‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 249 sur 803 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

LE COMTE ET CHÉRUBIN cachés, SUZANNE, BASILE.

BASILE

N’auriez-vous pas vu monseigneur, mademoiselle?

SUZANNE, brusquement.

Hé ! pourquoi l’aurais-je vu? Laissez-moi.

BASILE s’approche.

Si vous étiez plus raisonnable, il n’y aurait rien d’étonnant à ma question. C’est Figaro qui le cherche.

SUZANNE

Il cherche donc l’homme qui lui veut le plus de mal après vous ?

Voyons un peu comme il me sert.

BASILE

Désirer du bien à une femme, est-ce vouloir du mal à son mari ?

SUZANNE

Non, dans vos affreux principes, agent de corruption !

BASILE

Que vous demande-t-on ici que vous n’alliez prodiguer à un autre? Grâce à la douce cérémonie, ce qu’on vous défendait hier, on vous le prescrira demain.

SUZANNE

Indigne !

BASILE

De toutes les choses sérieuses, le mariage étant la plus bouffonne, j’avais pensé...

SUZANNE, outrée.

Des horreurs. Qui vous permet d’entrer ici?

BASILE

Là, là, mauvaise ! Dieu vous apaise ! il n’en sera que ce que vous voulez. Mais ne croyez pas non plus que je regarde monsieur Figaro comme l’obstacle qui nuit à monseigneur; et, sans le petit page...

SUZANNE, timidement.

Don Chérubin?

BASILE la contrefait.

Cherubino di amore , qui tourne autour de vous sans cesse, et qui ce matin encore rôdait ici pour y entrer, quand je vous ai quittée. Dites que cela n’est pas vrai?

SUZANNE

Quelle imposture! Allez- vous -en , méchant homme !

BASILE

On est un méchant homme parce qu’on y voit

LE MARIAGE DE FIGARO, ACTE 1, SCÈNE IX

clair. N’est-ce pas pour vous aussi cette romance dont il fait mystère?

SUZANNE, en colère.

Ah! oui, pour moi !

BASILE

À moins qu’il ne l’ait composée pour madame! En effet, quand il sert à table, on dit qu’il la regarde avec des yeux!... Mais, peste, qu’il ne s’y joue pas; monseigneur est brutal sur l’article.

SUZANNE, outrée.

Et vous bien scélérat, d’aller semant de pareils bruits pour perdre un malheureux enfant tombe dans la disgrâce de son maître.

BASILE

L’ai-je inventé? Je le dis, parce que tout le monde en parle.

LE COMTE se lève.

Comment, tout le monde en parle!

SUZANNE

Ah! ciel!

BASILE

Ha, ha!

LE COMTE

Courez, Basile, et qu’on le chasse.

BASILE

Ah! que je suis fâché d’être entré!

SUZANNE, troublée.

Mon Dieu! mon Dieu!

LE COMTE, à Basile.

Elle est saisie. Asseyons-la dans ce fauteuil.

SUZANNE le repousse vivemen'.

Je ne veux pas m’asseoir. Entrer ainsi librement, c’est indigne!

LE COMTE

Nous sommes deux avec toi, ma chère. Il n’y a plus le moindre danger!

BASILE

Moi je suis désolé de m’être égayé sur le page, puisque vous l’entendiez; je n’en usais ainsi que pour pénétrer ses sentiments, car au fond...

Cinquante pistoles, un cheval, et qu’on le renvoie à ses parents.

BASILE

Monseigneur, pour un badinage?

LE COMTE

Un petit libertin que j’ai surpris encore hier avec la fille du jardinier.

BASILE

Avec Fanchette?

LE COMTE

Et dans sa chambre.

SUZANNE, outrée.

Où monseigneur avait sans doute affaire aussi?

LE COMTE, gaiement.

J’en aime assez la remarque.

BASILE

Elle est d’un bon augure.

LE COMTE, gaiement.

Mais non; j’allais chercher ton oncle Antonio, mon ivrogne de jardinier, pour lui donner des ordres. Je frappe, on est longtemps à m’ouvrir; ta cousine a l’air empêtré, je prends un soupçon, je lui parle, et, tout en causant, j’examine. Il y avait derrière la porte une espèce de rideau, de portemanteau, de je ne sais pas quoi, qui couvrait des hardes : sans faire semblant de rien, je vais doucement, doucement lever ce rideau ( pour imiter le geste il lève la robe du fauteuil ), et je vois... {Il aperçoit le page.) Ah !...

BASILE

Ha, ha!

LE COMTE

Ce tour-ci vaut l’autre.

BASILE

Encore mieux.

LE COMTE, à Suzanne.

A merveille, mademoiselle : à peine fiancée, vous faites de ces apprêts? C’était pour recevoir mon page que vous désiriez d’être seule? Et vous, monsieur, qui ne changez point de conduite, i) vous manquait de vous adresser, sans respect pour votre marraine, à sa première camériste, à la femme de votre ami ! Mais je ne souffrirai pas que Figaro, qu’un homme que j’estime et que j’aime, soit victime d’une pareille tromperie. Était-il avec vous, Basile?

SUZANNE, outrée.

Il n’y a tromperie ni victime; il était là lorsque vous me parliez.

LE COMTE, emporté.

Puisses-tu mentir en le disant! son plus cruel ennemi n’oserait lui souhaiter ce malheur.

SUZANNE

Il me priait d’engager madame à vous demander sa grâce. Votre arrivée l’a si fort troublé, qu il s’est masqué de ce fauteuil.

LE COMTE, en colère.

Ruse d’enfer! je m’y suis assis en entrant.

CHÉRUBIN

Hélas, monseigneur, j’étais tremblant derrière.

LE COMTE

Autre fourberie! je viens de m’y placer moimême.

CHÉRUBIN

Pardon, mais c’est alors que je me suis blotti dedans.

LE COMTE, plus outré.

C’est donc une couleuvre que ce petit... serpentlà! il nous écoutait!

CHÉRUBIN

Au contraire, monseigneur, j’ai fait ce que j ai pu pour ne rien entendre.

LE COMTE

0 perfidie ! (A Suzanne.) Tu n’épouseras pas | Figaro.

LE MARIAGE DE FIGARO, ACTE I, SCÈNE X

BASILE

Contenez-vous, on vient.

LE COMTE, tirant Chérubin du fauteuil et le mettant sur ses pieds.

Il resterait là devant toute la terre!

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