‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 499 sur 803 · ATTRIBUÉE A LE JAY · texte numérisé non relu

ATTRIBUÉE A LE JAY

Je déclare en outre que jamais Bertrand ni Beaumarchais ne m'ont accompagné chez madame Goëzman, et qu’ils ne la connaissent point du tout. Je déclare que j’ai rendu la montre et les rouleaux devant (telles et telles personnes, etc., qu’il nomme). Et si Beaumarchais osait dire qu’on a soustrait quelque chose des rouleaux pour des secrétaires ou autrement , je lui soutiendrais qu’il est un menteur et un calomniateur , et que les rouleaux étaient bien entiers; ce que le sieur Bertrand lui soutiendra comme moi, etc., etc. Sans date. Signé, le jay.

Pour l’honneur du sieur le Jay, remarquons d’abord que, dans ses interrogatoires, il dit également ce qui sert et ce qui peut nuire. Nous l’avons vu assurer intrépidement queM. Goëzman lui avait confié la minute de la première déclaration, écrite de sa main. A cette seconde, il avoue ingénument que M. Goëzman n’a point fait de minute, et qu’il a seulement dicté. Prouvons que la seconde n’est pas plus l’ouvrage du sieur le Jay que la première.

Indépendamment des preuves morales et de discussion, la pièce en présente elle-même une de fait (le dirai-je?) la plus comique. Tout le monde connaît la scène des Plaideurs où le souffleur, lassé de l’ineptie de l’avocat Petit-Jean, lui dit : O le butor ! et où Petit-Jean, qui se croit soufflé et non injurié, répète : le butor! Ici M. Goëzman, finissant de dicter, a dit apparemment : Telle et telle chose, etc. Signé, le Jay. Et le bon le Jay, trop occupé du mot qui est sous sa plume, pour se fatiguer à en lier le sens dans sa tête avec les précédents, a écrit exactement comme on le lui disait, à l’orthographe près : Signé, le jay.

Malgré cette naïveté, qui montre assez que l’écrivain n’est ici que le commis à la plume, voyons, par l’examen impartial et sérieux de la pièce, s’il est possible que le Jay l’ait composée lui-même. Je voudrais bien pouvoir épargner à quelqu’un cette fâcheuse discussion, parce que je sens que ce quelqu’un est ici sur des charbons. Mais, quelque respect que j’aie pour lui, je respecte encore plus la vérité : tout ce que je puis est de le tenir le moins de temps possible dans une aussi cruelle situation.

J’observe d’abord que le Jay, ayant toujours dit, quand il a parlé des quinze louis, qu’il les avait laissés, en argent blanc, dans un sac, à madame Goëzman, s’il eût fait la déclaration, n’aurait jamais imaginé de l’aller alambiquer de sorte qu’on pût en induire que la demande des quinze louis portait sur la fausse supposition que madame Goëzman avait soustrait quelque chose des rouleaux.

L’obscurité de tout cet entortillage prouve déjà qu’il n’appartient point au sieur le Jay : si cet homme simple eût voulu ou mentir ou dire la

vérité, en un mot s’expliquer sur les quinze louis, il l’eût fait à sa manière, c’est-à-dire tout simplement, et d’une façon qui se rapportât au moins à ce qui s’était passé devant lui. Dès qu’il ne s’agissait dans cette déclaration que d’y parler des quinze louis, dont la première n’avait rien dit, aurait-il pris la plume une seconde fois exprès sur ces quinze louis, pour finir encore par n’en rien dire du tout? Gela n’est ni vrai, ni naturel, ni possible.

Mais quel est donc le fin de cette déclaration? Le voici.

Monsieur et madame Goëzman, qui avaient évité de dire un seul mot des quinze louis dans la première, voyant que les regards du public étaient fixés sur ces quinze louis, seul objet apparent de la querelle, ont calculé qu’il paraîtrait bien étonnant qu’ils eussent une déclaration de le Jay contre moi, et qu’elle ne traitât en aucune façon de ces quinze louis ; ils ont senti que ce silence absolu pourrait à la fin devenir suspect.

Mais l’embarras était de le rompre sans se compromettre, et de parler des quinze louis sans en rien dire. Ce le Jay leur donnait encore une autre sueur froide : il est si simple, si simple, que s’il entend seulement prononcer, en dictant, le mot de quinze louis, il ne manquera pas d’entrer à l’instant dans des explications fort embarrassantes pour le candide magistrat, qui ne veut pas, vis-àvis du libraire, avoir l’air d’être du secret. Il faut donc courir là-dessus comme chat sur braise ; imaginer une phrase obscure et courte, sur laquelle le public puisse prendre le change. Il faut surtout que cette phrase soit telle, que le mot de quinze louis n’aille pas frapper l’oreille de le Jay. On se rappelle que cet homme, aussi droit que simple, a dit à madame Goëzman, en allant chez M. de Sartines : Il est bien heureux que votre mari n’ait pas parlé des quinze louis; je n’aurais pas pu dire que je les ai rendus, puisque vous les avez encore; et la réponse de la dame, et tête à perruque, et l’adjectif, etc., etc.

Toutes ces réflexions rendaient ce point délicat très-difficile à traiter : mais enfin la déclaration, telle qu’on vient de la lire, fut le fruit du conseil auquel je viens de faire assister mon lecteur.

Et croyez-vous que ce soit sans y avoir bien réfléchi, que la déclaration commence par cette phrase : Je déclare que Bertrand ni Beaumarchais...? En voyant ainsi ces deux noms dénués du plus mince égard, en songeant à cette façon de s’exprimer, Bertrand, Beaumarchais, La fleur, Larose, je reconnais le style aisé d’un homme supérieur aux gens qu’il veut bien honorer de ses mauvais traitements : je sens que la main du très-familier libraire n’est ici que la patte du chat, et son écrit, que le manteau du conseiller. Jamais le sieur le Jay, Je plus modeste des hommes, n’eût traité avec cette légèreté le sieur Bertrand d’Airolles, qui

mémoires.

l’a quelquefois aidé de son crédit; moins encore moi, clîétif, qui n’avais pointl honneur d en ehe

C°Maïs laissons les grâces du style; allons au fait.

Je déclare que Bertrand ni Beaumarchais ne mont jamais accompagné chez madame Go ezman, etqud* ne la Connaissent point du tout. A. quoi tend cette

phrase isolée, absolument hors d œuvre, et sans

nul rapport aux quinze louis, ni meme a rien de ce qui la suit, sinon à se retourner en cas d accident et de désaveu de la part de le Jay? Te; us testis mllus, dit la loi : ce qu on a ■« ‘doute expliqué à madame Goëzman, mais qu elle ne s est pas souvenue de placer avec : il n’y a pas de coips * délit.., mus avons déjà un commencement de

preuve par écrit, etc., etc. . rm

V Cette sage précaution prise a tout evenement.o a grand soin de faire écrire à le Jay, dans la declarafion les noms, surnoms, qualités des personnes devant qui les deux rouleaux ont été remis : autant T üssera sur le principal, autant on va ^appesantir sur les accessoires. C’est la dame le Tranc eîle est sœur du sieur de Lins, prerhi « echevin c’est la demoiselle sa fille; ce sont des dames de T von- c’est un jeune homme que 1 on ci oit fils du sfeur’de Lins, 'etc., etc. Car on se flatte que ces honnêtes gens, assignés, certifieront en temps et lieu que les deux rouleaux étaient bien entiers quand on les a rendus en leur présence. q Cela va bien. Reste toujours la phrase epineuse à composer sur ces quinze louis, dont il faut avoir l’air de parler, quoique bien résolu de nen pa dire un mot. Enfin la voici du mieux qu on a pu .

Et si Beaumarchais osait dire qu’on a soustiait quelque chose des rouleaux pour des secrétaires ou autrement , je lui soutiendrais qu’il est un menteur et un calomniateur, etc., etc... Nous en voila tires,

Mais nue ces mots, soustrait quelque chose des rouleaux pour ne pas nommer quinze louis en argent blanc, sont bien imaginés! et ceux-ci, pour des secrétaires ou autrement, pour ne pas dire que madame Goëzman a exigé quinze louis pour e secrétaire, et les a gardés pour elle; comme cela est ingénieux ! A l’égard des inj ures, on sent ici qu elles ne sont que le saut de joie qui termine un ouvrage pénible; c’est la bravoure de Panurge, qui se me en vigueur quand le danger est passe : ainsi finit la déclaration, sans date, etc. Siné le- Jay, comme

nous l’avons dit. , , *

Et c’est ainsi qu’un magistrat se joue de la vtcité, pour donner le change! c’est ainsi qu il arme un malheureux contre une chimere, et lui tait combattre insidieusement ce que personne n avait dit pour éluder de lui faire écrire ce qu il craignait tant devoir déclarer! et c’est ainsique la faiblesse est toujours un instrument souple et dangereux entre les mains de la malignité !

Que de gens faibles elle a su tourner contre moi

dans cette affaire! N’est-ce pas par faiblesse que la flottante madame Goëzman dissimule la vente, pour se prêter aux vues de son mari, qui voulait m’attaquer en corruption de juge? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre le Jay copie, sur des minutes du magistrat, des déclarations dont il n entend ni les mots ni la force des phrases? N est-ce pas par faiblesse que ce pauvre conseiller d ambassade Arnaud Baculard, qui ne dit jamais ce qu’il veut dire et ne fait jamais ce qu’il veut taire, accorde une misérable lettre mendiée, pour appuyer une plus misérable déclaration mendiee. N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre d Airo les, qui ne veut pas être nommé Bertrand, apres avoir dit la vérité, perd tout à coup la mémoire, et donne à son compatriote le gazetier de France une lettie qui ne peut faire aujourd'hui de tort qua uimème? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauv M. Marin...? Mais non, la chaleur m’emporte, et j a lais faire le tort au sieur Marin de le ranger dans la classe des simples. Il faut être juste

D’autre part, j’entends M. Goëzman qui me dit • Pourquoi me taxez-voüs de malignité si je ne su s coupable que d’ignorance? Quand j a. dicte a le Jay, dans la déclaration, qu on n avait pas . sous trait quelque chose des rouleaux, pour ou autrement, je croyais que ce bruit . q

louis n’était fondé que sur la fausse suPP°sltl0 que ma femme les eût retranchés d un ^rouleau , rt je voyais que les rouleaux avaient ete rendus bien entiers. Je ne pouvais donc dicter , a le Jay que que je savais moi-même. .

— Je vous arrête, monsieur. Avez-vous s p mémoire, ou me croyez-vous si mal instruit Vous oubliez que, quelques jours avant 1 epoqu d ^ette déclaration, M. le premier president avait en y chercher le Jay, et que devant vous il 1 .avait m rogé sans ménagement sur ces quinze louis en u

disant : « Avouez-nous, Monsieur le Jay, tout ce qi 1 s’est passé. Bertrand prétend qu’ 1 vous a remis, « dans un fiacre, à la porte de madame Goëzman « quinze louis eu argent blanc, qui t ont meme ete « comptés dans le chapeau de votre fils, alo p « sent; que vous êtes monté chez madame Goe man

« avec cet argent dans un sac, et qu en descenda^ « vous n’aviez plus ni sac ni argent, q 1 „ vous avez dit à lui, Bertrand, quelle avait pus k et serré les quinze louis dans son seci t <.

k cela est-il véritable? i* , , .

Vous oubliez, monsieur, que le Jey, tremblant effrayé par votre fier aspect, nosa convenu de rien chez M. le premier président, mais qu a pein il pouvait parler

, la réponse la plus désolante à la déploration du sieur Baeutod d’ambassade, est

avec moi : j attends poui le an q ,.j , , fj, écrire par

ï " seul mémoire qui ne se fera pas

attendre : on peut y compter.

MÉMOIRES

Quittons la feinte, elle est inutile; et convenez enfin que c’est bien sciemmentetnon par ignorance que, quelques jours après cet interrogat, vous confondez, en dictant à le Jay, quinze louis d’argent blanc gardés, avec les deux rouleaux rendus, auxquels ils n’ont aucun rapport.

C’est encore par une suite d’espoir d’embrouiller les idées de plus en plus sur les quinze louis, et de fixer l’attention du public sur des rouleaux entiers, et non sur de l’argent blanc, qu’on a fait assigner en témoignage les personnes devant qui ces rouleaux ont été rendus : on espérait que leur déposition sur la netteté des deux rouleaux augmenterait la persuasion que toute espèce de demande des quinze louis n’était qu’une histoire controuvée, une infamie ; d’autre part, on comptait que, le sieur Marin nous déterminant à ne rien articuler sur ces misérables quinze louis dans nos dépositions, l’opinion du faux bruit se fortifierait à tel point par notre silence, que nos efforts tardifs ne pourraient plus après la détruire.

Mais on ne peut avoir en tout un égal succès. Les choses allaient assez bien : le Jay avait écrit sans faire d’explication; Marin travaillait en dessous, et se flattait de réussir; lorsque tout à coup ces honnêtes gens, sur la déposition de qui l’on avait fait un si grand fond pour embrouiller l’his toire des quinze louis, après avoir déposé que la montre et les rouleaux ont été rendus très-entiers devant eux, s’avisent d’ajouter, sans qu’on les en prie, qu’à l’égard des quinze louis, on a certifié que la dame avait refusé de les rendre, en disant que, les ayant demandés pour le secrétaire, elle n’était pas tenue d’en faire compte au sieur de Beaumarchais.

La soie une fois rompue, toutes les perles se défilent. Marin, qui devait réussir, me rencontre par malheur, à l’instant où il vient endoctriner les faibles; me parle de ces misérables quinze huis ; veut m’engager devant cinq personnes à ne pas en ouvrir la bouche : je lui prouve que c’est le seul article sur lequel on doit appuyer dans les dépositions ; chacun y appuie ; le Jay, qu’on voulait sacrifier, se rétracte ; et voilà toutes les peines perdues. Il n’en reste d’autre fruit qu’une triste déclaration, qui, par malheur encore, se trouvant attachée au dos de la première, ne peut plus que nuire désormais, surtout si un démon d’accusé parvient un jour à en avoir connaissance, et s’avise de la discuter aux yeux des juges et du public.

J’ai promis de faire le dépouillement de toute cette noire intrigue : il est bien avancé; les deux déclarations de le Jay sont maintenant connues ; il ne reste plus que la dénonciation de M. Goëzman au parlement à examiner. Encore un moment, ô mes juges! vous touchez à la fin de votre ennui, et moi à celle de mes peines. Encore un moment, lecteur, et mon adversaire est enfin démasqué.

Que ne puis-je en dire autant de vous tous, ennemis non moins absurdes que méchants, qui me déchirez sans relâche ! Sur la foi de votre inimitié, beaucoup d’honnêtes gens me font injure et ne m’ont jamais vu.

Mais vous, qui comblez la mesure de l’atrocité,

vous qui l’avez portée il faut le dire, jusqu’à

faire insérer dans des gazettes étrangères 1 qu’on s’apprête à me rechercher enfin sur la mort un peu précipitée de trois femmes, dont j’ai, dites-vous, successivement hérité! Lâches ennemis, ne savezvous qu’injurier bassement, machiner en secret et frapper dans les ténèbres? Montrez-vous donc une fois, ne fût-ce que pour me dire en face qu’il ne convient à nul homme de faire son apologie. Mais les honnêtes gens savent bien que votre acharnement m’a rangé dans une classe absolument privilégiée : ils m’excuseront d’avoir saisi cette occasion de vous confondre, où, forcé de défendre un instant de ma vie, je vais répandre un jour lumineux sur tout le reste. Osez donc me démentir. Voici ma vie, en peu de mots. Depuis quinze ans je m’honore d’être le père et l’unique appui d’une famille nombreuse; et, loin que mes parents s’offensent de cet aveu qui m’est arraché, tous se font un plaisir de publier que j’ai toujours partagé ma modique fortune avec eux, sans ostentation et sans reproche. O vous qui me calomniez sans me connaître, venez entendre autour de moi le concert de bénédictions d’une foule de bons cœurs; et vous sortirez détrompés. Quant à m.es femmes, j’en ai eu deux, et non trois, comme le dit Je perfide gazetier. Faute d’avoir fait insinuer mon contrat de mariage, la mort de ma première me laissa nu, dans la rigueur du terme, accablé de dettes, avec des prétentions dont je n’ai voulu suivre aucune, pour éviter de plaider contre ses parents, de qui, jusquelà, je n’avais eu qu’à me louer. Ma seconde femme, en mourant, depuis peu d’années, a emporté plus des trois quarts de sa fortune, consistant en usufruits et viager : de sorte que mon fils, s’il eût vécu, se fût trouvé beaucoup plus riche du bien de son père que de celui de sa mère. Maintenant voulezvous savoir comment je les perdis?

Sur la mort de ma première' femme, indépendamment des sieurs Bouvart, Pousse et Renard, qui la voyaient en consultation dans la fièvre putride qui l’enleva, interrogez le sieur Bourdelin, son | médecin ordinaire, le plus estimable des hommes, et qui (je le dis à son éloge) refusa constamment le légitime honoraire que je lui offrais, en me disant : « Vous êtes ruiné par cette perte : le payement

1. Ces horreurs furent envoyées au gazetier de la Haye, pendant le fort des plaidoiries du légataire de M. Duverney contre moi. On dit que toutes ces gazettes sont soumises à l’inspection du sieur Marin, auteur de celle de France. Puisque l’équité même d’un tel censeur ne peut purger ces écrits de pareilles infamies, il ne reste de ressources aux gens outragés que de déférer les méchants à l’indignation publique.

MÉMOIRES

des soins que j’ai rendus à votre femme m’est dù, non par vous, mais par ses héritiers. »

Sur la mort de la seconde, interrogez les sieurs Tronchin et Lorry, médecins; Péan, accoucheur; Goursault, son chirurgien et son ami, Becnueret un des plus honnêtes pharmaciens, qui, par zèle ne la quittait ni jour ni nuit; tous mes parents

et la foule d’amis qui venaient habituellement dans ma maison, qui l’ont tous vue s’avancer lentement à la mort des poitrinaires, par une dégradation de santé de plus d’une année de souffrance egalement douloureuse à l’un et à l’autre.

Interrogez les honnêtes gens que sa moit a fait rentrer en possession de tout le bien qui est sorti de mes mains à cette époque.

Interrogez M“ Momet, le Pot-d’Auteuil, Rouen, notaires; Chevalier, procureur; gens de loi, gens d’affaires, et conciliateurs, qui tous m ont vu procéder en ces occasions avec un désintéressement sunérieur à la simple équité.

Et si tant de témoignages ne balancent pas en vous les plus absurdes calomnies, gens honnêtes, interrogez enfin mon intérêt, qui voulait que je conservasse avec soin mes femmes, si 1 amour d’une plus grande aisance était le motif qui me les avait fait choisir. Eh ! comment celui-la serait-il un ingrat époux, ou plutôt un monstre, qui fait son bonheur constant d’être le nourricier dé son respectable père, et s’honore d’être le bienfaiteur et

l’appui de tous ses collatéraux! ,

Et vous qui m’avez connu, vous qui m avez suivi sans cesse, ô mes amis, dites si vous avez jamais vu autre chose en moi qu’un homme constamment gai ; aimant avec une égale passion 1 etude. et le plaisir ; enclin à la raillerie, mais sans amertume , et l’accueillant dans autrui contre soi quand elle est assaisonnée ; soutenant peut-être avec trop d ardeur son opinion quand il la croit juste, mais honorant hautement et sans envie tous les gens qu il reconnaît supérieurs ; confiant sur ses interets jusqu a la négligence ; actif quand il est aiguillonne, paresseux et stagnant après l’orage, insouciant dans le bonheur, mais poussant la constance et la sérénité dans l’infortune jusqu’à l’étonnement de ses plus familiers amis.

Si j’ai jamais barré quelqu’un en son chemin de faveur, de fortune ou de considération, qu i me le reproche. Si j’ai fait tort à quelqu’un, qu il se présente et m’accuse hautement, je suis prêt a lui faire justice. Que si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon caractère, que celui que Pai pu offenser sans le vouloir dise de moi que je suis un homme malhonnête, j’y consens ; mais qu’il ne dise pas que je suis un malhonnête homme . car je jure que je le prendrai a partie si je puis e découvrir, et le forcerai, par la voie la plus cour e, à prouver son dire, ou à se rétracter pu îque

Gomment donc arrive-t-il qu avec une vie et des

intentions toujours honorables, un citoyen se voie aussi violemment déchiré? qu’un homme gai, sociable hors de chez lui, solide et bienfaisant dans ses foyers, se trouve en hutte à mille traits envenimés? C’est le problème de ma vie ; je voudrais en vain le résoudre. Je sais que les plus augustes protections m’ont jadis attiré les plus dangereux ennemis, qui me poursuivent encore, et cela est dans l’ordre; que quelques essais dramatiques et plusieurs querelles d’éclat m’ont trop fait servir d’aliment à la curiosité publique, et c est souvent un mal ; que mon profond mépris pour les noirceurs a pu acharner les méchants, qui ne veulent pas qu’on les croie ainsi sans conséquence (en effet ils ne le sont pas); qu’une vaine réputation de très-petits talents a peut-être offense de très-petits rivaux, qui sont partis de là pour me contester les qualités solides. Peut-être, un juste ressentiment augmentant ma fierté naturelle, ai-je été dur et tranchant dans la dispute, quand je croyais n’être que nerveux et concis. En société, quand je pensais être libre et disert, peut-être avait-on droit de me croire avantageux. Tout ce qu’il vous plaira, messieurs : mais si j’étais un fat, s’ensuit-il que j’étais un ogre ? Et quand je me serais enrubané de la tête aux pieds; quand je me serais affublé, bardé de tous les ridicules ensemble, faut-il pour cela me supposer la voracité d’un vampire? Eh ! mes chers ennemis, vous entendez mal votre affaire ; passez-moi ce léger avis : si vous voulez me nuire absolument, faites au moins qu on

puisse vous croire. ' , ,

Au reste, il est peut-être moins étonnant que des ennemis cachés poursuivent sourdement un honnête homme, que de voir un grave magistrat lui intenter un procès aussi bizarre que celui-ci, e l’appuyer sur des déclarations comme celles que je viens d’examiner, et sur une dénonciation comme celle dont je vais rendre compte.

Mais, direz-vous, je vois bien des déclarations suggérées, une conduite, en général, fort extraordinaire dans un magistrat : pour ses motifs, ils m’échappent absolument. - Donnez-moi la main, ie vais vous y conduire, nous sommes sur la voie, car, en matière criminelle, c’est par les faits qu on doit remonter aux intentions, et non en devinan les intentions qu’il est permis d’aggraver les faits. Ainsi, l’on raisonnerait fort mal, et 1 on ferait la plus vicieuse pétition de principe, en disant, comme mon adversaire: Le sieur de Beaumarchais se croyait une mauvaise cause , il a donné de largent à la femme de son juge ; donc il a voulu le cor-

Nous tâcherons d’être plus conséquents. 11 est bien prouvé, dirai-je, que voilà deux dedarations extorquées aie Jay par M. Goëzman, dont lune est fausse, l’autre insidieuse, et toutes deux tabr quées en connaissance de cause: quel en est te principe ? le voici.

MÉMOIRES

M. Goëzman savait fort bien avec quelle clef sa femme m’avait ouvert son cabinet ; et sur ce fait, il me croyait auteur de quelques propos fâcheux pour lui, qui couraient le monde. Si je l’étais ou non, ce n’est pas ce que j’examine ici ; mais comme il le croyait, il a voulu s’en venger cruellement ; pour s’en venger, il fallait commencer par s’en plaindre ; pour avoir ce droit, il fallait pouvoir les donner pour calomnieux ; pour y parvenir, il fallait me conduire à nier que j’eusse fait un sacrifice d’argent ; pour m’y amener, il fallait m’effrayer par une plainte en corruption de juge; pour la former, il fallait me dénoncer au parlement ; pour me dénoncer, il importait d’avoir une déclaration qui m’inculpât ; enfin, pour l’obtenir, il était nécessaire de tromper madame Goëzman sur les conséquences de sa dénégation, et le Jay sur celles de ses déclarations : c’est ce qu’on a fait ; et nous voilà, vous et moi, parvenus au point d’où l’on est parti pour me dénoncer au parlement comme corrupteur de juge et calomniateur.

Et le dilemme dont on espérait que je ne pourrais jamais sortir est celui-ci : S’il nie d’avoir donné de l’argent, on lui dira : Vous avez donc calomnié en répandant qu’on l’a reçu ? S’il avoue les sacrifices : Vous avez donc voulu corrompre en les faisant? Ainsi enveloppé d’un double filet, il ne pourra s’échapper de la corruption qu’en tombant dans la calomnie, et réciproquement ; et nous le tenons, et nous le ferons punir.

Et puis ils se dépitent, ils piétinent comme des enfants, de ce que je ne me tiens pas pour battu par ce mauvais raisonnement, et de ce que j’ai l’audace d’en faire un meilleur devant mes juges, où, sans nier l’argent ni les propos, je vais droit à ma justification par le chemin le plus court, celui de la vérité.

Vous étiez mon rapporteur, il me fallait absolument des audiences; on les mettait à prix chez vous. J’ai ouvert ma bourse ; on a tendu les mains. Les audiences ont manqué ; l’argent a été rendu. Quinze louis sont restés égarés, on s’est chamaillé : cela s’est su, parce qu’il n’y a point de mouvement sans un peu de bruit ; on en a ri, parce que la perte de mon procès n’intéressait personne ; et làdessus vous avez fait tout ce que je viens de prouver que vous avez fait.

Et parce que je discute publiquement une affaire que vous espériez faire juger secrètement, vous me donnez partout pour un homme odieux, turbulent, à qui l’autorité devrait interdire, sinon le feu et l’eau...., du moins l’encre et la presse. Certes, monsieur, nous nous faisons, vous et moi, des reproches bien contraires, à la vérité dans des cas très-différents. L’exemple que je vous donne ici, je l’aurais reçu de vous avec reconnaissance ; et quand vous fûtes mon rapporteur, si vous eussiez étudié mon procès comme vous me reprochez d’éplucher votre conduite, je n’aurais pas perdu cin-

quante mille écus d'après votre avis , et vous ne seriez pas aujourd’hui dans l’embarras de me répondre. Que faire donc? M’arrêter parce que j’ai raison? ceci n’est pas une affaire d’autorité ; supprimer mon mémoire parce qu’il est conséquent? il faudrait toujours en venir à discuter ce qu’il contient, puisque nous sommes en justice réglée; et, comme dit un grave auteur, brûler n'est pas répondre ; quoi donc? recourir à l’autorité, pour me réduire au silence? Allez, monsieur, je suis trop votre ennemi pour ne pas vous conseiller de le tenter. Après vous avoir bien démasqué, j’aurais le plaisir d’entendre dire de vous, à tous les honnêtes gens : Il a trouvé l'adversaire meilleur à écarter qu'à combattre , et ses objections plus faciles à étouffer qu'à résoudre.

En attendant, passons à l’examen de votre dénonciation contre moi.

Je ne donnerai la* pièce qu’en substance, parce que je n’ai pu que la parcourir, rapidement encore, pendant que le greffier écrivait mes dires sur vos déclarations attachées à la même liasse, que j’avais l’air d’examiner uniquement.

Mais le sens m’en a trop frappé pour que je craigne de l’altérer en la rapportant. La voici :

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