LA MÈRE COUPABLE, ACTE V, SCÈNE I
FIGARO, s’écriant.
Oui! l’infâme Bégearss : je l’ai surpris tantôt qui la remettait à monsieur.
LE COMTE, parlant vite.
Non, je la dois au seul hasard. Ce matin, lui et moi, pour un tout autre objet, nous examinions votre écrin, sans nous douter qu’il eût un double fond. Dans le débat, et sous ses doigts, le secret s’est ouvert soudain, à son très-grand étonnement.
Il a cru le coffre brisé !
FIGARO, criant plus fort.
Son étonnement d’un secret? Monstre ! c’est lui qui l’a fait faire!
LE COMTE
Est-il possible?
LÀ COMTESSE
Il est trop vrai.
LE COMTE
Des papiers frappent nos regards, il en ignorait l’existence; et, quand j’ai voulu les lui lire, il a refusé de les voir.
SUZANNE, s’écriant.
Il les a lus cent fois avec madame!
LE COMTE
Est-il vrai? Les connaissait-il?
LA COMTESSE
Ce fut lui qui me les remit, qui les apporta de l’armée, lorsqu’un infortuné mourut.
LE COMTE
Cet ami sûr, instruit de tout?...
FIGARO, LA comtesse, SUZANNE, ensemble, criant. C’est lui !
LE COMTE
O scélératesse infernale ! Avec quel art il m’avait engagé! A présent je sais tout.
, FIGARO
Vous le croyez !
LE COMTE
Je connais son affreux projet. Mais, pour en être plus certain, déchirons le voile en entier. Par qui savez-vous donc ce qui touche ma Florestine ?
LA COMTESSE, vite.
Lui seul m’en a fait confidence.
LÉON, vite.
Il me l’a dit sous le secret.
SUZANNE, vite.
Il me l’a dit aussi.
LE COMTE, avec horreur.
O monstre! Et moi j’allais la lui donner! mettre ma fortune en ses mains!
FIGARO, désolé.
O proscription sur moi ! Si l’argent est remis, tout ce que j’ai fait est perdu! Je cours chez M. Fal. Dieu veuille qu’il ne soit pas trop tard!
LE COMTE, à Figaro.
Le traître n’y peut être encore.
S’il a perdu un temps, nous le tenons. J’y cours.
[Il veut sortir.)
LE COMTE, vivement , l’arrête.
Mais, Figaro, que le fatal secret dont ce moment vient de t’instruire reste enseveli dans ton sein !
FIGARO, avec une grande sensibilité.
Mon maître, il y a vingt ans qu’il est dans ce sein-là, et dix que je travaille à empêcher qu’un monstre n’en abuse! Attendez surtout mon retour avant de prendre aucun parti.
LE COMTE, vivement.
Penserait-il se disculper?
FIGARO
Il fera tout pour le tenter ; {il tire une lettre de sa poche) mais voici le préservatif. Lisez le contenu de cette épouvantable lettre; le secret de l’enfer est là. Vous me saurez bon gré d’avoir tout fait pour me la procurer. {Il lui remet la lettre de Bégearss.) Suzanne ! des gouttes à ta maîtresse. Tu sais comment je les prépare. {Il lui donne un jiacon.) Passez-la sur sa chaise longue; et le plus grand calme autour d’elle. Monsieur, au moins, ne recommencez pas; elle s’éteindrait dans nos mains!
LE COMTE, exalté.
Recommencer! je me ferais horreur!
FIGARO, à la comtesse.
Vous l’entendez, madame? Le voilà dans son caractère! et c’est mon maître que j’entends. Ah! je l’ai toujours dit de lui : la colère, chez les bons cœurs, n’est qu’un besoin pressant de pardonner ! {Il sort précipitamment. Le comte et Léon prennent la comtesse sous les bras ; ils sortent tous.)