‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 20 sur 803 · Mémoires secrets, t. Vl, p · texte numérisé non relu

Mémoires secrets, t. Vl, p

VIE DE BEAUMARCHAIS. X[X

bruit peu favorable à sa considération menaçait de mal tourner, sa mise au For-l’Évêque ne lui porta pas un coup moins fatal. Comment, n’étant plus libre, pourra-t-il le suivre ? Comment pourra-t-il voir ses juges? De là pressantes sollicitations de sa part au duc de la Vrillière, avec l’appui de M. de Sartine : « Permettez-moi seulement, écrit-il au duc, d’aller pendant quelques jours instruire mes juges au palais, dans la plus importante affaire pour ma fortune et mon honneur »

M. de la Vrillière cède. Le 22 mars, après un mois moins deux jours de séquestre absolu, Beaumarchais put sortir du For-l’Évêque, mais sans être libre encore. L’agent Santerre le suivra partout et il ne devra prendre ses repas et coucher que dans sa prison. Peu lui importe, le meilleur est obtenu : il peut s’occuper lui-même de son procès qui à ce moment est en délibéré, avec le conseiller Goëzman pour rapporteur.

C’est un ancien juge au conseil souverain d’Alsace2, qu’en 1771 le chancelier Maupeou a mis de son parlement lorsqu’il l’a constitué, et qui n est pas fait, il s en faut, pour le rendre recommandable. Il ajouterait plutôt à sa déconsidération, qui depuis le premier jour n’a cessé de grandir et est alors au comble. Juge de fort mince scrupule, M. Goëzman ne tient sa porte hermétiquement close que pour la faire mieux forcer par l’argent des plaideurs; besoigneux pour son propre compte, car nous verrons qu’il court les bonnes fortunes, et pour le compte aussi de sa seconde femme qui, jeune encore et assez jolie, est d’une coquetterie fort coûteuse, il laisse sa justice pourvoir à ses dépenses.

Beaumarchais sait tout cela par une de ses sœurs, madame Lépine, l’horlogère, chez qui va souvent un certain Bertrand d’Airolles, ami du libraire Lejay, dont madame Goëzman fréquente la boutique. Pour deux cents louis l’on aura, lui dit-on, les bonnes grâces de madame, et par elle on obtiendra ce qui serait si nécessaire, quelques audiences de monsieur. Beaumarchais, alors assez mal en argent comptant, emprunte cent louis à son ami la Châteigneraie, et par l’entremise de Bertrand d’Airolles les fait donner à madame Goëzman pour avoir une première audience. Il l’obtient. Le lendemain meme du marché, à neuf heures du soir, escorté de son garde du For-l’Évêque et de Falconnet son avocat, il voit M. Goëzman dans son cabinet, quai Saint-Paul, mais sans pouvoir presque lui rien dire, et surtout sans en rien tirer. Une seconde audience est indispensable ; on ne l’aura qu’avec les cent autres louis demandés d’abord. Beaumarchais ne sait où les trouver et offre à la place une montre en brillants, dont madame Goëzman se contente, en ajoutant toutefois que quinze louis ne seraient pas inutiles comme gratification pour le secrétaire. Beaumarchais les donne, ne voyant là qu’une bagatelle. Ce ne sera pas moins tout à l’heure, onle verra, que la chose la plus importante. Il attend alors 1 audience promise et payée. L’heure en est fixée au dimanche soir, 4 avril, avant-veille du jour où l’arrêt doit être rendu. Il ne l’obtient pas. M. Goëzman n’a jamais été plus inaccessible. Sa femme fait dire qu’il n’y a pas de sa faute, que l’audience manquée le dimanche sera accordée le lundi, et que, du reste, dans le cas contraire elle s’empressera de rendre ce qu’elle a reçu. Beaumarchais augure fort mal de tout cela pour son affaire. L’offre de la restitution par madame Goëzman lui est surtout d’un très-mauvais présage : « Pourquoi, dit-il dans son Mémoire à consulter , s’engageait-elle à rendre l’argent? je ne 1 avais pas exigé. » Il pressent que l’audience ne lui sera pas plus accordée le lundi que le dimanche, et il y voit la preuve que Goëzman se cache pour ne pas lui laisser deviner qu il est déjà condamné.

Ilne se trompe ni sur un point ni sur l’autre : l’audience, en effet, ne vientpas, et le lendemain, sur le rapport de Goëzman, arrêt est rendu qui réforme celui de la chambre des

. M. de Lomênie, t. 1, p. 289, a publié cette lettre. 1 2. Paul Huot, Goëzman et sa famille, 1863, in-8.

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enquêtes, et enlève à Beaumarchais tout ce qu’il y avait gagné. Il se voit à la mer, nerdu corps et biens, d’autant plus que M. de la Blache, dont il devient le debiteur, au lieu de rester son créancier, sera impitoyable. La saisie-arrêt qu’il fait mettre, sans desemparer sur tout ce qu’il possède ne tarde pas à le lui prouver. Libre, il pourrait peut-etre parer’ au désastre, mais M. de la Vrillière le tient toujours sous clé : « Mon crédit est tombé mes affaires dépérissent, » écrit-il à M. de Sartine, et, pour bien faire voir quune plus longue captivité l’achèvera, il ajoute : « 11 est prouvé que mon emprisonnement me coûte cent müle francs. Le fond, la forme, tout fait frémir dans cet inique arrêt, et je ne puis m’en relever tant qu’on me retiendra dans une horrible prison. » La fièvre l’y a pris, et il y mourra. M. de Sartine, après cette lettre, intercède près de M. de la Vrillière, qui

se laisse enfin toucher. ,

Le 8 mai la prison s’ouvre. Vite Beaumarchais revient à son jugement, et d abord à son juge. Le soir même de la sentence, madame Goëzman avait fait rendre à madame Lépine, par Bertrand d’Airolles, les cent louis et la montre en brillants. Restaient les quinze louis demandés pour le secrétaire, mais que Beaumarchais, sûr de l’honnêteté de ce jeune homme, à qui, dans le commencement de l’affaire, il avait à grand’peine fait accepter un léger cadeau, pensait bien qu’elle avait gardés pour elle. Il voulut s’en éclaircir, se renseigna près du secrétaire, et apprit qu’en effet pas un des quinze louis n était arrivé jusqu a lui. Il les réclama alors à madame Goëzman dans une lettre assez verte, où, après avon rappelé le rapport où M. le conseiller l’avait fort mal traité, il lui donnait nettement a entendre que la femme ne devait pas se faire payer des injures du mari.

Elle s’indigna, cria bien haut ; Beaumarchais fit de même et Goëzman alors intervint: il porta plainte à M. de la Vrillière et àM. de Sartine. Beaumarchais, qu’il croyait effrayer, ne lâcha point prise. Il lui semblait voir se lever sa vengeance. Montrer que son rapporteur a laissé sa femme recevoir de lui de l’argent, c’est presque prouver que le rapporteur lui-même en a pu recevoir de l’adverse partie, M. le comte de la Blache, et que l’arrêt qui l’a condamné n’ayant pas eu d’autre mobile doit par conséquent être casse. Il ne dément donc rien de ce que Goëzman, dans sa plainte, a dit de ses récriminations contre sa femme. Il insinue même adroitement, dans une lettre qu’il adresse à un très haut personnage et qu’il fait courir, que Goëzman aurait tort de s’en tenir là, et qu’il doit le poursuivre. L’imprudent, mal instruit peut-être de tout ce qu’a fait sa femme, ou trop sur de sa force contre un ennemi déjà par terre, saisit le défi au bond. Il attaque Beaumarchais en

calomnie. . r-

Alors commence cette lutte étrange, engagée pour quinze misérables louis, et dont i incalculable résultat ne sera pas moins que le coup le plus terrible, le plus mortel porte au parlement Maupeou; ce combat étonnant de toute une magistrature, qui soutient un des siens contre un seul homme que personne au contraire n’appuie, dont pas un avocat ne veut prendre la défense1, qui même, nous l’avons vu, a contre lui l’opinion publique tout entière; mais qui, dès la première passe, a déjà fait si vaillamment figure, que 1 opinion s’est retournée pour lui revenir. Il a mis tout le monde du côté de son esprit.

Il est vrai que cet esprit a toutes les ressources : que plaidoirie, satire, drame, comedie, il sait tout manier, tout faire agir pour sa cause2; et quune fois revenue, 1 opinion ne demande qu’à le suivre dans sa voie, dans son attaque contre une magistiature exéciee e tombée dans un tel mépris, que le grand conseil, dont M. de Maupeou avait tiré suitout ce parlement, n’était plus appelé que « la chambre de 1 Égout3. »

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