‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 169 sur 803 · SAINT-ALBAN, ANDRÉ · texte numérisé non relu

SAINT-ALBAN, ANDRÉ

M. Aurelly est-il au logis, André?

ANDRÉ

Non, monsieur, pour personne; mais ce n’est pas pour monsieur que je dis ça : il faut que vous entriez, vous. Il va descendre : monsieur veut-il que je l’aille avertir?

SAINT-ALBAN

Non, il peut être occupé; j’attendrai. (Il se promène, et dit à lui-même : ) Le devoir me presse d’agir... l’amour me retient... la jalousie... Non, jamais mon cœur ne fut plus tourmenté. S’aimeraient-ils? La douleur qu’elle a laissé voir ce matin était trop vive!... André?

ANDRÉ

Monsieur m’appelle?

SAINT-ALBAN, à part.

Ce garçon est naïf; faisons-le jaser. — (Haut, en s'asseyant.) Mon cher André...

ANDRÉ

Monsieur est plus bon que je ne mérite.

SAINT-ALBAN

Où est ta jeune maîtresse?

ANDRÉ

Ah! monsieur! On était si gai les autres voyages, quand vous arriviez ! ce n’est pas par intérêt que je le dis : mais de ce que vous ne logez plus ici, ça fait une peine à tout le monde... Mameselle pleure, pleure, pleure! et notre maître!... On a servi le dîner : M. de Mélac, son fils, personne ne s’est mis à table; ni monsieur non plus, ni mameselle non plus.

SAINT-ALBAN, à lui-même.

Ni mademoiselle non plus! pleurer! ne rien prendre ! il y a plus que de l’amitié ; la reconnaissance ne va pas si loin.

ANDRÉ

Moi, je suis si triste qu’en vérité, hors mes repas, tout est resté à faire aujourd’hui.

SAINT-ALBAN

Mais dis-moi, André : est-ce qu’on ne parle pas quelquefois de la marier?

ANDRÉ

Oh ! que oui ! très-souvent bien des gens de Lyon l’ont demandée; mais- bernique ! pas pour un diantre ! notre maître s’y entête.

SAINT-ALBAN

Et ces refus paraissent-ils la contrarier, l’affliger?

ANDRÉ

Elle? ah! vous la connaissez bien! Un mari? elle s’en soucie... comme moi. Pourvu qu’elle soit obligeante à ravir, qu’elle veille sur toute la maison, qu’elle épargne le bien de son oncle, et qu’elle donne tout son chétif avoir aux pauvres gens, elle est gaie comme un pinson.

SAINT-ALBAN, à part.

Quel éloge! dans une bouche maladroite! Iï m’enflamme. (Il tire sa bourse.) Tiens, ami, prends ceci, et dis-moi encore...

ANDRÉ

Un louis! oh! mais... si ce que monsieur voudrait savoir était un mal!...

SAINT-ALBAN

Non; c’est ton honnêteté que je récompense. Nous raisonnons... Entre tous les gens qui ont des vues sur la demoiselle, j’aurais pensé que le jeune Mélac...

ANDRÉ

Eh bien! monsieur me croira s’il voudra, mais cette idée-là m’est aussi venue plus de cent fois pour eux. Pas vrai que ça ferait un bien gentif ménage ?

SAINT-ALBAN, avec chagrin.

Elle et lui ?

ANDRÉ

Ah! c’est qu’elle est si joliment tournée à so|t humeur ! et c’est qu’il l’aime ! il l’aime !

SAINT-ALBAN, à lui-même.

Il l’aime!... Pourquoi m’en troubler? J’ai d^ m’y attendre. Qui ne l’aimerait pas?

ANDRÉ

Il n’y a que ceux qui ne l’ont jamais vue...

SAINT-ALBAN

Et... crois-tu que ta jeune maîtresse 1 \ accorde du retour?

ANDRÉ, cherchant à comprendre.

Du retour?

Oui.

ANDRÉ, riant niaisement.

Ah! ah! ah! je vois bien à peu près ce que monsieur veut dire. — Mais tenez, il ne faut pas mentir : en conscience, tout ce que je sais, c’est que je sais bien que je n’en sais rien.

SAINT-ALBAN, à lui-même.

S’il en était préféré! dans l’intimité où vivent leurs parents, aurait-on manqué de les unir?

ANDRÉ

Ils ne sont pas désunis pour ça. Quoiqu’elle le gronde toujours, il ne saurait être une heure sans venir faire le patelin autour d’elle; et quand il peut attraper quelque morale, il s’en va content!...

SAINT-ALBAN

C’est assez, ami. (A lui-même.) Sans doute ils attendaient cette survivance pour conclure... et moi je l’apporte ! Je forge l’obstacle que je redoute !

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