‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 493 sur 803 · CONFRONTATION DE MOI A MADAME GOËZMAN · texte numérisé non relu

CONFRONTATION DE MOI A MADAME GOËZMAN

On n’imaginerait pas combien nous avons eu de peine à nous rencontrer, madame Goëzman et moi : soit qu’elle fût réellement incommodée autant de fois qu’elle l’a fait dire au greffe, soit qu’elle eût plus besoin d’être préparée pour soutenir le choc d’une confrontation aussi sérieuse que la mienne. Enfin nous sommes en présence.

Après les serments reçus et les préambules ordinaires sur nos noms et qualités, on nous demanda si nous nous connaissions. Tour cela non, dit madame Goëzman ; je ne le connais ni ne veux jamais le connaître. Et l’on écrivit. — « Je n’ai pas « l’honneur non plus de connaître madame; mais « en la voyant je ne puis m’empêcher de former « un vœu tout différent du sien. » Et l’on écrivit.

Madame Goëzman, sommée ensuite d’articuler ses reproches, si elle en avait à fournir contre moi, répondit : Écrivez que je reproche et récuse

monsieur, parce qu’il est mon ennemi capital et parce qu'il a une àme atroce, connue pour telle dans

t0UL trouvaUa phrase un peu masculine pour une dame; mais en la voyant s’affermir sur son siégé sortir d’elle-même, enfler sa voix pour me dire : ces premières injures, je jugeai qu elle avait senti besoin de commencer l’attaque par une période vigoureuse, pour se mettre en lorce , e j en sus pas mauvais gré.

Sa réponse écrite en entier, on m interroge a mon tour. Voici la mienne: «Je n’ai aucun irepro- « che à faire à madame, pas meme sur la petite « humeur qui la domine en ce moment; mais bien « des regrets à lui montrer de ne devoir qu a un « procès criminel l’occasion de lui offrir mes pre- « miers hommages. Quant à l’atrocité de mon ame, « j’espère lui prouver par la modération de mes « réponses, et par ma conduite respectueuse, que « son conseil l’a mal informée sur mon compte. » Et l’on écrivit. Tel est en général le ton qui a régné entre cette dame et moi pendant huit heures que nous avens passées ensemble en deux fois

MÉMOIRES

le temps d'observer au lecteur que le tableau de ces confrontations n’est point un vain amusement que je lui présente : il m’est très-important qu on y voie l’embarras de la dame pour lier a des idees très-communes les grands mots de palais, dont son conseil avait eu la gaucherie de les habiller. La soi disant audience... envers et contre tous... amsi qu’elle avisera... un commencement de preuve par écrit..., et autres phrases où l’on sent la présence du dieu qui inspire la prêtresse, et lui fait rendre ses oracles en une langue étrangère qu elle-meme

n’entend point. . , >

Enfin madame Goëzman fut si longtemps chercher, répétant toujours la soi-disant audience..., le greffier la plume en l’air, et nos six yeux fixés sur elle, que M. de Chazal, commissaire, lui dit avec douceur : Eh bien ! madame, qu entendez-vous par la soi-disant audience? Laissons les mots, assurez vos idées : expliquez-vous, et je rédigerai fidèlement votre interpellation. — Je veux dire , monsieur , que je ne me mêle point des affaires ni des audiences de mon mari , mais seulement de mon ménaqe : et que si monsieur a remis une lettre a mon

Le greffier lit mes interrogatoires et recolements? après lesquels on demande a madame Goëzman si elle a quelques observations a faire sur ce qu’elle vient d’entendre. « Ma loi non, mon-

« sieur, répond-elle en souriant au magistrat: que

« voulez-vous que je dise a tout ce fatras de b « tises? Il faut que monsieur ait bien du temps a (( perdre pour avoir fait écrire autant de plati- « Les. » Je ne fus pas fâché de la voir un peu adoucie sur mon compte, car enfin des betises ne

sont pas des atrocités.

Faites vos interpellations, madame, lui d conseiller-commissaire. Je suis obligé de vous prévenir qu’après ce moment il ne sera plus temps.

— Eh! mais, sur quoi , monsieur? Je ne vois pas, moi... Ah!... écrivez qu’en général toutes les réponses de monsieur sont fausses et suggérées- .

Je souriais. Elle voulut en savoir la raison:

« C’est, madame, qu’à votre exclamation j ai bien jugé que vous vous rappeliez subitement cette partie de votre leçon; mais vous auriez pu 1 appliquer plus heureusement. Sur une foule d objets qui vous sont étrangers dans mes interrogatoires vous ne pouvez savoir si mes réponses son fausses ou vraies. A l’égard de la suggestion , vous avez certainement confondu, parce qu êtant gardé par votre conseil comme le chef d une cliqua (pour user de vos termes), on vous aura dit que je suggérais les réponses aux autres, , et non que les miennes m’étaient suggérées. Mais n auriez-vous rien à dire de particulier sur la lettre que j’ai eu l’honneur de vous écrire, et qui m a procuie au dience de M. Goëzman?» - Certainement monsieur.■■ Attendez... écrivez... Quant al egard soi-disant audience... de la soi-disant... autence.;.

Tandis qu’elle cherche ce qu’elle veut dire, j ai

laquais, ce n’a été que par excès de mechancete : ce que je soutiendrai envers et contre tous. — Le grelfier écrivait. — Daignez nous expliquer, madame, quelle méchanceté vous entendez trouver dans faction toute simple de remettre une lettre a un valet ? Nouvel embarras sur ma méchanceté ; cela devenait long... et si long... que nous hissâmes la ma méchanceté ; mais en revanche elle nous dit . S il est vrai que monsieur ait apporté chez moi une lettre, auquel de nos gens l’a-t-il remise ? — A un jeune laquais blondin, qui nous dit être a vous, madame.

,Vj, i voilà une bonne contradiction . Le rivez

que monsieur a remis la lettre à un blondin ; mon laquais nest pas blond , mais châtain clair (je fus atterré de cette réplique). Et si c’était mon laqua, s, comment est ma livrée ? —Me voilà pris. Cependant, me remettant un peu, je répondis de mon mieux. Je ne savais pas que madame eût une livrée par ' culière — Écrivez, écrivez, je vous prie, que monsieur, qui a parlé à mon laquais, ne sait pas que j ai une livrée particulière; moi qui en ai deux, ce d’hiver et celle d’été! - Madame, j’entends si peu vous contester les deux livrées d hiver et de e qu’il me semble même que ce laquais était en veste de printemps du matin, parce que nous étions au 3 avril. Pardon si je me suis mal explique. Comme en vous mariant il est naturel que vos gens aient quitté votre livrée pour ne plus porter que cel e de la maison Goëzman, je n aurais pu is ‘“g à l’habit si le laquais était a monsieur ou a madame. 11 a donc bien fallu sur ce pomt délicat m’en rapporter à sa périlleuse parole ,: £

qu-il soit blond ou châtain clair qu po tat U

livrée Goëzman ou la livrée Jamar *, toujours

Madame Goêsman, «ait fille, Rappelait mademoiselle Jamar

MEMOIRES. 241

wai que devant deux témoins irréprochables, Me Falconnet et le sieur Santerre, un laquais soidisant à vous a été chargé par moi, sur le perron de votre escalier, d’une lettre qu’il ne voulait pas porter alors, parce que monsieur, disait-il, était avec madame; qu’il porta cependant quand je l’eus rassuré, et dont il nous rendit bientôt cette réponse verbale : Vous pouvez monter au cabinet de monsieur ; il va s'y rendre à l’instant par un escalier intérieur. En effet, M. Goëzman nous y joignit peu de temps après.

« Tout ce bavardage ne fait rien, reprit madame « Goëzman. Vous n’avez pas suivi mon laquais « sur l’escalier, par-devant témoins ; ainsi vous ne « pouvez attester qu’il m’ait remis la lettre en « mains propres : et moi, je déclare que je n’ai xc jamais reçu aucune lettre de monsieur, ni de sa a part ; et que je ne me suis mêlée nullement de xx lui faire avoir cette audience. Écrivez exactexx ment. »

— Eh! dieux! madame, à quel soupçon nous livrez-vous ? C’est bien pis, si vous n’avez pas reçu la lettre des mains du laquais : comme il est prouvé au procès que cet homme l’a prise des miennes, et que l’apparition de M. Goëzman s’accorde en tout avec la réponse verbale du châtain clair, il en faudrait conclure que ce perfide laquais de femme aurait remis la lettre à votre mari (cette lettre, madame, par laquelle vous étiez sommée, suivant votre accord avec le Jay, de me procurer Vaudienee ) ; il en faudrait conclure que cet époux, non moins honnête que curieux, se serait cru, en galant homme, obligé de tenir les engagements de sa femme, et... Achevez la phrase, madame; en honneur, je n’ai pas le courage de la pousser plus loin : décidez lequel des deux époux ouvrit la lettre qui produisit l’audience; mais si vous persistez à soutenir que ce n’est pas vous, ne dites plus au moins que je compromets M. Goëzman dans cette affaire : il est bien prouvé pour le coup que c’est vous-même qui le compromettez.

a Laissez-moi tranquille, monsieur, reprit-elle « avec colère : s’il fallait répondre à tant d’imper- « tinences, on resterait sur cette sotte lettre juste qu’à demain matin. Je m'en tiens à ce que j’ai dit, xx et n y veux pas ajouter un mot davantage. »

Comme c’était sur mon interrogatoire qu’on argumentait, et que madame Goëzman ne poussa pas plus loin ses observations, ma confrontation avec elle fut close à l’instant. Alors il fut question de la sienne avec moi : car, pour l’instruction de ceux qui sont assez heureux pour n’avoir pas encore été dénoncés par M. Goëzman sur • des audiences payées à sa femme, il est bon d’observer que, quand deux accusés sont confrontés l’un à l’autre, celui dont on a lu l’interrogatoire

mais il n’est pas vrai qu’elle fût comédienne à Strasbourg quand M. Goëzman l’épousa, comme’ le dit faussement le gazetier de la Haye, qui n’épargne pas plus les juges que les plaideurs.

n’a pas le droit d’interpeller; il ne fait que répliquer, observer; mais il prend sa revanche, il interpelle à son tour, à la lecture des pièces de son coaccusé.

Il en résulte que, lorsqu’un accusé a fait le tour entier des confrontations actives et passives, il connaît le procès à peu près aussi bien que ceux qui doivent le juger.

Je puis donc attester de nouveau que tout ce que j’ai avancé dans mon premier mémoire, sur la seule conviction de mon innocence, est exactement conforme aux pièces du procès : je m’en suis convaincu à leur lecture ; et ce n’est pas sans raison que je pèse là-dessus. Il se répand dans le public que la seule réponse due à mon mémoire est d’assurer que c’est un tissu de faussetés naïvement débitées.

Laissons cette faible ressource à l’iniquité : ne lui disputons pas ce triomphe d’un moment ; elle n’en aura point d’autre.

O mes juges! c’est à vous que j’ai l’honneur d’adresser ce que j’écris. Vous lirez, vous comparerez tout , et vous me vengerez de ces nouvelles calomnies; c’est votre jugement qui m’en fera raison. Voudrais-je en imposer sous vos yeux au public? On entend partout mes ennemis crier contre moi, s’agiter, menacer : en me ménageant plus, ils me serviraient moins. Aux yeux de l’équité, le mal qu’on veut à l’innocence est la mesure du bien qu’on lui fait. Ils voudraient m’effrayer sur le procès et sur les juges; m’amener à redouter l’injustice de ceux à qui je viens demander raison de la leur, et me faire puiser la terreur dans le sein même où je viens chercher la paix. O mes juges! ma confiance en vous se ranime, et s’accroît par les efforts accumulés pour l’éteindre. Échauffés sur la sainteté de votre ministère, vous saisirez cette occasion de vous honorer aux yeux de la nation qui vous entend : elle se souviendra surtout qu’en vengeant un faible citoyen vous n’avez pas oublié que son adversaire était conseiller au parlement.

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