Loménie, t. II, p
VIE DE BEAUMARCHAIS
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très tendre 1 » — c’était, comme on sait, celui de Malbrou , redevenu à la mode — et ce qu'il espérait se produisit. Tout le monde, jusqu’à la reine, chanta la romance, et mourut d’envie d’entendre le reste. Beaumarchais apprit que ce désir de voir jouer la Folle Journée était surtout très-vif dans la société de la duchesse Jules, la plus intime amie de la reine; vite il y fit savoir qu’on pouvait disposer de lui, et il écrivit à Préville pour qu’on se tînt prêt à la Comédie, sans lui dire-encore où l’on jouerait : « Ce ne sera, dit-il, qu’une représentation bourgeoise, et qui ne peut donner aucune crainte aux acteurs. .. La pièce, ajoute-t-il, a d’ailleurs passé depuis longtemps à la censure, et les obstacles qui s’opposent à la représentation sont de pure intrigue. A l’égard des rôles, ils prendront pour les remplir les sujets qu’ils auront sous la main 2. » C’est le 30 avril qu’il écrivait cette lettre. Un mois après, tout est changé, mais pour ne marcher que mieux. Ce n’est plus en cachette, derrière un paravent, qu’on jouera la Folle Journée , mais sur un théâtre, et le plus recherché de tous, celui des Menus-Plaisirs, qui dépend de la maison du roi. C’est aujourd’hui, comme on sait, la salle du Conservatoire. Beaumarchais y a fait faire aux comédiens douze ou quinze répétitions à ses frais, qui ne lui coûtent pas moins de dix à douze mille francs3. Il compte avoir toute la cour, même la reine, et il a fait distribuer aux ministres, princes, princesses, marquis, marquises, etc., des billets avec une vignette de Figaro dans son costume. Le 13 juin, tout est prêt pour le soir, lorsque dans la journée même arrive, par un exprès de M. le duc de Villequier, signification aux comédiens pour qu’ils aient à s’abstenir de jouer. C’est un ordre formel du roi. Pourquoi? Beaumarchais ne l’a pas su 4, mais il est possible de le supposer. Louis XVI aura sans doute appris qu’un jour chez l’ancien ministre Amelot, qui lui disait: « Ce qui empêchera toujours de jouer la pièce, c’est que le roi s’y opposera toujours, » le drôle lui riposta : « Si ce n’est que cela, Monsieur, elle sera jouée 5. » La réponse de Louis XVI à cette fanfaronnade a été la nouvelle défense. Par ce coup de force, il prouve qu’il n’est pas si faible, et peut, au besoin, ce qu’il veut.
Beaumarchais n’insista plus, et, pressé par d’autres affaires, partit pour Londres. A son retour, tout a changé encore. Une représentation organisée par M. de Vaudreuil pour la duchesse Jules et le comte d’Artois, dans son château de Gennevilliers, n’attend plus que son consentement. On a même celui du roi, qui, voyant qu’on ne jouera plus sur un de ses théâtres, et trouvant là un biais pour ne plus dire non, a, comme il lui arrivera toujours en toutes choses, fini par dire oui.
Maître ainsi de la situation, Beaumarchais en profite pour faire ses conditions sous un nouveau masqué. Il joue à la pudeur, élève des doutes à son tour sur la décence de sa pièce, qui pourrait effaroucher de si nobles oreilles, et finalement demande un nouveau censeur, jurant qu’il n’autorisera que si celui-ci autorise. On lui donne l’académicien Gaillard, qui fait la seule chose qui lui fûtpossible enpareille circonstance: il donne son approbation. La pièce est jouée à Gennevilliers, le 26 septembre, avec un succès fou, mais par une chaleur étouffante, qui oblige Beaumarchais à briser quelques carreaux avec sa canne, ce qui fait dire qu’il a doublement cassé les vitres 6.
Ayant pour lui ce succès, que fort peu de restrictions des prudes ont troublé; ayant, qui plus est, l’approbation de la censure, dont il ne s’est pas prémuni pour autre chose, il court persuader au ministre de Paris, M. de Breteuil, qui d’ailleurs n’y contredit guère, que sa pièce doit être à présent permise, qu’il va en prévenir les comédiens et, bref, se faire jouer. Le lieutenant de police intervient, qui d’abord lui signifie d’avoir à s’en bien garder, mais qui un peu
1. Mémoires secrets, t. XXI, p. 136. i 4. Loménie, t. II, p. 307, note.
2. Journal de V amateur d'autographes, t. 1, n° 19. 5. Mémoires secrets , t. XXV, p. 327.
3. Correspondance secrète , t. XIV, p. 397. ] 6. Madame Lebrun, Souvenirs, 1. 1, p. 147.
VIE DE BEAUMARCHAIS
plus tard lui fait savoir que, d’après une lettre qu’il a reçue du roi, la pièce pourrait peut-être devenir jouable, si deux censeurs encore la revoyaient et l’épluchaient à fond. Il les accepte.
Il passe par la censure de M. Guidi, qui lit en grognant, qui refuse de communiquer avec lui1 2, et, en fin de compte, lui est contraire. Le quatrième censeur — car nous voici à quatre, en commençant par M. Coqueley, qu’on a pu oublier— se montre de composition plus douce : c’est Desfontaines, qui fait aussi des pièces — on connaît son répertoire avec Pus et garré et qui sait compatir par conséquent aux tracas du métier. 11 indique quelques cor-
rections, et signe qu’il approuve. Beaumarchais se croit alors en droit d’écrire à M. de Breteuil pour qu’on en finisse. Sur quatre censeurs, trois sont pour lui, n’est-ce pas assez? On lui répond par l’envoi d’un cinquième, M. Bret, bon homme du reste, qui approuve sans correction. Un autre, un sixième — nous voilà bien loin des deux ou trois, du monologue de Figaro — vient encore après. Il sera le dernier, mais le plus terrible. C’est le discret et compassé M. Suard, l’académicien, qui pince sans rire et mord sans montrer les dents. Il fait un rapport foudroyant, dans lequel il désapprouve tout
Beaumarchais s’en relève, car pour l’agilité de tels esprits il n’y a pas de coup de grâce. La majorité des censeurs est pour lui : il a eu quatre voix sur six. Il s’en fait une autorité près de M. de Breteuil , et fort du reste de l’appui des mieux en cour : Vaudreuil, Fronsac etc., il l’emporte. Le roi consent. On l’y a décidé vers la fin, en l’assurant que la pièce tomberait : « Oui, cent fois de suite, » a dit Sophie Arnould, qui connaît ce cancan de Versailles3. Beaumarchais profite de cet espoir de sa chute pour se faire jouer au plus vite. Le 31 mars 1784, il a sa permission en poche et il l’écrit à Préville, qui était de ceux qui l’attendaient le moins4. On répète à petit bruit pour que la pièce en fasse un plus grand, et
le 27 avril elle est représentée. . . . ,
Jamais on n’avait vu tant de monde ni de si brillant. Marquises et duchesses sont arrivées dès le matin, et ont dîné dans les loges des comédiennes afin de pouvoir se placer les premières- comtes et marquis ont dû se mêler à la queue du public; on y a vu jusqu à descordons bleus5 ! Et tout cela pourquoi? pour se voir berner, persifler, bafouer cinq actes durant en la personne d’un de leurs pareils, le comte Almaviva, par un ancien barbier
Le spectacle, commencé à cinq heures et demie, ne finit, chose alors inouïe, qu à dix heures. La recette fut énorme comme le succès : cinq mille cinq cent onze livres, mille francs de plus que les grands jours avec chambrée complète! Les représentations suivantes ne la firent que fort peu baisser. A la trente et unième, cent cinquante mille livres étaient déjà encaissées. Aussi que de colères chez les envieux, que de complots chez les mécontents pour tâcher, non de faire tomber la pièce, c’était désormais impossible, mais de pousser fauteur à bout et de l’amener à quelque éclat! A la cinquième représentation, ou on attendait la reine qui ne vint pas, et fit ainsi en partie manquer ce qu on espérait de la malice du complot, une pluie de petits imprimés tomba des quatrièmes loges. C était une atroce épigramme contre l’auteur et sa comédie. Il n’en sourcilla pas. Sa seule vengeance «*.” W * - « pensait bien que l’affaire .’étau
cabinet de Suard, qui le dirigeait, et d’étaler l’épigramme au beau milieu de sa lettre,
prière de publier le tout 6.
1. Y. plus loin, dans la partie inédite des OEuvres, la lettre à M. de Breteuil.