POUR LES PRÉDICATEURS
TIRÉES DU LIVRE TROISIÈME DE SA VIE, ARTICLE CENTIÈME, IMPRIMÉES A PARIS, EN 1672, cHEz DENYS TMIERRY, RUE SAINT-JACQUES À LA VILLE DE PARIS.
Voici les avis que saint Francois de Borgia donnait aux prédicateurs, et la conduite qu’il gardait lui-même pour prècher utilement. Il disait souvent, comme un pré cepte d'éloquence chrétienne qui renferme tous les autres, que le prédicateur doit être persuadé dece qu'il dit, en sorte que ce soit son cœur qui parle au cœur des auditeurs. C'était comme il en usait toujours en prêchant et l'on peut dire qu'il était celui qui profitait le pre mier de ses sermons.
Quoiqu'un long usage de la Cour l'eût accoutumé à parler toujours avec beaucoup de politesse, et que personne ne sût mieux que lui la pureté et la délicatesse de sa langue, il tâchait de n'en faire rien paraître. Il n'avait rien d'affecté dans le discours, rien qui surprit ou qui parüût trop nouveau et trop recherché, ni rien enfin qui altachât l'esprit de l'auditeur à l'arrangement ou aw choix de ses paroles plutôt qu'au sens qu'elles contenaïent. Il persuadait et touchait d'autant plus qu'il tàchait moins à plaire ; et une certaine noble négligence qui n'avait rien de grossier, bien loin de diminuer la force de son éloquence, semblait au contraire contribuer
aux victoires qu'elle remportait sur les pécheurs les plus endurcis.
Tout son but était de faire connaitre et aimer Jésus- Christ crucifié, et de porter tout le monde à l'imiter. Comme on était assuré qu'il n'avait point d autre vue, et que tout ce qu'il disait tendait à cette fin, aussi ne cher- … chait-on autre chose en l’allant entendre: et l'on était M si persuadé que c'était l'effet ordinaire de ses sermons, que c'était vouloir être converti que de vouloir y assis- er.
. Son discours était nerveux, et se soutenait par un enh chaînement de raisonnements si convaincants et si plau- … sibles, qu'on avait coutume de dire que c'était une néces- L sité de se rendre à tout ce qu'il disait, à moins que de … renoncer à la raison.
— Sa morale était austère, mais cette austérité était tem- « pérée d'une charité si ardente et animée d'un amour si tendre pour le salut de ceux à qui il parlait, que les
k, douces et faciles à ceux qui l’écoutaient. M Mais ce qui fortifiait merveilleusement ses raisons et uses mouvements, c'était un certain usage dévot et insi — nuant de la sainte Écriture qu'il employait si heureuse- … ment, qu il semblait que ce fût le Saint-Esprit qui parlàt par sa bouche et qui lui inspirät encore les mèmes paroles qu'il avait autrefois inspirées aux Prophètes et aux . Apôtres.
LU Aussi faut-il avouer que l'Écriture avait toujours été …. sa plus douce étude. Ily trouvait des lumières et des « sens que son goût particulier lui découvrait, et qui ne se “lrouvent dans aucun des interprètes ; de sorte que tout ce qu'il écrivait et tout ce qu'il disait en public en avait L Jonction, et en était presque tout tissu, comme le sont les L ouvrages de saint Bernard, de Pierre de Blois et des
| autres Pères, qui sont les plus capables d'inspirer la “tendresse de la dévotion. On a remarqué principalement
cet air et cet esprit dans ses Méditations sur toutes! les. Evangiles de l'année, qu'un historien de sa vie avait pro” mis de donner au public, et qu’il assure être le plus.
autant de soin et de préparation qu'il faisait. On voit encore parmi ses œuvres, des Avis qu'il donna à un de se amis pour profiter de ces saintes lectures; et l’on peut dire qu'il est impossible d'apporter plus de respect ni plus de sages précautions que celles qu'il recommande; afin de les faire utilement. 1l avait une très grande pas® sion de persuader à tout le monde de lire les Livres sacré avec ces soins et ces préparations exactes ; et ce fut par son ordre que le Père Emmanuel. Sa? fit ses notes su toute la Bible, qu'il lui a dédiées, pour en faciliter l'in> telligence à tout le monde, comme elles ont fait depuis si heureusement.
Mais pour mieux voir en particulier la sagesse des maximes de notre Saint sur l’éloquence de la chaire, il faudrait rapporter ici l'excellent traité qu'il en a fait, © l'on voit admirablement l'usage qu’un prédicateur doit faire des dons naturels qui aident à un si saint emploi, et lesoin qu'il doit avoir de s’altirer du ciel, par l'oraison et par la mortification, les dons surnaturels qui y sont
1« Le genre d'évangile a été longtemps féminin. Boileau l'a encore fait féminin : « L'Evangile au chrétien ne dit en aucun lieu Sois dévot ; elle dit: Sois doux, simple, équitable.» Sat. IX « M. Joli [évêque d'Agen] prêcha l'ouverture [de l’Assemblée du clergé en 1615] ; mais comme il ne se servit que d’une vieille évar gile et qu'il ne dit que de vieilles vérilés, son sermon parut vieux.» M: de Sévigné. Lettre du 14 juin 1675. Aujourd'hui évangile est toujours masculin. » Littré, Dictionnaire de la langue française.
? Jésuite portugais, né en 1545, mort en 1596. « Ses notes sur la Bible, Notationes in totam sacram Scripturam(Anvers, 1598, Cologne 1610), sont courtes et littérales. 11 y en a un grand nombre qu dans leur brièveté, jettent plus de jour sur le texte sacré, et ter minent mieux de grandes difficultés que de longs commentaires. » Feller.
à INSTRUCTIONS DE SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 109
encore plus nécessaires que les autres. Comme ces maximes prudentes d'un si grand homme, qui a fait tant de fruit par ses sermons, peuvent être fort utiles à tous ceux que Dieu appelle à un si saint ministère, il est à propos de marquer ici en peu de mots les principales règles de ce traité, qui en soient comme le précis et l'abrégé, et qui en fassent voir toute l’économie.
Il veut d'abord que le prédicateur se serve toujours d'une préparation générale, qui est nécessaire à toutes les actions, mais qui l’est principalement à la prédication de l'Évangile. Cette préparation est une crainte et une défiance très grande de soi-même, jointe à une confiance en Dieu encore plus grande, et à une sainte hardiesse fondée sur la grâce de celui avec l’aide et le secours duquel on peut toutes choses.
Pour venir ensuite à une préparation particulière, il faut, selon lui, épurer son cœur par l'examen de la conscience et par la contrition, et se bien réconcilier avec Dieu, parce que le péché Ôôte la vue spirituelle et Je discernement nécessaire à celui qui est la bouche et la voix de Dieu. Le prédicateur doit, avec cette disposition de cœur, lire attentivement l'évangile sur lequel il veut précher, et en pénétrer le sens propre et littéral : et en= suite lire aussi l'interprétation de quelques. Pères sur ce même évangile, ne prenant pas toutes leurs paroles absolument et en général, mais dans l'esprit et dans les circonstances de temps et d’affaires qu'ils les ont dites. Pour ne pas tomber dans le défaut des hérétiques, qui ont souvent changé les vérités divines en erreurs gros- .sières, faute d’user d’une si sage précaution, il est utile d’invoquer avec confiance ces mêmes saints Pères dont on consulte les ouvrages, pour obtenir par leur interces- Sion la grâce de bien entrer dans leurs sentiments sur les sujets qu’on veut traiter.
Il faut, après cela, éviter un écueil très ordinaire aux prédicateurs, qui se fient plus à la subtilité de leur es-
prit qu'à la sage simplicité de l'Évangile, et qui font uñ usage tout profane de l'Écriture, la forçant d'entrer dans toutes sortes de sujets, et s'en servant pour leurs vaines conceptions et pour des illusions peu solides, et des jeu d'imagination plus propres à égarer l'esprit qu'à toucher les cœurs. Il faut s'attacher aux interprétations les plus communément recues, expliquer l'Écriture par l'Écri ture même, et les saints Pères par les saints Pères, ets servir principalement de saint Augustin, de saint Jérôme de saint Grégoire, de saint Ambroise, de saint Chrysos tome et de la Glose interlinéaire |.
Après avoir fait un choix judicieux des sentiments di ces saints Pères, il faut se les rendre propres, et repasse lentement dans son esprit et tourner en tous sens dan son cœur, par une méditation attentive et aflectueuse cette doctrine sacrée, faisant de son âme comme un san€ tuaire de ces précieux restes de l'antiquité dont Dieu au trefois avait enrichi ses serviteurs. On doil conserver en core durant quelque. temps ce trésor, et pour en être um gardien plus digne et plus fidèle, il serait bon d'épurer tout de nouveau son cœur par la confession.
Avant ainsi une matière bien préparée, il faut y attire
4 | on y peut trouver des motifs et des exemples. Car il n x a point de mystère, ni d'endroit de la vie du Sauveur
La Glose interlinéaire sur la Bible à pour auteur Anselme de
Laon, qui fut professeur d’Abailard. On y a joint la Glose ordinaire de Nicolas de Lyre : Biblia sacra cum Glossa interlineari ordinaria et
Nicolai Lyrani Postilla atque Moralitatibus ; 6 vol. in f°, Venet. 1588.
faut qu'il tâche d'en pénétrer et d'en remplir son cœur, parce que, s’il est touché, il touchera ; s'il est embrasé, il embrasera ses auditeurs.
Tout ce qu'il aura étudié et médité de la sorte, avec les lumières qui lui seront venues d'en haut, doit lui Servir d'une matière, à laquelle il reste à donner la forme, y mettant de l'ordre et de la distinction pour aider sa mémoire et celle de ses auditeurs ; y joignant une doctrine ecclésiastique, qu'il faut toujours insérer dans la place naturelle, parce que autrement, ni elle ne plairait, ni elle ne toucherait; et prévoyant ensuite ce qui doit, dans chaque endroit, émouvoir davantage par le changement des cœurs et par la réforme de la morale.
Il est temps alors de marquer distinctement les points “de son discours, les choses principales, les liaisons, et “d'ébaucher même les mouvements. Mais il ne faut pas d'ordinaire tout écrire.mot à mot, ni attacher aux paroles lesprit de Dieu, qui en met souvent d’autres meilleures en la bouche sur-le-champ, et inspire les mouvements et
“les affections les plus capables de toucher, et les plus “convenables aux dispositions des auditeurs qu'il veut “convertir par le moyen de son prédicateur. |
L'affectation de la politesse du langage dessèche la dé- “yotion du prédicateur et de l’auditeur ; mais il ne doit pas aussi être grossier et tout à fait négligé, nifaire de la | peine à l'imagination et à l'oreille des assistants par des Mexpressions rudes et inusitées. Il ne faut pas moins de Msoin, en digérant ainsi son discours, pour prévoir €e Mqu'il faut éviter, que pour préparer ce qu'il fautdire, soit Lpour le sens, soit pour l'expression ; parce que, quelque touchant, quelque dévot et quelque excellent que soit Lun discours, une seule expression ridicule, une concep- ! tion trop forte et trop hardie, une pensée extraordinaire ou mal expliquée peut en faire perdre tout le fruit. | On peut après tout cela répéter son discours ets’exer- ! cer à le dire en son particulier, régler son geste, le ton
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de sa voix et tout le reste de son extérieur, aider s& mémoire par différentes marques, pour la rappeler à ces sortes de chiffres, si elle venait à s'égarer. Ë
Mais la précaution la plus importante qu'on doit prendre alors, c'est de se munir encore des armes de l’oraison et de la pénitence, que Jésus-Christ dit être nécessaires pour chasser les mêmes démons que le prédicateur doit combattre dans son discours. Il doit unir sa prière à celle que fit le Sauveur pour ceux mêmes à qui il se prépare de parler, lorsqu'il disait à son Père : Mo seulement je prie pour ceux-ci, mais encore pour ceux qui croiront dans la suite des siècles. \ I] faut qu'il invoque em ce même temps les Anges gardiens de ses auditeurs, et les Saints qui ont excellé dans les vertus qu'il veut persua der, et qu'il espère plus de leurs soins et de leur protec= tion, que de toute son industrie et de toute son élo= quence.
C'est une pratique très sainte, et qui ne manque jamais d'avoir d’heureux effets, que de faire, trois jours avant le sermon, quelque dévotion aux trois adorables Personnes de la très sainte Trinité, invoquant le Père pour le prier de fortifier la mémoire du prédicateur et celle dé ses auditeurs, suppliant le Fils d'éclairer leurs entende ments, et demandant au Saint-Esprit qu'il échauffe et qu'il excite leur volonté. |
Il est encore de la sagesse du prédicateur d'épurer alors sa conscience par la contrition, comme s'il allait mourir, et d'être prêt en effet à mourir pour la défense des vérités qu'il va prêcher. Il doit monter en chaire dan$ cet esprit, comme saint André et comme Jésus-Christ même montèrent sur la croix, où ils achevèrent leu# vie en prêchant. Il faut aussi qu'il prenne encore alors des sentiments de honte et de confusion, se considérant,
‘« Non pro eis autem rogo tantum, sed et pro eis qui creditu il sunt per verbum .eorum in me. » Joan., XVII, 20.
“comme un criminel qui va faire amende honorable, se dédire publiquement et pour l'amour de Dieu, de ce qu'il à dit contre sa gloire et contre son service.
Après s'être préparé de la sorte, il faut observer en préchant diverses choses que voici en peu de mots.
Il ne faut pas avoir les gestes d’un acteur de théâtre, ni aussi une action trop lente et trop morte; elle doit être vive, mais elle doit en même temps être juste et modeste, et paraître comme une autre sorte d'expression, qui féconde la parole et qui en dise beaucoup moins qu'elle, mais qui en fasse entendre beaucoup davantage.
Le prédicateur qui veut toucher les pécheurs, doit,
pour y mieux réussir, être touché le premier : et il le sera s'il se parle à lui-même en leur parlant: ce qu'il miera aisément, puisqu'il peut croire en effet qu’il est le plus grand pécheur du monde, ne connaissant dans “aucun autre plus de défauts et plus de misères qu'il en reconnaitra dans lui-même, pour peu qu'il y fasse de ré- “flexion. Il aura moins de sujets de craindre d'excéder dans les réprimandes qu'il fera aux autres, ayant pour leur faiblesse la même compassion qu'il a pour les | Siennes propres.
Qu'il évite la vanité de ne vouloir rien dire qui ait été | dit par d’autres, et qu'il ne fasse pas difficulté de se | Servir de ce qu'il aura trouvé de bon, non seulement dans les anciens, mais encore dans les modernes : puisque | Jésus-Christ n’a pas dédaigné de prendre le même sujet “de ses premiers sermons sur la pénitence, qu'avait pris devant lui saint Jean-Baptiste. Qu'il préche surtout la | pénitence comme ces deux premiers modèles des pré- Micateurs, et comme les Prophètes et les Apôtres l'ont fait. S'il arrive qu'en prèchant, il entende ou qu'il voie quelque chose dans ses auditeurs qui l'interrompe ou qui Mlui déplaise, qu’il ne détruise pas le fruit de son discours | par le mauvais exemple de son impatience.
Mn Qu'il ne dise rien d’offensant. ni qui puisse être pris | qui p
pour une invective contre des particuliers. La pilule bien préparée et un peu dorée n'en fera pas moins d effet : le moyen de la dorer et de l’adoucir, est de tirer des Pères et de l'ancienne doctrine de l'Église ce qu'il croira en conscience être obligé de dire contre les vices de ceux dont il a particulièrement la conversion en vue, et ils se sentiront d'autant plus pressés qu’ils s’apercevronb moins qu'on ait eu dessein de les presser. Mais surtout# qu'en les reprenant il ne fasse voir, et qu'il n'ait mêmes s'il se peut, dans l'âme aucune aigreur, mais uvre cha
rité tendre et une compassion sincère ; parce que autre
ment, au lieu de les guérir, on leur donne de l’horreu
du remède, et on le leur fait changer en poison.
Qu'il ne parle jamais de controverses, ni attaque les hé résies directement; mais qu'il se contente d’y établirindi rectement les vérités de la foi, en sorte que ceux qui saven quil y a des erreurs contraires, soient fortifiés dan les sentiments orthodoxes, et que ceux qui les ignorem puissent les ignorer toujours. S'il parle devant les héré tiques, qu il les convainque par de bonnes raisons ; maï qu'il n'espère pas de gagner l’esprit en rebutant le cœu eten leur insultant d’une manière trop aigre et trop haute
Qu'il se proportionne à la portée de son auditoire, @ qu'il soit persuadé qu'on désespère le peuple et qu ‘on l'éloigne de la dévotion lorsqu'on ne leur veut apprendre que la plus haute et la plus mystique contemplation, où le commun des chrétiens ne peut parvenir. ]
Qu'il évite toujours ces hyperboles énormes et ces cons CéphRE subtiles qu’on ne peut réduire, en quelque sens qu'on les prenne, à une exacte vérité. L'’éloquence de Ja chaire est principalement différente de toute autre élos quence, en ce qu'elle est consacrée à la vérité toute puré) et que le prédicateur doit y paraitre comme un témoin fidèle de cette même vérité qui n’a jamais besoin de dé guisement, et non pas comme un sophiste artificieux qui tâche de la corrompre pour la rendre plus agréable.
Qu il suggère différents moyens de pratiquer la vertu, lafin que, chacun y trouvant celui qui lui convient davantage, tout le monde en tire du profit.
Plus jl a de pouvoir et de crédit sur ses auditeurs, plus il doit s en servir pour reprendre les vices et les abus, ‘évitant toutes sortes d'intérêts humains, et craignant, s’il en usait autrement, d'être frappé de la même lèpre du péché, dont il aurait voulu guérir les autres : comme Giési fut puni de son avarice par le même mal dont Naaman venait d'être guéri.
Le. prédicateur enfin qui veut se sauver lui-même en sauvant les autres, doit sur toutes choses conserver l'humililé après son sermon, et se munir contre les vaines louanges des hommes, en considérant les jugements de Dieu, et ceux qu'il vient de prononcer lui-même contre à propre conduite, en les prononcant contre celle des écheurs.
C'étaient les avis que saint François de Borgia donnait ux prédicateurs de son Ordre ; et l'on voit encore aujourhui que les fruits de leur éloquence sont d'autant plus bondants. qu'ils s'attachent plus exactement à une maière de prêcher si sainte et si évangélique.