s’exposerait aux mêmes châtiments que lui. De tous
. les vices dont les prédicateurs ont à se défier, le
PORN OP
plus dangereux est la vanité. Trop souvent elle gâte
4 AcL.T, 1.
2 Prédicateur apostolique, ch. 5. « Nibil est quod alios magis ad pietatem et Dei cultum assidue instruat. quam eorum vita et exem-
…plum, qui se divino ministerio dedicarunt. Quapropter sic decet —emnino clericos in sortem Domini vocatos, vitam moresque suos
componere, ut habitu, gestu, incessu, sermone aliisque omnibus
- rebus nil nisi grave, moderatum ac religione plenum præ se fe- “ rant. » Conc. Trid. Sess. 22, cap. 1, deRef.
3 Prédicateur apostolique, ch. &.
Le
la prédication et la rend stérile pour le peuple et funeste au prédicateur. N'est-ce pas elle qui nous pousse à traiter des sujets nouveaux, des questions relevées, à limer nos discours, à les remplir de ce que le P. Eudes appelle dédaigneusement des « fleurettes », et à les débiter ensuite avec tout l’art dont nous sommes capables ? Saint Vincent de Paul la dénoncait à ses missionnaires en termes très énergiques. Le P. Eudes en fait autant. Dans le Prédicateur apostolique, il semble prendre à tâche de démasquer toutes les ruses de ce vice funeste, pour nous aider à y échapper.
Cependant ce n'est pas assez pour le prédicateur de purifier ses intentions. Appelé à un ministère tout divin, il doit s’effacer le plus possible devant Dieu dont il est l'organe. Nous avons dit ailleurs l'importance que le Vénérable attribue au renoncement dans la pratique de la vie chrétienne‘. Il en fait une de ses conditions fondamentales. Et cela se conçoit : ear, la vie chrétienne n'étant que la vie de Jésus en nous, elle exige qu’au lieu d’agir à notre gré, nous nous laissions conduire par le divin Maitre. Mais si le renoncement est nécessaire au chrétien pour vivre en disciple de Jésus-Christ, à plus forte raison l’est-il au prêtre pour parler en son nom. Aussi le P. Eudes nous recommande-t-il, lorsque nous avons à prêcher, de reconnaître avant tout notre impuissance et notre indignité, de renoncer à nousmêmes, aux inventions de notre esprit, à nos talents réels ou imaginaires, à la science que nous avons ac quise, et de nous donner à Dieu pour apprendre de lui ce qu'il faut dire et la manière de le dire. C'est à cette condition qu'il parlera par notre bouche, et que notre prédication, pure de tout alliage, ira porter dan:
‘ Introduction au Royaume de Jésus, p. 21 et suiv.
INTRODUCTION XXVII les cœurs la lumière qui éclaire et l’onction qui touche et convertit!.
On ne sera pas surpris, après cela, de voir Le Vénérable recommander instamment aux prédicateurs l'exercice de l’oraison. L'oraison est à ses yeux la condition essentielle et la préparation principale de toute prédication utile. « C'est dans l'oraison, dit-il, que Dieu éclaire nos esprits pour nous faire voir l'importance et la beauté des vérités chrétiennes, etqu'il embrase nos cœurs pour nous les faire goûter et aimer. Et quand nous en sommes bien persuadés et vivement touchés, nous avons une grande facilité de les bien faire entendre aux autres et de les imprimer fortement dans leurs cœurs. Les vérités dont Dieu éclaire notre esprit dans l’oraison ont une vertu incomparablement plus grande pour enflammer les cœurs, que celles que nous puisons seulement dans les livres, sans les avoir méditées et considérées . devant Dieu. Il y a presque autant de différence entre celles-là et celles-ci qu'entre des viandes bien cuites et bien assaisonnées, et d’autres qui seraient toutes crues. De [à vient que saint Grégoire le Grand et saint Thomas d'Aquin disent que la prédication doit procéder de la plénitude de la contemplation comme de sa source, et que les prédicateurs doivent être comme les hommes parfaits, lesquels, sortant de l’oraison pleins des douceurs de l'infinie bonté de Dieu, donnentaux autres de leur abondance
et publient hautement les merveilles de sa divine Majesté?. »
Le prêtre n’est pourtant pas, dans le ministère de la prédication, un instrument passif entre les mains de Dieu. Au contraire, Dieu réclame de lui une
! Prédicateur apostolique, ch. 4.
2 Prédicateur apostolique, ch. 25.
coopération à la fois très active et très éclairée : et c’est pourquoi, dès les premières pages du Prédicateur apostolique, le P. Eudes met les prédicateurs en garde contre la « paresse », la « langueur », la « négligence »; et il les presse d'embrasser de bon cœur la loi du travail, de s’appliquer à l'étude et d'apporter beaucoup de soin à la préparation de leurs sermons !. L'oraison, en effet, féconde le travail, elle ne le remplace pas. Aussi tous les prédicateurs qui ont honoré l’église par leurs travaux apostoliques ont-ils été à la fois des hommes de prière et de travail. Et inversement, le peu de fécondité du ministère sacerdotal vient bien souvent de la répugnance qu'on éprouve pour le travail intellectuel, autant que du défaut d'oraison.
Naturellement, le prêtre doit étudier avant tout la sainte criture et spécialement l'Évangile, puisqu’il doit en faire le thème ordinaire de sa prédication. Le P. Eudes voudrait qu’il en lüt chaque jour quelques passages, etmême qu'il en apprit quelquesuns par cœur. À la lecture du texte, il conseille de joindre l'étude de commentaires sérieux, comme ceux de Barradas et de Corneille la Pierre. Il recommande en outre la lecture des Pères de l'Eglise, surtout de saint Augustin, de saint Jean Chrysostome, de
saint Grégoire le Grand et de saint Bernard, et aussi le recours à la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin et à un certain nombre d'ouvrages qu'il regardait comme très utiles aux prédicateurs®.
Pour apprendre à manier sa langue, le Vénérable conseille la lecture d'un ouvrage français écrit avec soin, mais d’un style clair, simple, naturel, éloigné de la recherche et de l’enflure*. Sous aucun prétexte
‘ Prédicateur apostolique, ch. 4.
3? Prédicateur apostolique, ch. 6 3 Prédicateur apostolique, ch. 6.
pourtant, il ne veut voir entre les mains du prêtre des livres qui, comme la plupart des romans, ne peuvent que souiller son imagination ou remplir son esprit des maximes du monde. Ces sortes de livres « font partie, dit-il, de la bibliothèque de l'Antéchrist », et il n'y faut toucher que pour les jeter au feu.
La méditation des vérités évangéliques et l'étude de sa propre langue constituent ce que l'on peut appeler la préparation générale du prédicateur. Mais chaque sermon doit être l'objet d'une préparation spéciale qui doit être sérieuse. Le P. Eudes n admet pas que l'on monte en chaire sans s'être bien préparé, quelque science et quelque facilité de parole que l'on ait acquise. « Si c'est tenter Dieu, disait-il, que de se présenter à l'oraison sans préparation, combien davantage à la prédication ® : »
Cette préparation prochaine consiste à réunir les matériaux voulus pour traiter son sujet, et à les disposer dans un ordre convenable. On trouvera làdessus dans le livre du Vénérable un grand nombre de conseils pratiques qu'il serait trop long de rappeler. Disons seulement que le pieux auteur n'est pas d'avis que les prédicateurs, du moins ceux qui ont l'habitude de la chaire, écrivent leurs sermons en
entier, pour les apprendre ensuite par cœur et les débiter mot à mot. Cette méthode, qui a d'ailleurs ses partisans, demande trop de travail et a l'inconvénient de nuire à la liberté de l'orateur en l'assu- » jettissant à un texte dont il ne peut s’écarter sans » péril, et de diminuer la ferveur et la véhémence de - sa parole. Mais s’ils ne sont pas écrits mot à mot, + les sermons doivent être si bien conçus et digérés
1 Prédicateur apostolique. ch. 6. Cf. ch. 26. ? Prédicateur apostolique, ch. +.
dans l'esprit du prédicateur, qu'ils n'aient pour ainsi dire qu'à passer de son cœur sur ses lèvres. À cet effet, le Vénérable préconise diverses méthodes, qui toutes ont leurs avantages, et entre lesquelles il laisse à chacun la liberté du choix1.
La fin de la prédication est double : elle doit instruire et toucher. Comme saint Paul et saint François de Sales, le P. Eudes n’admet pas que le prédicateur cherche à plaire à son auditoire. Toutefois, il veut que l'on évite en prêchant ce qui pourrait choquer. C’est pour ce motif qu’il recommande de se servir de transitions variées, de.parler correctement, de s’efforcer d’être naturel dans le débit, le geste, latenue en chaire, et qu'il signale sur ces divers points un certain nombre de défauts particulièrement choquants qu’il importe d'éviter.
Pour instruire les fidèles, le prédicateur doit avoir soin de se mettre à leur portée et de tout sacrifier à la clarté de son discours. Qu'il ne craigne pas de bien indiquer le sujet qu'il veut traiter, la fin quil se propose, les divisions de son discours, et qu'il ait soin, quand il passe de l’une à l’autre, d'en avertir ses auditeurs. Par-dessus tout, qu'il parle simplement, sans finesse et sans recherche. C'est le seul moyen d’être compris du peuple.
Le prédicateur, toutefois, doit encore plus viser à toucher les cœurs qu'à éclairer les esprits, surtout quand il s'agit de prédications extraordinaires, comme celles que l’on fait dans les missions. L'art de toucher les cœurs ne peut guère s'enseigner. Le P. Eudes cependant donne quelques conseils fort sages qui peuvent aider à y réussir. Le principal moyen qu'il indique est le recours à l’oraison. « Il n’y à point
! Prédicateur apostolique, ch. 21.
de cœur si glacé, dit-il, qu'une bonne méditation n’enflamme d'amour pour Dieu et pour les âmes. » Que le prédicateur cherche donc dans l’oraison la ferveur intérieure qu'il prétend communiquer à son auditoire. Alors partant d’un cœur embrasé d'amour pour Dieu et de charité pour les âmes, ses paroles iront « comme autant de charbons ardents » échauffer et embraser les cœurs les plus froids; car, dit le Vénérable, après saint François de Sales, « si la langue ne parle qu'aux oreilles, le cœur parle toujours au cœur? ».
A la fin du Prédicateur apostolique, le P. Eudes indique les règles à suivre pour bien faire le catéchisme. Elles n'y sont point déplacées, d’abord parce que, au temps du Vénérable, les missions comportaient toujours l’enseignement du catéchisme, et aussi parce que le catéchisme n’est, en somme, qu'une forme plus familière de la prédication. II aide même à aborder avec succès la prédication proprement dite. Le P. Eudes y voit, entre autres avantages, un excellent moyen de s'affranchir de la déclamation: et de s’habituer à parler avec simplicité et naturel. -
Dans la préface de son livre, le P. Eudes nous avertit lui-même qu'il s’est inspiré des enseignements de plusieurs « saints et excellents prédicateurs qui ont écrit sur cette matière ».
Le plus célèbre est saint Paul. Dans sesépitres aux
Corinthiens et à Timothée, il a traité en maître dela
1 Prédicateur apostolique, ch. 25 ? Prédicateur apostolique, 1. c.
prédication apostolique. Il en a indiqué en termes d'une singulière énergie le but et l’objet, les caractères et les effets, en même temps qu'il flétrissait les abus qui déjà commençaient à s'y glisser. Le P: Eudes avait médité les enseignements de l'Apôtre sur la prédication. Son livre n’en est bien souvent que l'écho fidèle et le commentaire pratique.
Le Vénérable s'est aussi inspiré très souvent de la lettre de saint François de Sales à l'archevêque de Bourges. Quand il traite notamment des sources de la prédication, de la manière de traiter les divers sujets, et de l’action oratoire, c'est surtout l'évêque de Genève qui lui sert de guide. Dans les notes que nous avons ajoutées au texte de l'auteur, nous renvoyons souvent à la lettre à l'archevêque de Bourges. En s'y reportant, le lecteur constatera que, dans bien des cas, le Vénérable s’est approprié non seulement les idées, mais encore les expressions du saint Docteur.
Après saint Paul et saint François de Sales, c'est peut-être à saint François de Borgia que le P. Eudes est le plus redevable. Prédicateur éminent, le saint a laissé un bon traité De ratione concionandi. L'un de ses biographes en a donné un résumé reproduit par le P. Eudes à la fin du Prédicateur apostolique. On y retrouve, entre autres choses, bon nombre de pratiques de piété que le Vénérable recommande au prêtre pour attirer sur sa prédication les bénédictions de Dieu, et que sans doute il avait apprises à l'école de l’illustre saint.
Le P. Eudes s’est également inspiré du traité De consideratione de saint Bernard, de la Vie de saint Francois Xavier et de sa Lettre au P. Gaspard Barzée, ainsi que des conseils qu'il reçut dans sa jeunesse du Cardinal de Bérulle. Le pieux auteur signale encore, comme contenant des enseignements
INTRODUCTION XXXIIL
utiles sur la prédication, les Lieux communs sur l'Écriture du P. Balinghem, et l’Année chrétienne du P. Suffren : il est possible qu'il y ait eu recours en écrivant le Prédicateur apostolique.
Mais quelque profit que le P. Eudes ait tiré des enseignements des Saints sur la prédication, son livre est encore plus le fruit de sa longue expérience que de ses lectures. On y trouve, en effet, sur Le sujet à traiter en chaire, sur la composition des sermons, sur le débit, le geste et les défauts les plus ordinaires des prédicateurs, une foule de détails pratiques qui sont certainement le résultat des observations personnelles de l'auteur. D'ailleurs, même quand il s'appuie sur l'autorité de l'rcriture ou des Sainis, l'heureux rapprochement des textes qu'il cite et les réflexions dans lesquelles il les enchàsse donnent souvent à sa pensée une marque frappante d’originalité. Qu'on lise, par exemple, les réflexions qu'il fait au début de son livre sur la nature et l’excellence de la prédication. Elles ont leur fondement dans quelques textes connus de la sainte Écriture. Et pourtant, on trouve là des pensées d’une grande élévation, qu'on n'est pas habitué à rencontrer dans les ouvrages sur la prédication, et qui, pour beaucoup de lecteurs, auront un certain air de nouveauté. Le P. Hérambourg, qui relève avec soin tout ce qui peut tourner à l'honneur du P. Eudes, l’a bien compris, et c'est pourquoi il n’a pas manqué de citer ces pages et d'en faire admirer la beauté !.
1 Hérambourg, Vertus du P. Eudes. ch. XXI.