‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 498 sur 803 · PREMIÈRE DÉCLARATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE DÉCLARATION

« Je soussigné, Edme-Jean le Jay, pour rendre « hommage à la vérité, déclare que le sieur Caron « de Beaumarchais, ayant un procès considérable « devant M. Goëzman, conseiller de grand’cham- « bre, m’a fait très-instamment prier par le sieur

1. Tous les mots écrits en italiques dans cette déclaration, figurée sur la copie du commis, sont ceux qui manquent à celle de le Jav; ce qui sera discuté dans un moment.

« Bertrand1, son ami, de parler à madame Goëz- <( man en sa faveur, et même de lui offrir cent « jouis et une montre garnie en diamants, pour « rengager à intercéder auprès de monsieur son « mari pour le sieur de Beaumarchais; ce que j ai « eu la faiblesse de faire, uniquement pour obliger « le sieur Bertrand. Mais je déclare que cette dame « a rejeté hautement et avec indignation ma pro- « position, en disant que non-seulement elle offen- « sait sa délicatesse, mais qu’elle était de nature « à lui attirer les plus fâcheuses disgrâces de la « part de son mari , s’il en apprenait quelque chose : « en conséquence , j’ai gardé la montre et les route leaux jusqu’au moment où je les ai rendus. Je « déclare en outre qu’après la perte du procès, le « sieur de Beaumarchais, piqué de son mauvais « succès, m’a écrit une lettre fort impertinente, « comme si j’avais négligé ou trahi ses intérêts « dans cette affaire ; attestant que tout ce qui pour- « rait être dit de contraire à la présente déclara- « tion est faux et calomnieux : ce que je soutien- « drai envers et contre tous. En foi de quoi j’ai « signé, approuvé l’écriture. Le Jay,ce30mai 1773.»

Si je pouvais montrer à la suite de cette déclaration la copie que le Jay en a faite sous la dictée de madame Goëzman, tenant la minute de son mari; indépendamment du style et d’une foule de grands mots qui ne sont point à l’usage du sieur le Jay, la manière inexacte dont elle est libellée, et les fautes d’orthographe dont elle fourmille, convaincraient bientôt que celui qui l’a écrite n’a jamais pu la composer. Au défaut de cette première preuve, qui, en frappant les yeux, porterait à l’esprit la conviction irrésistible de ce que j’avance, j’observe :

1° Que si le Jay eût fait cette déclaration, il n’aurait pas manqué d’y parler des quinze louis, parce que c’était ce qui avait engagé la querelle, le seul objet en litige, et parce qu’il avait un grand intérêt d’en parler, car il craignait dès lors qu’on ne le taxât de les avoir réservés pour lui. Mais, comme M. Goëzman avait un plus grand intérêt encore à les taire, la déclaration n’en dit pas un mot.

2° Si le Jay eut composé cette déclaration, il n’y aurait pas dit : Piqué de la perte de son procès , le sieur de Beaumarchais m’a écrit une lettre impertinente,, comme si j’avais négligé ou trahi ses intérêts dans cette affaire; parce que le Jay savait bien que ma lettre, qu’il a déposée au greffe, loin d’être impertinente., est non-seulement polie, mais obligeante; parce qu’il savait bien qu’elle ne porte nullement sur des reproches de négligence ou d’a-

1. Le sieur Bertrand dont il s’agit ici est le même qui n’a consenti à être désigné dans mon premier mémoire que sous le nom de d’Airoiles. En répondant au sieur Marin, nous aurons occasion de nous expliquer sur cette fantaisie du sieur Bertrand d’ Airolles, qui a précédé de quelques jours le service qu’il a rendu au sieur Marin, de lui accorder une lettre dont celui-ci espère tirer le plus grand avantage contre moi : ce qu’il faudra voir.

bandon de mes intérêts dans l’affaire, mais uniquement sur les quinze louis dont M. Goëzman avait tant d’intérêt de ne pas parler. Aussi la déclaration n’en dit-elle pas un mot.

3° Si l’on se rappelle que la seule question que M. Goëzman ait faite à le Jay, avant que d’écrire la minute de la déclaration, est celle-ci : N’est-ü pas vrai, monsieur le Jay , que madame a refusé les cent louis et la montre que vous lui avez présentés? — Oui , monsieur. Et si l’on compare ce texte si simple avec le commentaire insidieux qui en est résulté, l’on sera convaincu queM. Goëzman avait combiné d’avance avec sa femme toutes les phrases de cette déclaration, pour quelle pût servir de base à la dénonciation qu’il voulait faire au parlement contre moi, et dont nous allons bientôt parler.

4° Observez que M. Goëzman, en relisant depuis la phrase où il avait fait ainsi parler le Jay dans la déclaration : Cette dame a 7'ejeté hautement et avec indignation ma proposition, en me disant que nonseulement elle offensait sa délicatesse, mais qu’elle était de nature à lui attirer les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari , s’il en apprenait quelque chose ; observez, dis-je, que M. Goëzman s’est aperçu qu’il n’avait pas dû faire dire à sa femme que refuser de l’argent était propre à lui attirer sa disgrâce , s’il l’apprenait ; parce que c’était se faire son procès à soi-même.

Comment changer cela? Sa minute était chez le Jay, il n’avait en main que la copie de ce libraire : il voulait la déposer tout à l’heure au parlement. Mais rien n'embarrasse une bonne tête; et voici comment il a usé sans façon des droits d’un auteur sur son propre ouvrage.

Il a tout uniment rayé le mot lui , et a fait précéder le mot attirer par la lettre m, intercalée de sa main : de sorte que, par cet innocent artifice, le sens de la phrase, qui présentait d’abord madame Goëzman comme exposée au ressentiment de son mari pour avoir refusé de l’argent, fait porter le ressentiment aujourd’hui sur le Jay pour avoir osé l’offrir.

Voici le sens suivant la première leçon : Madame Goëzman m’a dit que mes propositions rejetées étaient propres à lui attirer la disgrâce de son mari, s’il en apprenait quelque chose , etc. Et voilà le sens, suivant la seconde : Madame Goëzman m'a dit que mes propositions rejetées étaient propres à M’attirer la disgrâce de son mari , s’il en apprenait quelque chose. Ce qui est bien différent.

Or, si la copie de la main de le Jay eût été la vraie minute de la déclaration, on sent qu’un criminaliste éclairé comme M. Goëzman n aurait jamais voulu commettre le faux d y changer le sens, en effaçant un mot, et y substituant une lettre de sa main.

Que si M. Goëzman prétend nier la liberté qu’il s’est donnée sur une déclaration à laquelle il dit n’avoir aucune part, nous lui opposerons une ré-

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ponse à deux tranchants, que nous le supplions de vouloir bien examiner avant de nous blâmer de l’avoir écrite : c’est que l’addition de la lettre m , substituée au mot lui, est faite avec si peu de précaution, que le Jay, sa femme, le rapporteur, le greffier et moi, nous avons tous facilement reconnu cette correction d’auteur, lorsque j’ai fait l’examen de la pièce, en leur présence, aux confrontations.

Dira-t-il que, s’étant aperçu sur-le-champ de cette imprudence qui le jugulait, il a changé la phrase au moment où elle venait d’être écrite? Voici le second tranchant de ma réponse : S’il eût fait ce changement à la copie de le Jay tout de suite et en sa présence, il n’eût pas manqué de le faire de même à la minute que le Jay emportait pour que son commis en tirât copie ; mais dans cette copie, aussi authentique que celle déposée par M. Goëzman, puisque c’est madame qui la dépose, la méprise est restée tout entière : on y lit la phrase écrite ainsi, suivant la première leçon : Madame Goëzman m’a dit que ma proposition rejetée était de nature à lui attirer la disgrâce de son mari, etc. Cette correction, qui met une telle différence entre le sens des deux copies, prouve que celle de le Jay est demeurée au magistrat, pendant que la copie du commis se faisait chez le Jay, sur la minute non corrigée de M. Goëzman; ce qui renforce de plus en plus les preuves que j’ai données, qu’il existait une minute de la main du magistrat.

Et mes remarques sur cette correction d’auteur s’appliquent également à toutes les différences qui se trouvent entre la déclaration dictée à le Jay par madame Goëzman, et celle de la main de M. Goëzman, copiée par le commis de le Jay.

C’est ainsi qu’en les confrontant on voit (dans celle de le Jay) une montre garnie en diamants ,

( dans celle du commis) une montre à diamants , (dans celle de le Jay) les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari , s'il en apprenait quelque chose, j’ai gardé la montre, etc., ce qui présente un sens fort niais ; (dans celle du commis) les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait quelque chose. En conséquence, j’ai gardé la montre, etc. ; en conséquence est une liaison très-nécessaire entre les deux phrases ; (dans celle de le Jay) le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente , comme si négligé ou tri ses intérêts , ce qui n’a nul sens,; mais à quoi M. Goëzman en a donné un, en écrivant de sa main, sans mystère, en interligne, audessus des mots si et négligé, le mot j’eus , et en chargeant le mot tri, dont il a fait à peu près trahi; et la phrase marche ainsi corrigée : Le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente, comme si j'eus négligé ou trahi ses intérêts , etc., ce qui devient au moins intelligible : j’eusse négligé eût été plus correct, mais enfin on l’a corrigé comme cela. La copie du commis porte : Le sieur de B. m’a écrit une

lettre imper t nente , comme si j’avais négligé ou trahi ses intérêts , etc. Le mot j’eus interligné par M. Goëzman complète la preuve que ce magistrat n’a corrigé la copie de le Jay que pendant l’absence de sa propre minute; au lieu d’écrire j’eus, il n’aurait pas manqué d’écrire j'avais, comme le porte la copie du commis, fidèlement transcrite sur sa minute : (le Jay) soutenant tout ce qui pourrait être dit est calomnieux, etc. ; (le commis)

soutenant que tout ce qui pourrait être dit est

calomnieux, etc.

Voilà donc sept endroits qui diffèrent essentiellement dans les deux déclarations, dont un mot ajouté, un mot effacé, un mot substitué, un mot interligné et un mot chargé dans celle de le Jay par une main étrangère : et c’est sur une pareille pièce, mendiée, sollicitée, suggérée, minutée, dictée, corrigée, surchargée et niée par ce magistrat, qu’il établit une dénonciation en corruption de juge et en calomnie contre un homme innocent !

Quelle étrange opinion aviez-vous donc de votre pouvoir, monsieur, si vous avez pensé qu’il vous suffit, pour me faire condamner au parlement, de m’y dénoncer sur la foi d’un tel titre? Avez-vous présumé que ce tribunal m’empêcherait d opposer à la fausseté de votre attaque la vérité de mes défenses, la force de mes preuves à la ruse de vos moyens? Détrompez-vous, monsieur : la vivacité de ses recherches prouve l’austérité de ses principes, et non sa complaisance pour vos ressentiments. C’est à vous de vous justifier, homme cruel, qui, après avoir opiné si durement à ce qu'on m’enlevât ma fortune, m’avez ensuite injurieusement dénoncé : car je vous préviens que cet argument ne convaincra personne : Je suis conseiller au parlement, donc j’ai raison.

Mais n’anticipons rien : avant de parler de la dénonciation de M. Goëzman, nous avons une seconde déclaration aussi importante que la piemière à examiner.

J’écarte en vain une foule de moyens, pour me renfermer dans les principaux : leur abondance m’accable. O M. Goëzman, que de mal vous me donnez ! mais je veux m’en venger en vous démasquant si bien aux yeux du public, que désormais vous deviendrez plus réservé dans vos attaques. Avançons.

Le Jay, toujours au secret, interrogé de nouveau, répond qu’environ dix jours après sa première déclaration, M. Goëzman l’a encore envoyé chercher, et lui a dit uniquement : N’est-il pas vrai , Monsieur le Jay, que vous avez rendu lamontre et l argent devant témoins, et qu’on n’avait rien soustrait des deux rouleaux? — Cela est vrai, monsieur. Écrivez donc, au dos de votre première déclaration, ce que je vais vous dicter : et il assure que le magistrat lui dicta, sans en faire de minute, la déclaration suivante.

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