DE M. GOËZMAN AU PARLEMENT
(Après un préambule inutile à mon affaire, il continue ainsi:) Je me vois forcé de dénoncer à
la cour une de ces voies de séduction que la mauvaise foi des plaideurs met en usage pour corrompre les juges ou ceux qui les entourent, etc., etc.
Ayant appris que le sieur Caron de Beaumarchais répandait des bruits calomnieux sur mon compte, et voulant m’en éclaircir par moi-même, j’ai reconnu, en interrogeant ma femme, que ledit Caron, après avoir essayé de la séduire par une offre de présents considérables, pour parvenir à gagner mon suffrage dans le procès dont j’étais rapporteur, et qu’il a perdu d'après mon avis , a empoisonné dans le public le mépris et l’indignation avec lesquels ma femme a rejeté ses offres malhonnêtes. J’ai fait venir ensuite l’agent qui avait eu la faiblesse de se rendre négociateur de ces présents, et qui, peutêtre moins armé contre la séduction que ma femme, a tout déclaré devant moi et devant d’autres personnes respectables, etc., etc.
Comme je sais que le pardon des offenses est une des premières vertus des magistrats, je ne me rends point V accusateur du sieur de Beaumarchais, pour qu’on ne me taxe pas d’avoir fait cette dénonciation par esprit de vengeance ou de ressentiment: mais si la cour se trouvait offensée qu’un plaideur eût tenté de corrompre un de ses membres pour gagner son suffrage et l’eût ensuite calomnié , elle serait la maîtresse, etc., etc.
Signé Goëzman.
MEMOIRES
Ainsi donc vous ne m’accusez pas, monsieur, vous me dénoncez seulement à la cour, comme corrupteur et calomniateur : c’était bien le moins que pût faire un homme généreux comme vous l’êtes, mais aussi grièvement offensé.
En vous rendant grâces de cet excès d’honnêteté, je vais procéder avec vous d’une façon plus noble encore': car je ne vous dénoncerai ni ne vous accuserai; et cependant vous allez voir s’il y a lieu à l’un et à l’autre.
Quoi, monsieur, j’ai voulu vous corrompre !
Est-ce bien sérieusement que vous l’avez dit ? Eh mais ! l’intervalle de sept personnes entre vous et moi que j’ai établi dans mon premier mémoire, et le raisonnement qui le suit, ne vous ont donc pas convaincu que je n’ai puni dû, d’aussi loin, former l’absurde projet de vous corrompre ?
J’ai voulu gagner votre suffrage ! Moi ?
Ceci vaut la peine d’être ex'aminé. Lorsque vous avez voulu savoir si j’avais cherché à vous corrompre ou non, qui avez-vous interrogé? Madame Goëzman. Voulant m’en éclaircir par moi-même, j'ai
reconnu , en interrogeant ma femme, etc C’est
donc uniquement sur la foi de madame Goëzman que vous m’avez dénoncé pour avoir voulu gagner votre suffrage? Mais cette même dame, dans son récolement que vous lui avez dicté, auquel elle entend se tenir, comme ayant eu, ce jour-là de prédilection, l’esprit aussi net que le corps, la tête aussi libre que la démarche, a fait écrire cette phrase remarquable : Je déclare que le Jay ne m’a pas présenté d’argent pour gagner le suffrage de mon mari, qu’on sait bien être incorruptible, mais qu’il sollicitait seulement des audiences pour le sieur de Beaumarchais.
Or, si elle a dit vrai dans le récolement, vous avez donc dit faux dans la dénonciation ? si elle avait sa tête à elle en dictant au greffier que le Jay ne sollicitait que des audiences, elle ne l’avait donc pas en vous assurant qu’il cherchait à vous corrompre en mon nom, par son canal? Mais vous êtes le mari de cette dame : eh ! qui doit savoir aussi bien que vous quand on peut compter ou non sur ses paroles? Dans l’hypothèse raisonnable d’un ménage aussi bien uni que le vôtre, un mari peutil s’y tromper? Que n’attendiez-vous quelques jours pour minuter cette fatale dénonciation ? Vous n’auriez pas compromis votre équité devant la cour. Il est dur aujourd’hui de ne pouvoir vous sauver de la mauvaise foi qu’en avouant une imprudence également impardonnable à l’époux et au magistrat !
Vous dites qu’eue a rejeté l’or avec indignation et mépris ?
Il ne vous souvient donc plus qu’il est prouvé au procès que, loin d’avoir montré mépris ni indignation pour les rouleaux, elle est convenue les avoir reçus, serrés et gardés au moins un jour et une nuit ? Cette dénonciation-là ne brille pas par
l’exactitude ; et cependant c’est d’après elle que je suis décrété !
Et le Jay vous a, dites-vous, certifié les mêmes choses que madame Goëzman ?
Mais lui en se rétractant, et moi en vous discutant, nous avons assez bien établi, ce me semble, que vous aviez instigué ce malheureux à publier, à son escient et au vôtre, une horrible fausseté verbalement et par écrit. Cependant vous êtes libre, et je suis décrété !
Ensuite vous prétendez que je vous ai calomnié ?
Quand j’aurais dit à tout le monde ce qui s’était passé entre madame Goëzman et le Jay, n’est-il pas prouvé maintenant que je n’aurais calomnié personne? Mais lorsque vous m’avez dénoncé, vous ne pouviez savoir si j’en avais parlé, puisqu’aujourd’hui que l’instruction est finie, ce fait n’a pas même été articulé une seule fois au procès : ainsi, soit que j’en eusse parlé ou non, en me dénonçant comme calomniateur, il est bien prouvé que c’est vous qui m’avez calomnié. Oh ! la misérable dénonciation !
Enfin, avec une ostentation de générosité qui n’en impose à personne, vous faites remarquer à la cour que vous ne voulez pas vous rendre mon accusateur ; lorsque sur-le-champ vous m’accusez devant elle, en disant : Mais si la cour se trouvait offensée qu’un plaideur eût tenté de corrompre un de ses membres pour gagner son suffrage, elle serait maîtresse, etc., etc. Pour le corrompre l pour gagner son suffrage ! cette phrase a bien de l’attrait pour vous ! je croyais vous en avoir dégoûté. Mais qu’estce que je dis? votre dénonciation était faite avant la procédure, et je vous rends bien la justice de croire que, si elle était à faire aujourd’hui, vous vous en abstiendriez ; vous rougiriez au moins d’y faire parade de cette première vertu des magistrats, le pardon des offenses, vous qui, pour perdre un homme innocent, osez lui supposer des crimes. Avant d’être généreux, monsieur, il faut être juste.
Eh ! depuis quand le droit de juger les autres dispenserait-il d’être juste soi-même? disait Cicéron, plaidant contre Verrès devant le peuple romain. Si vous ne réprimiez pas de pareils abus, sénateurs, le puissant ne se mettant au-dessus des lois que pour traiter les faibles comme s’ils étaient au-dessous, il n’y aurait plus de loi pour personne. On verrait le pouvoir substitué au droit, 1 arbitraire à la règle ; ou, si l’on retenait encore un vain simulacre de justice, ce serait pour en abuser plus sûrement à la faveur des formes. Les procès se termineraient encore ; mais on ne jugerait plus, on déciderait. Ce désordre né de la corruption l’engendrant bientôt à son tour, on verrait l’avidité pressurer la crainte, et l’argent tenir lieu de tous moyens ; on verrait les suffrages vendus au plus offrant, et les raisons de chacun évaluées au poids
MEMOIRES
de son or : on ne compterait plus les voix, mais les sesterces 1 : le péculat effronté siégerait sans pudeur, et la frayeur de perdre, ou l’espoir de dépouiller, y soumettant également les bons et les méchants, on serait enfin parvenu au dernier degré de la corruption universelle, et l’État serait dissous. '
Le sénat entendit l’orateur. Il condamna Verrès, et tout le peuple applaudit. Mais Verrès n’attendit pas son jugement. Que manque-t-il à ma cause ? Un défenseur plus éloquent : elle est juste, et semblable à celle des Siciliens. Le parlement écoute mon plaidoyer, et les Français ont des mains pour applaudir comme le peuple de Rome.
Puisque le sénat, le parlement, Cicéron, Verrès, vous et moi, nous convenons tous qu’il faut être juste, nous expliquerez-vous enfin, monsieur, la conduite que le Jay, dans ses interrogatoires, assure que vous avez tenue envers lui, depuis qu’il vous a fait ces deux monstrueuses déclarations ? Écoutons-le encore parler lui-même. Sa naïveté a une grâce qui me charme toujours. Hélas ! c’est elle qui a touché le parlement. Aussi éclairés qu’équitables, les juges ont reconnu, même avant les preuves, au ton simple et vrai qui règne dans ses réponses, qu’elles étaient dépouillées d’artifice, et ils font remis en liberté.
Le Jay interrogé s’il n’a pas été, depuis la seconde déclaration, chez M. Goëzman, a répondu « que ce magistrat l’a envoyé chercher une troi- « sièmefois; que, le lendemain matin, il rencontra « le magistrat au coin de la rue de l’Étoile, à pied, « venant au Palais, suivi d’un seul domestique, et « qu’il lui dit : Monsieur , je venais à vos ordres ; « qu’à cela M. Goëzman, toujours marchant, ré- « pondit, d’un ton amical : Mon cher monsieur le « Jay , je vous ai envoyé chercher , pour vous dire que « vous soyez sans inquiétude ; j’ai arrangé les « choses de manière que vous ne serez entendu au « procès que comme témoin, et non comme accusé ; « que lui, accusé, répliqua : Monsieur , je vous suis « obligé ; mais je venais aussi pour vous dire la « vérité comme elle est. La vérité est que je n’ai « consenti à mentir dans les deux déclarations que « pressé par les vives sollicitations de madame, en « l’assurant bien que si l’on me faisait aller en « justice, je ne soutiendrais jamais le mensonge « qu’on me faisait faire; et qu’elle m’a toujours <c répondu : N’ayez pas peur ; ce que nous exi- <c geons de vous n’est que pour faire taire cette « canaille sur les quinze louis ; cela n’ira pas plus « loin : et vous savez bien, monsieur, que quand « M. le premier président m’en a parlé l’autre jour « devant vous, j’étais tout tremblant, à cause de votre k présence qui m’empêchait de lui dire la vérité ; « et qu’alors il remit devant les yeux de M. Goëz- « man les choses telles qu’elles s’étaient passées
« sur les cent louis, la montre et les quinze louis, « et telles qu’il nous les a dites dans le présent « interrogatoire ; que M. Goëzman l’écoutait impa- « tiemment, et finit par lui dire : J’en suis fâché « pour vous, mais il n’est plus temps : (il n’est plus u temps !) vous avez fait deux déclarations , et ma « femme vous en soutiendra le contenu jusqu’à « la fin : si vous variez , ce sera tant pis pour « vous.
« Qu’en ce moment étant arrivés au Pont-Rouge, « M. Goëzman lui dit : Monsieur le Jay, il n’est pas « nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble : « quittez-moi ici ; et qu’ils se quittèrent. » Et le bon le Jay ajoute : «Nous parlions si haut, queledomes- « tique a dû tout entendre ; il dira bien si je dis « vrai, ou non. » Comme ce seul trait peint un homme naïf ! il prend à témoin le valet de M. Goëzman ! O bon le Jay !
Ceci me rappelle qu’à sa confrontation avec madame Goëzman, ne trouvant plus de ressources dans son éloquence contre les dénégations obstinées de la dame sur les quinze louis, il lui dit, avec la chaleur ingénue d’un écolier : Si vous ne voulez pas convenir, madame, que vous avez les quinze louis, je suis donc un fripon , moi qui vous les ai remis ? Mais, quoiqu’il répétât cette phrase trois ou quatre fois, jamais madame Goëzman n’eut le courage de lui répondre autre chose, sinon : Je ne dis pas que vous soyez un fripon ; mais vous êtes une grosse bête, une franche tête à perruque : et, grâces à l’équité de M. de Chazal, ce trait important fut couché par écrit. Plus outré encore, il lui disait un moment après, et toujours sur ces quinze louis : Hé bien ! madame , prenonsnous à bras-le-corps et jetons-nous par la fenêtre; on verra bien en bas qui de nous deux était le menteur. Ou la main dans le feu, madame ; comnv il vous plaira : choisissez. Je ne sais si cela fut écrit. Il serait malheureux qu’on y eût manqué. En tout cas, je ne doute point que M. de Chazal, commissaire-rapporteur, qui était présent, ainsi que le greffier, ne rende compte à la cour de l’effet qu’ont dû produire sur lui ces circonstances, qui me paraissent à moi de la plus grande force, pour discerner la vérité du mensonge. On se doute bien que madame Goëzman n’acceptait rien, parce qu’en effet rien n’était acceptable. Mais que le refus ici est loin d’ôter le prix à ces provocations naïves et fougueuses !
Après avoir parlé des naïvetés du sieur le Jay, faut-il en taire une excellente de madame Goëzman, que le rapporteur eut aussi l’équité de faire écrire? Le Jay, reprochant à la dame qu’elle était cause de tout le mal, lui disait : « Cela ne fût pas « arrivé, madame, si vous eussiez voulu croire « M. de Sartines lorsque vous lui montrâtes devant « moi la première déclaration, et qu’en la parcou- « rant légèrement il vous dit : A votre place, ma- « dame, je laisserais tout cela ; ce sont de mauvais