‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 505 sur 803 · LE JAY · texte numérisé non relu

LE JAY

Eh mais, madame, si les discours de le Jay furent tels que vous le dites, comment donc espérezvous, par le seul silence de votre liste, prouver qu’un argent reçu par vous pour des audiences , des mains de le Jay ; qui l’avait reçu pour des audiences , de Bertrand ; qui l’avait reçu pour des audiences , de la dame Lépine ; qui l’avait reçu pour des audiences , du sieur de la Châtaigneraie ; qui me l’avait prêté pour des audiences ; que cet argent, dis-je, ait été destiné par moi pour gagner le suffrage de monsieur votre mari, qu’on sait être incorruptible ?

Voilà pourtant, madame, comment vous raisonnez ; voilà comment, du seul silence d’une liste qui n’est, comme tout autre silence, qu’une négation, une absence de bruit, d’écriture, de mouvement ou d’action, le néant, en un mot rien du tout, vous inférez une intention, laquelle n’est par sa nature qu’un autre être de raison ; et cela pour m’inculper, moi qui ne vous ai rien dit, que vous n’avez pas même vu, qui n’ai eu de relation avec vous qu’à travers un monde de personnes, dont tous les témoignages, ainsi que vos aveux, s’unissent en ma faveur.

Il est donc bien démontré par les dépositions des

témoins, par les interrogatoires des accusés, par les mémoires de tout le monde, par votre récolement, votre supplément, tous vos raisonnements enfin, que je n’ai jamais désiré ni demandé autre chose de vous que des audiences; il est bien démontré que la conséquence tirée de la liste n’est qu’une platitude mal inventée, plus mal soutenue, encore plus mal prouvée ; et surtout il est bien démontré qu’on m’a fait perdre quatre ou six pages à me battre à outrance et à ferrailler contre un moulin à vent d’intention , de corruption et de liste , qui ne m’a été opposé que pour faire bâiller le lecteur, embrouiller l’affaire, et me rendre, en y répondant, aussi ennuyeux que le mémoire où 1 on m’a tendu ce piège ridicule.

A la grave autorité de cette liste, madame, vous joignez celle du billet que le. comte de la Blache vous a, dites-vous, écrit alors, et qui lui a suffi pour être admis chez vous ; lequel billet vous avez gardé précieusement. O bon le Jay! réclamez vos droits, mon ami; l’on vous pille ici : cette naïveté est de votre force! la liste du portier, le billet du comte de la Blache en preuves! Ce n’est pas que ce gentilhomme, descendu des Alpes exprès pour devenir à Paris un riche légataire, ne soit bien fait pour obtenir de M. Goëzman des préférences de toute nature.

Mais permettez, madame, n’auriez-vous pas un peu manqué de goût ici? Pour que son billet eût quelque force, il me semble qu’il n’eût pas fallu imprimer ensuite la lettre à ma louange qu il vous a écrite de Grenoble , dont les expressions , ditesvous, évidemment dictées par l'honneur révolté , sont de nouvelles preuves de l’atrocité de mes imputations.

Il me semble qu’il eût mieux valu présenter quelque autre preuve de mes atrocités, qu une lettre du comte de la Blache, qui, depuis dix ans, fait profession ouverte de me haïr avec passion ; où l’on lit : Il manquait peut-être à sa réputation celle du calomniateur le plus atroce (c est de moi dont l’auteur entend parler), pour en faire un monstre achevé (qu’ils sont doux, nos adversaires! lettres, mémoires, tout est fondu dans le même creuset) ; la vôtre est trop au-dessus de pareilles atteintes pour en être alarmée (une réputation alarmée des atteintes qu’on lui porte ! quelle phrase alsacienne !) : c’est le serpent qui ronge la lime. (Il fallait dire : C’est la lime qui ronge le serpent; il y aurait eu deux ou trois images rassemblées, et surtout une allusion à l’état de mon père, et cela eût été superbe ; on y songera une autre fois.) La justice qu'on vous doit servira à purger la société d’une espèce aussi venimeuse. Cette lettre, madame, est d’un bout à l’autre un échantillon de la manière dont le comte de la Blache plaidait sa cause dans tous les cabinets des juges, pendant que j’étais en prison. Et je la crois plus propre à desservir le comte de la Blache qu’à vous servir vous-même. C’est dans les lois que les Beaumarchais

MÉMOIRES

doivent trouver la punition de leur audace. Oui, lorsque, dans l’abus de ces mêmes lois, les la Blache trouvent le moyen de dépouiller les héritiers directs d’un millionnaire, à l’aide d’un testament ; et son créancier, à la faveur d’un arrêt : car, à la fin, tant d’indignités m’arrachent à la modération que je me suis imposée.

Et la lettre est écrite de Grenoble , où le comte de la Blache était allé voir son père! Bone Deus! et le comte de Tuffières aussi allait voir le sien.

Mais pourquoi cette lettre n’est-elle pas cotée au rang d’une foule de pièces justificatives, qui ne sont pas plus justificatives que cette lettre? Est-ce qu’elle ne serait pas timbrée de Grenoble? Je vous demande bien pardon, M. le comte de la Blache, M. le conseiller Goëzman, madame, et vous aussi, | messieurs Marin gazetier, Bertrand d’Avignon, i Baculard d’ambassade, et autres qui voulez tous avoir part à l’excellente œuvre de ma perte, si je regarde à si peu de-chose : mais vous êtes si adroits, si adroits, qu’il faut bien me passer un peu de vigilance. D’ailleurs, voyez combien de gens vous êtes après moi : gens d’épée, gens de robe, gens de lettres, gens d’affaires, gens d’Avignon, gens de nouvelles; cela ne finit pas. Aussi mes ennemis n’auront-ils plus rien à y voir quand je serai sorti de cette coupelle où M. Goëzman m’a mis au creuset, où le sieur Marin fournit le charbon, et où Bertrand, Baculard et autres garçons affineurs soufflent le feu du fourneau.

Passons à l’examen de l’audience qui me fut, dit-on, accordée le samedi 3 avril au matin par M. Goëzman , et à celui des preuves sur lesquelles on l’établit.

Premièrement, je fais ici ma déclaration publique et formelle que je nie cette audience à mes risques, périls et fortune. Je déclare que je n’ai eu d’autre audience dans la maison de M. Goëzman, pendant les quatre jours du délibéré, que celle du samedi 3, à neuf heures du soir, en présence de Me Falconet et du sieur Santerre, mon gardien.

Je déclare que c’est chez M. de la Calprenède, conseiller de grand’chambre, que je montrai à M. Goëzman, avant le délibéré, l’article de la Gazette de la Haye où je suis si maltraité; laquelle Gazette je ne laissai point à M. Goëzman, ni en aucun autre temps, comme il le dit; car je l’ai chez moi enliassée avec les autres pièces extra-judiciaires relatives au même procès, soulignée aux mots importants, et avec ces notes en marge écrites de ma main : S’informer chez Marin où l’on peut avoir raison de ces infamies. Et plus bas : Voir

M. de Sartines. Et plus bas : Écrire à madame de

d’en parler à M.. le duc de Je déclare que, de-

puis ce jour, je n’ai vu qu’une seule fois M. Goëzman, le samedi 3 avril, à neuf heures du soir, accompagné, comme je l’ai dit, de Me Falconet et du sieur Santerre.

On me dispensera bien, je crois, de discuter la

première preuve de cette audience du samedi matin, que M. Goëzman tire de son propre témoignage.

On me dispensera sans doute encore d’user mes forces contre la preuve tirée d’une lettre du comte de la Blache, datée de Paris le 18 septembre, c’està-dire plus de cinq mois après le 3 avril, du même style que celle de Grenoble , où il raconte à M. Goëzman que M. Goëzman lui a dit, le 3 avril au matin : Votre adversaire sort d’ici, quoiqu’il soit prouvé que l’adversaire du comte de la Blache n’en sortît pas; et où il annonce que tout ce qui est écrit dans mon mémoire est faux , méchant , atroce , etc. ; quoique le comte de la Blache, absolument étranger à la querelle, ne puisse pas être plus instruit que le roi de Maroc ou le bacha d’Égypte, si ce que j'y ai dit est faux ou vrai, doux ou méchant, atroce ou modéré. Gomme c’est sur des ouï-dire de M. Goëzman qu’écrit le très-reconnaissant comte de la Blache, cette preuve rentrent se fond dans la première; et jusqu’ici, comme on le voit, la vérité n’a pas encore fait un pas.

La troisième preuve de M. Goëzman se tire d’un mémoire de moi, non daté, que M. Goëzman a , dit-il, heureusement conservé , sous le titre d’Argument en faveur de l'acte du 1er avril , et réfutation du système, etc. Lequel manuscrit n’a nul rapport à la question présente, et ne peut servir à fixer l’époque d’aucune audience.

La quatrième est fondée sur un autre manuscrit de moi, sans date, et que M. Goëzman a, dit-il, encore heureusement conservé, sous le titre de Réponse à quelques objections, etc. Et moi aussi, je dis heureusement ; car ce manuscrit contient une note précieuse qui le fait tourner en preuve contre l’audience du 3 avril au matin.

Si j’ai bien lu, voilà tout, je crois.

Après avoir montré la futilité des preuves que M. Goëzman rapporte de cette audience, je pourrais m’en tenir à ma déclaration formelle, que l’audience est fausse et ne m’a pas été donnée, parce que c’est à celui qui articule un fait à le bien prouver; celui qui nie n’ayant qu’à se tenir les bras croisés jusqu’à ce qu’on lui taille de la besogne, en lui fournissant des preuves à combattre. Cependant, comme mon usage en cette affaire est d’aller au-devant de tout, après avoir prouvé négativement que les preuves mêmes de M. Goëzman détruisent son édifice , je vais prouver positivement que cette audience n’a jamais existé.

Il est prouvé au procès, par les dépositions des sieurs le Jay, Dairolles, de la dame Lépine, etc..., que, ce même samedi 3 avril au matin, Bertrand et le Jay furent chez madame Goëzman porter les cent louis ; que le Jay reçut de cette dame, à cette occasion, la promesse formelle que j’aurais une audience de son mari le soir même.

Mémoire de Bertrand, page 5 :

« J’envoyai chercher un fiacre; nous y mon-

MÉMOIRES

« tàmes, le Jay et moi; il fit arrêter au coin du « quai Saint-Paul... Je le vis entrer dans une maison <c qu’il me dit être celle de madame Goëzman... « 11 me raconta dans la route la manière dont il « avait été reçu... J’instruisis la sœur du sieur de « Beaumarchais de tout ce que le Jay m’avait dit; « je vis le soir même le sieur de Beaumarchais, « qu’on avait instruit du message du sieur le Jay; « il se prépara à sa visite. »

Dans mon Mémoire à consulter, page 8 :

« Le sieur Dairolles assura ma sœur que madame , (< Goëzman, après avoir serré les cent louis dans « son armoire, avait enfin promis l’audience pour « le soir même ; et voici l’instruction qu’il me donna « quand il me vit : Présentez-vous ce soir à la porte « de M. Goëzman ; on vous dira encore qu’il est sorti: « insistez beaucoup ; demandez le laquais de ma- « dame; remettez-lui cette lettre, qui n’est qu’une « sommation polie à la dame de vous procurer « l’audience, suivant la convention faite entre elle « et le Jay. »

Et la lettre était écrite de la main du sieur Dairolles, au nom de le Jay, comme cela est prouvé au procès.

Ajoutons à tout ceci la déposition du sieur Santé1,1^ qui contient qu’après des refus de porte aussi constants qu’ennuyeux, en vertu d’une lettre dont j’étais porteur, et que je remis devant lui au laquais blondin de madame Goëzman, le samedi 3 avril, à neuf heures du soir, nous fûmes introduits cette seule fois chez M. Goëzman. Ajoutons celle de Me Falconet, avocat, qui contient absolument la même chose. Que dit à tout cela M. Goëzman, caché sous le manteau de madame? De quel front le sieur Caron ose-t-il faire imprimer que , jusqu’au samedi neuf heures du soir , la porte de son rapporteur lui avait été obstinément fermée ? — Du front d’un homme qui n’avance rien qui ne soit bien prouvé au procès. — Si à cette heure , qui était celle du souper, on ne l’eût pas reçu , lui qui était déjà entré le matin 9 comment aurait-il pu se plaindre ? — Comme un homme à qui l’on n’avait accordé aucune audience le matin, et qui venait de payer celle-ci d’avance, la somme de cent louis. — Cependant, comme il a insisté sur le fondement

qu il n avait qu’un mémoire manuscrit à remettre.

Pardon, madame, il est prouvé au procès que je suis entré avec une lettre écrite à madame Goëzman, remise à son châtain clair; et nullement pour remettre un mémoire dont il ne fut pas seulement question. — Mon mari eut la bonté de le recevoir encore ; la visite fut courte sans doute. — Raison de plus, madame, pour être outré de n’en avoir pu obtenir d’autres, surtout quand on les a payées si cher, et qu’elles ont porté aussi peu de rtu . il jiq demandait qu’à remettre un mémoire. ~ Au contraire , madame , il n’en existait alors aucun de moi.

Le premier manuscrit indiqué sous le n<> 4,

dans vos pièces justificatives, ne fut fait que d’après l’audience du samedi 3, au soir, pendant la nuit du samedi au dimanche, et vous fut envoyé le dimanche matin avec le précis imprimé de Me Bidault, mon avocat, encore mouillé de la presse ; le tout accompagné d’une lettre polie pour vous, comme je l’ai dit à mon interrogatoire, et comme il est prouvé au procès que le sieur Bertrand me l’avait conseillé de votre part.

Le second manuscrit, sous le n° 5 de vos pièces justificatives, n’a été composé que dans la soirée du dimanche 4 avril, sur les observations que M. Goëzman avait faites le matin au sieur de la Châtaigneraie; ce qui détruira l’imputation qui m’est faite, que je calomnie les magistrats. Je n’ai jamais dit qu’aucun membre du parlement m’eût fait des confidences ; mais j’ai dit, imprimé, consigné au greffe, que M. Goëzman avait lu des lambeaux de son rapport au sieur de la Châtaigneraie, et lui avait même permis de me communiquer ses objections; ce que ce dernier fit en m’annonçant l’audience promise.

Il reste donc pour constant par les dépositions des témoins, par les interrogatoires des accusés, par les mémoires de tout le monde, par la procédure, par les preuves mêmes de M. Goëzman, que la séance du samedi matin, 3 avril, n’est qu’une chimère; et c’est ici le lieu de répondre au nouveau plan de défense établi par M. Goëzman dans le supplément de madame.

« Je n’ai été que trois jours rapporteur du pro- « cès du sieur de Beaumarchais (vous l’avez été « près de cinq) : j’étais donc fort pressé, je ne pou- « vais donc user mon temps à donner des au- « diences; et cependant, sans compter celui que le « comte de la Blache a pu me faire perdre, j’ai « donné pour le seul Beaumarchais, dans ces trois « jours, quatre grandes audiences : le vendredi « 2 avril, une à Me Falconet, son avocat; le sa- « medi matin 3, une au sieur de Beaumarchais; le « samedi au soir, une autre au même ; et le di- « manche 4, une au sieur de la Châtaigneraie, son « ami : voilà donc quatre audiences en trois jours.

« Il est donc clair qu’en donnant de l’argent à « ma femme, ce n’était pas des audiences qu’il « voulait, mais seulement de me corrompre ou « gagner mon suffrage. »

De vous corrompre ! Prænobilis et consultissime Goëzman, on ne joindra pas désormais à vos qualités l’adjectif veracissimus : vous venez de le perdre à jamais; et j’ai bien peur qu’on n’y substitue même le superlatif contraire.

Que diront tous les baillifs vos ancêtres ? Que diront les princes dont vous n’avez pas été l’envoyé? Que diront les Pithou, les Mabillon, les Baluze et les du Cange, qui, jusqu’à présent, s’il faut vous en croire, vous auraient avoué pour le digne héritier de leurs talents et de leurs vertus? Mais que dira surtout le parlement de Paris, qui nous juge

mémoires.

aujourd’hui, eu lisant ce que je réponds aux quatre

audiences? M r -

Loin d’avoir eu quatre audiences de * man, tant par moi que par mes amis, je dectare hautement que Me Falconet, avocat, arri . puis quelques jours d’un voyage de trois mois, donne le démenti le plus formel à avancer que M. Goëzman lui a donne, le vendred 2 avr , aucune audience chez lui pour moi, ou que cet avocat ait jamais mis le pied che^ M. Goezman en aucun autre instant que le samed 3, au «p, avec le sieur Santerre et moi. Cela est-il clair .

,e déclare encore que M. de la Châtaigneraie, loin d’avoir reçu, le dimanche 4 avril, aucune audience pour moi, n’a été chez M. Goëzman que pour essayer de m’en obtenir une, que ce rapporteur lui promit pour le lundi matin 5 avril, e q n’a pas été donnée, quoique M. de la Châtaigne raie, sur la foi de cette promesse, ait vainement essayé le lundi de me servir d’introducteur. Je déclaré que M. de la Châtaigneraie, loin de chercher à résoudre les objections de M. Goezman tira au contraire de son silence l’occasion de solliciter ce rapporteur, pour qu’il voulût bien me les fai

5 Te° déclare en outre que je consens et me soumets à toutes les peines . méritées pour celui des

deux qui en impose au parlement et au p >

M. Goëzman ou moi, si l’homme semante qui m’accompagnait, si le sieur Santerre natte te pa encore à la cour que je ne suis entre le samedi 3 avril qu’une seule fois, à neuf heures du soir , chez M. Goëzman, accompagné de Me Falconet et de du .

Ainsi, loin d’avoir obtenu de ce tres-peu vendique rapporteur les quatre audiences qu il articu e, je1 déclare que je n’en ai reçu qu’une, et que cette une encore, je ne l’aurais pas obtenue si je ne l’eusse payée d’avance cent louis d or.

Je déclare que je n’ai jamais charge personne de faire aucun pacte avec madame Goëzman au sujet de cet or, et que, quand on vint me dire, le dimanche au soir 4, que madame Goëzman, en promettant une seconde audience, avait dit . Et si je ne puis la lui faire avoir, je rendrai tout ce que j ai recuite m’écriai devant tous mes amis, en me frappant le front : C'en est fait, j’ai perdu mon procès! Cette offre inopinée de tout rendre en est le fa-

neste présage. . . ,,

Voilà mes réponses, mes discussions, mes a clarations : et je signe exprès mon mémoire en cet endroit, parce que j’entends que tout le contenu de cet article tourne à ma honte, attire sur ma tète la juste punition, l’anathème et la proscription qui m’est due, si l’information que a cour ne me refusera pas à ce sujet y apporte le plus léger. changement; et j’en dépose un exemplaire au greffe, avec ces mots de ma main :

Caron de Beaumarchais.

Ne varietur .

Regagnons à présent le temps perdu, madame. Parcourant rapidement les objets auxquels vous avez vous-même donné moins d’importance (page 22 de votre mémoire), je vois un coup de crayon à la marge. Il s’agit de M* de Junquieres, que vous faites s’écrier, à l’occasion des propos qu’on tenait sur votre compte : C’est une infamie de Beaumarchais . Pour ce Junquières-la, comme son métier est de défendre les autres, et qu il a bec et ongles, entre vous le débat, messieurs ; mais je vous avertis qu’il donne le plus formel et public démenti à votre phrase, et qu’il prend à témoin de la fausseté de votre citation M. le procureur général, devant lequel il parlait alors. A mon égard, il est certain que je confiai dans le temps à Me de Junquières tout ce qui s’était passe entre madame Goëzman et le Jay : je n’ai point trouve mauvais qu’il vous l’eût rendu; je le lui ai dit depuis. Voilà le fait, dont la discussion ne vaut pas

une ligne de plus. . ,.

En revanche, en voici un qui mente attention. Votre objet ici, madame, est d’essayer de disculper M. Goëzman d’avoir été l’instigateur, le compositeur et l’écrivain de la minute de la première déclaration attribuée à le Jay; c’est yous qm parlez (p 23) * Le Jay monta dans le cabinet de M. Goezman, se mit à son bureau (fort bien jusque-là ; et, comme il est fort peu lettré, quoique librane, il pria mon mari de lui arranger, dans la forme d une déclaration, les faits dont il venait de lui rendre compte (le Jay a protesté, dans ses interrogatoires, qu’on ne lui avait fait qu’une seule question, et Lu n’avait répondu qu’un mot) : en conséquence, il fut fait un brouillon (n’oublions pas il fut fait ) , il fut fait un brouillon, que mon mari corrigea enplusieurs endroits (à moins de convenir de tout on ne peut mieux parler); et il quitta ensuite le sieur le Jay (il fallait le quitter avant), qui écrivit et signa en ma présence la déclaration suivante, etc., etc.

Ainsi, vous convenez, madame, que votre mari arrangea les faits en forme de déclaration; vous convenez9que votre mari corrigea le brouillon en plusZs Ldroüs; vous convenez que te Jay en suite du départ de votre man : ce qui ^indique assez qu’il n’avait pas écrit avant son depait. En tout cela il n’y a que ces mots : il fut fait quivoques; tout le reste marche assez bien. Il fut fait' charmante tournure pour laisser le mond incertain si ce brouillon fut fait par M. Goëzman ou par te Jay! Mais de cela seul, madame, que vous Te dites pas à pleine bouche : Le Jay se mi au bureau de mon mari, où il écrivit librement et de son chef la déclaration, on en peut condure hardiment que ce fut M. Goëzman qui fi la minute.

Vous n’êtes pas gens à ménager 1 adversa re

quand vous croyez avoir de 1 avantage sur lu Mais comme une négation formelle vous eut trop exp ésTun et l’autre! aujourd'hui que j’ai prouve par mon supplément que M. Goëzman a fait la

MÉMOIRES

minute, vous employez la bonne, fine, double phrase il fut fait, la seule qui pût être utile à deux fins, propre à vous servir si on la prend bien, et à ne vous pas nuire si on la prend mal.

Si la liberté de ma critique rend mes éloges de quelque prix à vos yeux, madame, recevez mes félicitations sur cette tournure : salut aux maîtres ! en honneur, on ne fait pas mieux que cela !

Vous transcrivez ensuite la déclaration; après quoi vous ajoutez (p. 24) : Quiconque aura sous les yeux (c’est toujours vous qui parlez) l’original de cette déclaration , reconnaîtra bientôt, à la manière dont elle est orthographiée , que le sieur le Jay n’a fait que se copier lui-même . Pourquoi ne pas convenir tout uniment, comme il fa déclaré à ses interrogatoires, que vous dictiez sur la minute de votre mari pendant qu’il écrivait? Cela explique bien mieux ses fautes d’orthographe. Et il m’a priée de corriger moi-même quelques mots qu’il avait mal formés, et d’en ajouter un ou deux qu’il avait omis. Excellente réponse à tous les faux reprochés à M. Goëzman dans mon supplément! grâce à son adresse, c’est madame aujourd’hui qui se charge de l’iniquité.

Nous voilà tous deux dans le puits, dit le renard à son compagnon : tends tes jarrets, dresse tes cornes, allonge ton corps, je grimperai par dessus toi; et, sorti de la citerne, je t’en tirerai à mon tour. L’animal peu rusé fait ce qu’on lui dit; et le renard, hors de danger, le paye par une phrase à peu près semblable à celle deM. Goëzman dans sa note imprimée, distribuée à ses confrères par M. le président deNicolaï : Si, malgré la raison que j’ai de croire ma femme innocente, j’avais été moimême induit en erreur , je demanderais que la justice prononçât , et Von verrait que l’honneur sera toujours le lien le plus fort qui m’attache à la société , et le seul guide de ma conduite .

Pauvre madame Goëzman ! vous prenez sur votre compte un faux justement reproché à votre mari;

' et, pour récompense, cet époux, qui a toujours mé- ! rité votre respect autant que votre amour, détachant ses intérêts des vôtres, offre de composer à vos dépens : peu lui importe que vous restiez dans la citerne, pourvu qu’il n’y demeure pas avec vous. Pauvre, pauvre madame Goëzman !

Pour revenir à cette déclaration, on voit, par leur propre mémoire, que M. Goëzman a corrigé la minute, et que madame a corrigé la copie. Quels correcteurs ! Ce devait être un bon spectacle que madame Goëzman, érigée en magister de le Jay, corrigeant sa leçon d’écriture ! La plume échappe et tombe de dégoût, d’être obligé de répondre à de pareilles défenses *.

1 . Pendant qu’on imprime, j’apprends que le commis de le Jay vient d’être confronté avec madame Goëzman, et qu’entre plusieurs écritures qu’on lui a présentées, il a très-bien reconnu celle dont l fut tracée la minute de la première déclaration qu’il a copiée. Mais, au grand étonnement de tout le monde et au mien (car j’avoue que

Suit après la seconde déclaration de le Jay : Je déclare en outre que jamais ni le sieur de Beaumarchais, ni le sieur Bertrand, etc.

Et moi Beaumarchais, je déclare qu’il y a sur l’original de cette deuxième déclaration, attribuée à le Jay : Je déclare que jamais Bertrand ni Beaumarchais, ou Beaumarchais ni Bertrand, comme on voudra; mais sans aucun mot de sieurs : car cela m’a singulièrement frappé, en lisant au greffe cette déclaration.

Je déclare encore qu’il y a à la fin sine le Jay, et non signé le Jay : ce que je fis alors remarquer au rapporteur et au greffier, qui ne purent s’empêcher de rire de ma plaisante découverte.

Suit après la lettre du sieur d’Arnaud.

A vous donc, M. Baculard.

Ce serait bien ici le cas de me venger de toutes les injures dont l’exorde de votre mémoire est rempli ; mais, comme elles ne s’adressent pas directement à moi, et qu’à la rigueur je puis douter si vous me regardez de travers ou si vous louchez seulement en défilant votre tirade, je veux bien ne pas me l’appliquer, et vous traiter doucement en conséquence : car vous savez qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous montrer tel que vous fûtes dans votre confrontation, c’est-à-dire tout à côté de madame Goëzman, si votre embarras, et le peu d’habitude à vous déguiser, ne vous mit pas même au-dessous; mais je suis doux, moi, et je veux bien convenir que vous n’avez jamais senti la conséquence d’avoir accordé à le Jay une lettre mendiée qui m’inculpait aussi gravement sur un fait que vous ignoriez, et qui se trouve faux aujourd’hui; je veux bien convenir encore que vous n’avez pas senti la conséquence d’avoir recommencé la lettre, parce que le Jay ne trouvait pas cet écrit assez fort : comme si un fait, quand vous en eussiez été témoin, pouvait avoir deux faces sous la plume de celui qui vous le rend ; ou comme si votre complaisance pour le Jay, qui agissait de son côté par complaisance pour madame Goëzman, laquelle voulait complaire en ce point à son mari, pouvait vous excuser sur une démarche aussi inconsidérée. Mais j’ai cru, dites-vous, que le Jay méritait toute ma confiance, et j’ai cédé à cette conviction : ainsi, d’erreur en erreur, de complaisance en complaisance, vous avez causé sans le savoir l’emprisonnement de le Jay et mon décret d’ajournement personnel; et voilà comment le transport qui saisit un pauvre homme de bien sur l’avantage de faire une bonne action le conduit souvent à en faire une très-blâmable.

Il faut ajouter ici que vous aviez alors un procès criminel important à la Tournelle, où vous espériez

je ne m’y attendais presque pas), cette écriture s’est trouvée être celle de prœnobilis et consultissimus Ludovicus Valentinus Goezman. Et voilà comment tout ce que je débats devient inutile, à mesure qu’on suit l’instruction.

MÉMOIRES

Quelques bons offices de la reconnaissance de M. Goëzman : ce qui n’a pas laissé que de rendre votre distraction un peu plus profonde.

Mais le plus curieux, que je n entends pas encore c’est qu’après être convenu à votre confrontation de tous vos torts, on ait pu depms ^ous determiner à donner un mémoire..... ou, sans vou "er, vous complétez la conviction que vou ne sentez jamais la force de ce que vous dites m de ce que vous faites. J’ai donc eu raison quand i’ai dit de vous dans mon supplément -N est-ce Ls par faiblesse que ce pauvre Arnaud Baculard, gui ne dit jamais ce qu’il veut dire, et ne fait jamais

ce qu’il veut faire, etc.

Je n’en veux qu’un exemple : Oui, j étais a pied, et ie rencontrai dans la rue de Condé le sieur Caron, en carrosse. Bans son carrosse! répétez-vous avec un gros point d’admiration. Qui ne croirait, d après ce triste oui, j’étais à pied, et ce gros point d’admiration qui court après mon carrosse, que vous êtes l’envie même personnifiée ? Mais moi, qui vous connais pour un bon humain, je sais bien que cette phrase dans son carrosse .' ne signifie pas que vous fussiez fâché de me voir dans mon cariasse mais seulement de ce que je ne vous voyais pas dans le vôtre ; et c’est, comme j’avais 1 honneur de vous l’observer, parce que vous ne dites jamais ce que vous voulez dire, qu’on se trompe toujours à votre intention.

Mais consolez-vous, monsieur: ce carrosse dans lequel je courais n’était déjà plus àmoi quand vous me vîtes dedans ; le comte de la Blache 1 avait fait saisir ainsi que tous mes biens ; des hommes appelés à haut es armes, habit bleu, bandoulières et fusils menaçants, le gardaient à vue chez moi ainsi que tous mes meubles, en buvant mon vin , et, pour vous causer, malgré moi, le chagrin de me montrer à vous dans mon carrosse, il avait fallu, ce jour-là même, que j’eusse celui de demander, le chapeau dans une main, le gros ecudans 1 autre, permission de m’en servir à ces compagnons huissiers; ce que je faisais, ne vous déplaise, tous les matins. Et, pendant que je vous parle avec tant de tranquillité, la même détresse subsiste encore

dans ma maison . .

Qu’on est injuste! on jalouse et Ion hait te homme qu’on croit heureux, qui donnerait souvent du retour pour être à la place du piéton qui le deteste à cause de son carrosse. Moi, par exemple, y a-t-il rien de si propice que ma situation actuelle pour me désoler? Mais je suis un peu comme la cousine d’Héloïse : j’ai beau pleurer, il faut toujours que le rire s’échappe par quelque coin. Voila ce qui me rend doux à votre égard. Ma philosophie est d’être, si je puis, content de moi, et de laisser aller le reste comme il plaît à Dieu.

D’ailleurs, monsieur, votre mémoire m oblige en un point dont vous ne vous doutez guère : c est qu’après avoir cité l’endroit du mien où je raconte

que je vous dis : Vous êtes l'ami du sieur le Jay ; je vous invite , monsieur , par Vintèrèt que vous prenez à lui , de le voir et de l’engager à dire la vérité ; c’est le seul parti qui lui reste, dans l’embarras où il s’est plongé lui-même ; les magistrats ne font point le procès à la faiblesse , c’est la mauvaise foi seule qu’on poursuit ; vous ajoutez : Le sieur Caron me tint à peu près les mêmes discours qu’il rapporte ici : ce qui me suffit pour renverser je ne sais quel échafaudage de subornation de le Jay, que la maison Goëzman a voulu élever contre moi, dans le mémoire de madame pour monsieur; échafaudage qui prouve seulement que cette maxime est de leur connaissance : Qu’en un cas embarrassant, il vaut J mieux dire des -riens que de ne rien dire.

Pardon, monsieur, si je n’ai pas répondu dans un écrit, exprès pour vous seul, à toutes les injures de votre mémoire; pardon, si, voyant que vous m’v faites marcher à l’éruption de ma mine ; si, vous voyant mesurer dans mon cœur les sombres profondeurs de l’enfer , et vous écrier : Tu dors Jup^r A quoi te sert donc ta foudre ? j’ai répondu legerement à tant de bouffissures. Pardon ; vous fûtes ecolier sans doute, et vous savez qu’au ballon le mieux soufflé il ne faut qu’un coup d’épingle. __

Vient ensuite la dénonciation de M. Goëzman, que j’ai analysée dans mon supplément. ,

Deux remarques à y faire. La première, c est que M Goëzman rejette sur la chambre des enquêtes la nécessité où il s’est trouvé de me dénoncer. Sophiste dangereux qui déguisez tout, la chambre des enquêtes exigeait-elle de vous la justification d’un magistrat soupçonné ou la dénonciation d un innocent opprimé? La seconde, c’est que les ménagements que l’auteur garde envers le sieur le Jav dont il parle en termes si doux, si paternels . Cette personne interposée , pénétrée de douleur d avoir commis une faute dont elle ne sentait pas la conséquence, moins armée peut-être contre la sédition, etc....', ces ménagements, dis-je, rentrent tou à fait dans les choses amicales que M. Goëzman, allant au Palais, disait dans le meme temps au sieur le Jay, et que ce dernier rapporte dans ses interrogatoires : Mon cher monsieur le Jay, soyez sans inquiétudes; fai arrangé les choses de façon que vous ne serez entendu que comme témoin au procès, et non comme accusé. En rapprochant ainsi diverses actions d’un homme, on parvient a pénétrer dans les replis de son cœur ; comme les geomètres, à l’aide de quelques points correspondants, mesurent des hauteurs ou sondent des profo

deurs inaccessibles. ,

Une autre phrase assez curieuse a rapprocher de ces deux-ci est celle du mémoire de madame Goëzman, page 30, où M. Goëzman la fait parler ainsi : Le Jay fut assigné lui-même pour déposer , chose qui a paru étonnante à bien des personnes instruites...;. Pouvait-il être autre chose quaemé? etc Voyez là rusel Monsieur et madame

Goëzman, dans le cours de ce mémoire, parlent toujours comme s’ils n’avaient pas lu mon supplément (qui était dans leurs mains depuis dix jours quand ils ont imprimé); et de temps en temps ils glissent des phrases adroites, des demi-réponses à ce que j’y ai dit: comme si, de leur chef, ils avaient prévenu toutes mes objections avant de les connaître. Réellement il y a du plaisir à voir cela.

A l’égard du reproche que M. Goëzman fait à la cour, de la conduite qu’elle a tenue envers le Jay, et qui , dit-il, a paru étonnante à bien des personnes instruites; la cour est bonne et sage pour juger quel cas elle doit faire de la mercuriale de M. Goëzman. Mais la vérité est que cette phrase n’est jetée en avant que pour éluder indirectement, par une réflexion sévère, le reproche d’avoir dit à le Jay : Mon cher ami, j’ai arrangé les choses de façon que vous ne serez entendu que comme témoin. Dans un autre mémoire, il dira : Comment aurais-je tenu de pareils propos à le Jay, moi qu’on a vu blâmer publiquement la conduite modérée de la cour à son égard? et les gens inattentifs, qui ne se rappelleront pas que la réflexion n’est venue que depuis le reproche, diront : Voyez la méchanceté de ce Beaumarchais !

Je passe les neuf ou dix pages qui suivent, parce qu’elles ne contiennent qu’un remplissage rebutant sur ma prétendue subornation de le Jay, que j’ai vu, pour la première fois, le 8 septembre, c’est-à-dire près de quatre mois après tous ces misérables détails de subornation. J’en saute encore deux ou trois autres, parce que le respect que tout Français a pour le grand Sully ferme la bouche, d’indignation de voir à quelle comparaison lui et madame de Rosny sont ravalés dans ce mémoire. Madame de Rosny rendit à Robin ses 8000 écus; et vous, madame, non-seulement vous gardez les quinze louis, mais vous avez l’intrépidité d’accuser le Jay de ne vous les avoir pas remis, quoique ce fait soit prouvé au procès jusqu’à l’évidence. Aussi, madame, on a beau vous comparer tantôt à la femme de César, tantôt à la femme de Sully, avec de pareils procédés vous ne serez jamais que la femme de M. Goëzman.

Page 4t. Le sieur Caron se plaint... que la première audience que le sieur le Jay lut avait promise lui a été accordée à une heure qui la rendait inutile. Pas un mot de cela. J’ai dit : « L’agent n’écrit « qu un mot, j’en suis le porteur, la dame le re- « çoit, et le juge paraît. Cette audience si long- « temps courue, si vainement sollicitée, on la « donne à neuf heures, à l’instant incommode où « l’on va se mettre à table. »

Incommode pour vous ne veut pas dire inutile pour moi : l’incommodité de l’heure n’est citée là que pour prouver qu’il avait fallu des motifs d’un grand poids pour vous faire ouvrir cette porte à l’heure incommode du souper.

Mais, dites-vous, puisque la table était servie, Von

n attendait donc pas à cette heure-là le sieur Caron. Et la lettre, madame! la lettre remise au châtain clair! Vous oubliez cette lettre magique, à laquelle la meilleure serrure ne résiste point. Les plus grands efforts n’avaient pu jusqu’alors en ébranler le pêne ; la plus simple cédule, au nom de le Jay, fait rouler la porte à l’instant sur ses gonds : cela n’est-il pas admirable?

Vous faites ensuite un mortel calcul des messages des sieurs Bertrand et le Jay chez vous, samedi et dimanche. Voici ma réponse, je la crois péremptoire : c’est qu’il m’a été compté en ces deux jours pour douze francs de fiacres par le sieur Bertrand, et que le sieur le Jay en réclame encore autant aujourd’hui pour les mêmes courses.

Passons à des objets plus sérieux.

A vous, M. Marin.

Ce n’était donc pas assez pour vous, monsieur, de vouloir accommoder l’affaire de M. Goëzman; il vous manquait encore de la plaider. A quoi se réduit votre mémoire? A dire que vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, et que vous étiez le mien : voilà bien les assertions; reste à débattre les preuves.

Vous n’étiez pas son ami! Si vous ne l’étiez pas, pourquoi donc, lorsque je vous visitai, le 2 avril, avec mon gardien le sieur Santerre, me dîtes-vous que M. Goëzman vous devait sa fortune (car vous êtes un grand bienfaiteur) ; que c’était vous seul qui l’aviez fait connaître à M. le chevalier d’A..., lequel l’avait présenté à M. le duc d’A..., ce qui l’avait mené à s’asseoir enfin au grand banc du Palais? Pourquoi donc me dîtes-vous que sa femme venait vous voir assez souvent le matin ; que^ous lui aviez donné un libraire et des débouchés pour la vente de je ne sais quelles brochures de son mari?

Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi donc, quand je vous appris qu’il était mon rapporteur et que j’avais été en vain trois fois chez lui la veille, me répondîtes-vous : Oui , il est comme cela? Quand je vous dis qu’on en parlait très-diversement, et que je vous demandai quel homme c’était, pourquoi me prîtes-vous par la main en faisant des excuses à mon gardien, et m’emmenâtes-vous dans un cabinet intérieur, où vous m’apprîtes tout ce qu’il y avait à m'apprendre sur l’objet, de ma consulte?

Si vous n’étiez pas son ami/ pourquoi, lorsque je vous fis sentir combien il était important pour moi d’obtenir une ou deux audiences de lui, me dîtes-vous : J'arrangerai ça, je verrai ça; laissez-moi faire , je vous ouvrirai toutes ces porteslà? etc., etc., etc

Dans la même journée, lorsqu’on m’eut pro curé l’intervention de le Jay, et qu’un homme de bon sens m’eut dit : Je vous conseille de vous en tenir au libraire, qui sera sûrement moins cher

MEMOIRES

que Marin, car on dit que ce le Jay est un bon homme qui ne prend rien; je vous écrivis pour vous prier de suspendre vos bons offices : un ami se chargea de vous porter la lettre, et s y prêta d’autant plus volontiers qu’il n’en ignorait pas le contenu. Il ne vous trouva pas; il la remit a votre valet de chambre portier : on peut assigner mon ami sur ce fait, indépendamment des gens qui me virent écrire la lettre. Or, si vous n’étiez pas 1 ami de M. Goëzman, pourquoi donc fîtes-vous une seconde démarche auprès de lui, postérieure a la réception de ma lettre, à moins que, voulant absolument faire une affaire de mon procès, vous ne vous soyez retourné, je ne sais comment, dans cette seconde visite? car toutes les affaires ont deux faces, comme tous les agioteurs ont deux

m SJ11 vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi, suivant votre propre mémoire, votre entrevue des Tuileries commença-t-elle avec une espece d’aigreur de sa part, et finit-elle par le conseil que vous lui donnâtes de faire faire une déclaration nar le Jay9 Pourquoi vint-il vous remercier le surlendemain chez vous, de ce que vous appelez vousmême le succès de votre conseil, et vous montra-t-il la

déclaration de le Jay? . m

Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi me fîtesvous sur-le-champ l’invitation la plus pressante île me rendre chez vous, par une lettre datee du 9 iuin que je déposerai au greffe? et pourquoi, lorsaue ie vous vis sur cette invitation, voulutes- !o us m’engager à lui écrire (page 3 de votre mémoire!? ce que je refusai avec dédain.

S’il n’était pas votre ami, pourquoi, vous rencontrant au Palais-Royal (car il vous rencontrait nartouf), après avoir dit (page 3) : Il évitait de me loir- je Vabordai, U me fit un accueil tres-froid, la séance finit-elle par mettre les deux indifferents dans le même carrosse, où le glacé M Goëzman vous lut sa dénonciation au parlement, en vous accompagnant jusqu’à la porte de ma sœur?

S’il n’était pas votre ami, pourquoi voulutesvous me tromper, chez ma sœur, devant six personnes à l’instant où vous veniez de lire 1 outrasse dénonciation? Pourquoi voulûtes-vous me faire croire qu’elle était en ma faveur, et non dirigée contre moi, pour nous tendre à tous un piege affreux, et nous empêcher de parler de oes misérables quinze louis, sans lesquels pourtant tout le poids de votre iniquité retombait sur ma tete •

Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi cherchâtesvous avec lui le sieur Bertrand pour l’engager a faire une déposition courte et qui ne compromit personne, espérant user en cela de 1 ^

turelle de MM. Turcarets sur leurs MM. Haine*. Pourquoi, le lendemain, outré de n’avoir pu le trouver et l’empêcher de faire une déposition etendue, voulûtes-vous lui en faire faire une autre (car il 11 y a rien de difficile pour vous)? Pourquoi allates-

i vous dîner ce jour-là chez M. le premier président I avec M. et madame Goëzman, et arrangeâtes-vous ! avec ce dernier, qui n’ était pas votre ami , que Bertrand irait chez lui le soir même? Pourquoi, l’instant d’après, ne quittâtes-vous pas ce Bertrand sans en avoir obtenu sa parole expresse de la visite que vous veniez d’arranger? Pourquoi m’arrêtâtesvous le jour même sur le Pont-Neuf, et me pressâtes-vous de nous réunir, pour envoyer Bertrand chez M . Goëzman ? Et vous ne pouvez plus contester tous ces faits, qui sont avoués dans vos mémoires, ou prouvés au procès par des témoins que vous essayez en vain de rendre suspects. Et comme il n’y a qu’un pas de la série des intrigues à celle des noirceurs : si vous n’étiez pas l’ami de ce magistrat, pourquoi donc avez-vous constamment échauffé la tête de ce pauvre Bertrand, et n’avezvous pas eu de repos que vous ne 1 ayez amené, par une dégradation d’honnêteté sensible à tout le monde, et dont vos entrevues étaient le thermomètre, à nier enfin que vous lui eussiez conseillé de changer sa déposition?

Si vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi, sentant que les dépositions de deux étrangers étaient de la plus grande force contre vous, avez-vous dénigré bassement 1 un des deux, le docteur Gardane, et voulu jeter du louche sur 1 honnêteté de l’autre, le sieur Deschamps de Toulouse? comme si les faits dont ils ont déposé n’étaient pas connus d’autres personnes, et comme si ce Bertrand, dans un temps où il n’avait pas encore reçu l’ordre exprès de mentir, sous peine de ne plus tripoter vos fonds, n’avait pas été le lendemain dire à trois ou quatre personnes : Ils veulent me faire changer ma déposition , ils me tourmentent à ce sujet; mais j’ai été ce matin au greffe protester que , loin de changer ou diminuer, je suis prêt à y ajouter de nouveau, si l’on veut m’entendre ! comme si ces gens étaient muets ou morts, et comme si le ministère public n’avait pas des moyens sûrs de les

forcer de parler!

Si vous n’étiez pas l’ami de ce magistrat, pouicjuoi toutes ces assemblées secrètes, toutes ces entrevues chez des commissaires? Pourquoi M. Goëzman distribue-t-il les mémoires de Marin, Bertrand, Baculard, pendant que Bertrand, Baculard et Marin colportent les siens? Pourquoi ces lettres pitoyables de vous et de vos commis au sieur Bertrand . Pourquoi des juifs qui vont et viennent de chez tous chez lui, de chez lui chez vous. 1 °“r<ïu° ' a 1 réponse que vous avez exigée du sieur Bertrand qui, toujours contraire à lui-même, ne

plus tôt envoyée, et su que vous enten dez vous servir, qu’il a été conter partout qu i i S01 ' chez vous, et vous avait dit : Si vous efr-s a. j pour imprimer la lettre que j’ai eu la com plaisance a vous donmr, je vous brûlerai la cervelle, et a moi ensuite; ce qui sera constaté au procès par 1 admtion d information?

MÉMOIRES

Si vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi l’excellente plaisanterie du nom de Beaumarchais, que j’ai pris, dites-vous, d’une de mes femmes, et rendu à une de mes sœurs, se trouve-t-elle dans le mémoire de madame Goëzman, lorsqu’elle était d’abord en tête du votre? Vous voyez que je dis tout, M. Marin, et qu’il n’y a ni réticences, ni points, ni phrases en l’air, ni ridicules ménagements, ni plate économie dans mon style; je suis comme Boileau :

Je ne puis rien nommer, si ce n’est par son nom : J’appelle un chat un chat...

et Marin un fripier de mémoires, de littérature, de censure, de nouvelles, d’affaires, de colportage, d’espionnage, d’usure, d’intrigue, etc., etc., etc., etc. Quatre pages d 'et cætera.

A vous à parler, mon bienfaiteur, le bienfaiteur de tout le monde, et que tout le monde accuse de n’avoir jamais bien fait sur rien. Je viens de montrer comment vous m’avez servi, comment je l’ai reconnu, comment vous l’avez prouvé, comment je vous ai répondu : amenez vos témoins, fournissez vos preuves, creusez votre mine, arrangez votre artillerie. Je dis tout' haut que je ne suis ni assez riche ni assez pauvre pour vous avoir jamais emprunté de l’argent. Cela est-il clair? m’entendez-vous? Répondez à cela.

Je vous félicite d’être honoré de votre propre estime: c’est une jouissance qui ne sera troublée par aucune rivalité. Mais vous allez trop loin en invoquant le suffrage des honnêtes gens, et même ceux de la police.

Oseriez-vous compter sur le témoignage des inspecteurs ou officiers de police qui vous ont éclairé dans vos voies ténébreuses?

Oseriez-vous compter sur celui des chefs qui ont été chargés de vérifier les informations faites contre vous ?

Oseriez-vous compter sur celui de Me G de

G , à qui ont été renvoyés les examens de di-

verses plaintes sur des capitaux renforcés par les intérêts ?

Oseriez-vous compter sur celui deM. de St.-P..., qui depuis cinq ans gémit du malheur de vous avoir confié ses pouvoirs pour un arbitrage, et qui ne cesse de demander vengeance au ministère contre vous? Et l’affaire Roussel ? et l’affaire Paco? et l’affaire, etc., etc., etc., etc.? encore quatre pages d 'et cætera.

Et vous mettez des points dans votre style, pour vous donner l’air de me ménager ! Allons, mon bienfaiteur, que ma franchise vous encourage ; dites, dites : Voilà de beaux mystères ! A présent on dit tout Encore un ennemi, encore quelques mémoires, et je suis blanc comme la neige. Je vous invite à ne me ménager sur rien. A votre tour osez me porter le même défi.

Maintenant que nous sommes entre quatre yeux,

eh bien! vous avez donc vos petits témoins tout prêts, pour m’accuser d’avoir dit que le comte de la Blache avait donné cinq cents louis à M. Goëzman ? eh mais! vos pieuses intentions à ce sujet sont déjà consignées au greffe par mon récolement. Je savais votre dessein : ce pauvre Bertrand m’en avait menacé un jour devant dix personnes, qui certifieront le fait. Un abbé, des amis de Marin, l’avait, disait-il, chargé de m’avertir que si je prononçais un seul mot contre lui, son projet était

de me mettre à dos le comte de la Blache, etc

Je vous attends, mon bienfaiteur. Vos bontés ne m’ont pas empêché de parler ; vos menaces ne me réduiront pas au silence.

Ce n’est pas que l’on ne me dise et ne m’écrive tous les jours que vous êtes l’ennemi le plus dangereux, que vous avez un crédit étonnant pour faire du mal, un grand pouvoir pour nuire. Je cherche en vain comment la Gazette peut mener à tant de belles choses, car toutes ces belles choses ne vous ont sûrement pas mené à la Gazette.

On dit aussi que vous avez juré ma perte. Si c’est faire du mal à un homme que d’en dire beaucoup de lui, personne à la vérité n’est plus en état de faire ce mal-là que vous.

Mais lorsqu’on vous confia la trompette de la Renommée, était-ce pour corner qu’on vous la mit à la bouche? était-ce pour ramper dans le plus aisé de tous les genres d’écrire qu’on vous en attacha les ailes? Encore, ne pouvant vous livrer à toute l’âpreté de vos petites vengeances sous les yeux d’un ministre éclairé qui vous veille de près, vous briguez sourdement un paragraphe dans chaque gazette étrangère, où je suis déchiré à dire d’experts. Ainsi, de brigue en brigue, et briguant partout assidûment contre moi, vous trouvez le secret de me dénigrer toutes les semaines, et d’ennuyer l’Europe entière de ma personne et de mon procès.

Pour finir, mon bienfaiteur, nommez-nous donc les personnages à qui j’ai dit : Je dois trop à Marin pour abuser encore de ses boutés. C’est, dites-vous, chez un grand seigneur qui m’admettait alors à sa table. A cet alors insultant, voici ma réponse.

Le grand seigneur chez lequel je vous ai rencontré est M. le duc de la Yallière, auquel depuis douze ans je suis attaché par devoir, comme lieutenant général de sa capitainerie ; par respect, c’est un homme de qualité qui a l’esprit solide et le cœur généreux; par reconnaissance, il m’a toujours comblé d’une bonté qu’il pouvait me refuser; par justice, il m’a honoré d’une estime que j’ai méritée : car, si l’amitié s’accorde, l’estime s’exige, et si l’une est un don, l’autre est une dette ; il n’y a point d’hors sur ces choses-là : et si, pour repousser une injure aussi misérable, j’avais be oin d’un témoignage de probité, d’honneur, de désintéressement, d’exactitude et de loyauté, c’est à ce grand seigneur surtout que je m’adresserais, et

MEMOIRES

dont je l’obtiendrais à l’instant. Osez-vous en dire autant d’un seul des gens en place qui se sont servis de vous comme on se sert à l’armée, en certains cas, de certaines gens très-bien payés .

Mais il est une délicatesse, une pudeur qu un homme d’honneur sent mieux qu’il ne l’exprime, et qui, depuis que je suis attaqué par des méchants, m’a fait me renfermer dans le cercle étroit de mes pins chers amis. C’est moi qui, refusant toute espèce d’avances ou d’invitations, ai dit a tout le monde : Je suis accusé, je ne recevrai point à titre de grâce les témoignages publics d’une estime qui m’est due à titre de justice; et tel qu un noble Breton qui dépose son épée, jusqu’à ce qu un commerce utile l’ait remis en état de s'en parer de nouveau, je ne prétends à l’estime de personne, jusqu’à ce que j’aie prouvé à tout le monde que personne ne doit rougir de m’avoir estime.

C’est par une suite de cette délicatesse que, des que j’ai été attaqué, je n’ai pas cru devoir remplir aucune fonction de judicature ou d’autres charges. Un homme attaqué, quand il a l’honneur d’appartenir àun corps, doit se justifier ou se retirer. Que magistrat oserait monter au tribunal pendant qu’on est en suspens s’il est digne d’y siéger . de quel front irait-il prononcer sur la fortune, 1 honneur ou la vie des autres, quand il est lui-même courbé sous le glaive de la justice; et s’asseoir au rang des juges, quand l’attente d’un arrêt la presque jeté parmi les coupables? Il faut être reconnu intact et pur, avant d’oser paraître sous la robe ou le mortier ; et l’audace de revêtir ces marques de dignité, si révérées dans l’homme honorable, ne sert qu’à mieux faire éclater l’avilissement d’un sujet dégradé dans l’opinion publique. Le premier malheur sans doute est de rougir de soi , mais le second est d’en voir rougir les autres. Je ne sais pourquoi je vous dis toutes ces choses, que vous n’entendez seulement pas. Je me retire, moi, parce que j’ai quelque chose à perdre... Vous... vous pouvez aller partout.

A vous, M. Bertrand.

Avez-vous lu, monsieur, le long mémoire tout saupoudré d'opium et d'assa fcetida, qui court sous votre nom? Je ne vous parle point de la diction, parce que c’est ce qui doit nous importer le moins, à vous et à moi qui ne l’avons pas écrit : je n’ai fait que l’entre-lire, parce qu’on y sent je ne sais quoi de fade, de saumâtre et de mariné, qui le rend tout à fait désagréable au goût ; mais, comme il a paru sous votre nom, je vais y répondre comme s’il était de vous. Il n’est pas toujours facile, messieurs, dans vos fournitures provençales, de distinguer la facture du vendeur de celle qu on présente à l’acheteur : allons au fait, je suis pressé, car dans ce moment-ci la foule est aux mémoires. Que dit le vôtre ?

V Madame Goëzman a donc toujours juré ses grands

dieux qu’elle ne rendrait pas les quinze louis ? En vérité, vous le dites tant de fois, qu’on serait tenté de croire que c’est pour moi contre elle que vous écrivez ; du moins jusqu’à la vingt-sixième page y a-t-il peu de chose qui contrarie cette idée ; et sans la fin du mémoire, sans le fond du sac, où, la marchandise étant plus avariée, le goût marin se sent davantage, en vérité je n’aurais que des grâces à vous rendre.

Au reste, si madame Goëzman a tant dit qu elle ne rendrait jamais ces misérables quinze louis , elle les a donc reçus : car, en termes de commerce, la banqueroute suppose toujours la recette, comme vous savez; je tâche de parler à chacun sa langue familière, pour être entendu de tout le monde. Le fait des quinze louis une fois bien avéré, et ja certitude renouvelée par vous que jamais on n’a sollicité pour moi que des audiences auprès de madame Goëzman, le reste va tout seul.

En vingt-six mots j’ai déjà répondu aux vingtsix premières pages du mémoire du sieur Dairolles Bertrand, ou Bertrand Dairolles, car il n importe guère comment les noms s’arrangent sous ma plume, pourvu qu’on sache de qui je veux parler.

Mais qu’ils ont donc l’épiderme chatouilleux,, ces messieurs! En voici un à qui je n ai donné qu’un petit cinglon dans une note de mon supplément, et à qui ce petit cinglon fait verser des flots de bile et répondre par quarante-quatre pages-

d’injures. ,

Le sieur Marin, comme je l’ai établi dans son article, connaissant assez son Bertrand pour savoir que c’est un homme sans caractère, qui a peu de suite dans les idées, toujours aux extremes, enthousiaste, exalté comme un grenadier a 1 assaut, ou faible comme un pleurard milicien qui voit le premier feu; le sieur Marin, dis-je, s était flatté qu’en l’effrayant d’un décret certain, dune condamnation possible, il l’empêcherait de dire la vérité avec une extension qui put compromettre M. et madame Goëzman ; et c’est ce que le sieur Marin avoua devant six témoins, chez ma sœur, le jour que M. Goëzman l’accompagna jusqu a la porte, et qu’il lui lut sa dénonciation, à peu près comme on donne une ample instruction à son plénipotentiaire. .

Il faut que Bertrand et vous ne lassiez tous, nous disait-il, que des dépositions courtes, sans parler de ces misérables quinze louis ; et avant peu j arrangerai l’affaire. . D

Mais comment l’arrangera-t-il, M. Marin. Personne n’ayant parlé des quinze louis, la fausse déclaration de le Jay, qui n’en parle pas non plus, restera dans toute sa force ; et les faits j con enu. n’étant contrariés juridiquement par personne, a dénonciation faite au parlement en acquerra un nouveau prix; et cette manœuvre était (comme dit Panurge, ou plutôt frère Jean) le joli petit coutelet avec lequel l’ami Marin entendait tout doucet-

MÉMOIRES

tement m'égorgüler. Mais le soin qu’il prit pour me i décevoir sur la dénonciation qu’il prétendait être j en ma faveur, pendant que j’étais sûr du contraire, m’inspira de la défiance ; et l’horreur de lui voir conseiller de sacrifier le Jay m’ouvrit les yeux sur le secret de sa mission.

Il n’y a rien de sacré pour ces gens-ci, me dis-je ; il faut redoubler d’attention sur leur conduite, et me trouver demain à l’entrevue des deux compatriotes Marin et Bertrand.

Enfin, pour ne pas rebattre ennuyeusement tout ce qu’on a lu dans l’article Marin (car ces messieurs sont tellement identifiés, que parler à l’un c’est répondre à l’autre), tout le fond de la conduite du sieur Dairolles est appuyé sur deux points capitaux : la mémoire parfaite et l’oubli total.

Par exemple, il se souvient bien qu’il lui est échappé de dire beaucoup de choses dont il ne se souvient pas le jour de sa déposition.

Mais il se souvient bien que le sieur Marin ne lui a pas conseillé ce jour-là de changer sa déposition.

Il ne se souvient pas des choses que le sieur Marin m’a dites, ni de celles que je lui ai répondues dans son cabinet ce même jour.

Mais il se souvient bien qu’il y a raconté, lui, dans le plus grand détail, ce qu’il avait dit et fait au Palais.

Il ne se souvient pas si les commis de Marin étaient, ou non, dans son cabinet quand nous y dissertions.

Mais il se souvient bien que nous y restâmes seuls quand le sieur Marin nous quitta pour se raser.

Il ne se souvient pas des choses qu’il a pu dire en quittant le sieur Marin l’après-midi, à la dame Lépine, à sa sœur, au docteur Gardane.

Mais il se souvient bien que Marin lui dit, en propres termes, qu’il fallait qu’il allât chez M. Goëzman; que ce dernier, sachant la vérité de sa bouche, ferait enfermer sa femme, et dirait ensuite au parlement : Je me suis fait justice, car il ne faut pas que la femme de César, etc., etc.

Il ne se souvient pas qu’il ait dit à quatre personnes, chez le Jay, le lendemain : Ils veulent me faire changer ma déposition, ils me vexent à ce sujet : pour qui me prend-on? Je suis vrai dans tout ce que je dis et fais, je persisterai; j’en ai porté ce matin l’assurance au greffe.

Mais il se souvient bien qu’il a été au Palais ce jour-là, dire quelque chose dont il ne se souvient plus.

Voilà, certes, un beau sujet pour le prix de l’Académie de chirurgie en 1774 ! Gagner la médaille en expliquant comment la cervelle du pauvre Bertrand a pu tout à coup se fendre en deux, juste par la moitié, et produire dans sa tête une mémoire si heureuse sur certains faits, si malheureuse sur certains autres ; comment le grand cou-

sin Bertrand a pu devenir tout à coup paralytique d’un côté de l’esprit, et d’une façon si curieuse pour les amateurs, que la partie de sa mémoire qui charge Marin est paralysée sans ressource, pendant que toute la partie qui le décharge est saine, entière, et d’un brillant si cristallin, que les plus petits détails s’y peignent comme dans un fidèle miroir.

Ce sont là, mon cher Bertrand, les petites remarques qui m’ont fait dire dans mon supplément : N'est-ce pas par faiblesse que ce pauvre Dairolles , qui 7ie veut pas être nommé Bertrand, etc. Vous avez donné une assez bonne explication du motif qui vous avait fait désirer de n’être appelé que Dairolles, et non Bertrand, dans mon mémoire. C’était, dites-vous, pour que nos deux noms ne fussent accolés nulle part, car, dis-moi qui tu hantes , etc. Tout cela est joli, mais pas assez simple.

J’avais pensé, moi, que jouer un rôle à deux visages dans cette affaire, sous le nom de Dairolles seulement, cela ne ferait pas de tort au Bertrand qui signe les lettres de change, et qui doit être connu sous ce nom dans le commerce pour un homme vrai, s’il veut conserver quelque crédit.

Mais comment vous et Marin, qui avez de l’esprit comme quatre et du sens commun, avez-vous pu vous tromper à cette expression de pauvre un tel , qui ne se dit jamais sans qu’un geste d’épaule en fixe le vrai sens? Quoi ! vous avez cru que je parlais de vos facultés numéraires? Lorsqu’on dit d’un homme : Ce pauvre un tel, ce n’est jamais dans le sens d 'Esurientes implevit bonis . etc.; mais toujours dans celui de Beati pauses spiritu. Voilà, mon cher psalmiste, ce que vous ne pouvez pas honnêtement ignorer, vous qui parlez latin comme madame Goëzman. Mais vous croyez peutêtre que je vous trompe sur la pitié que votre mémoire inspire ; tenez, lisez avec moi.

(Pag. 15.) En effet , je ne parle pas au sieur Gardane, mais à des juges respectables , qui n'ont pas de peine à supposer des sentiments honnêtes à d’honnêtes ■ citoyens. Ainsi vous apportez en preuve de votre probité la supposition que les juges doivent faire que vous êtes honnête parce qu’ils sont respectables. Est-ce là raisonner? Je m’en rapporte. Et ils avoueront (les juges) de bonne foi , que si le sieur Marin m'avait tenu ce discours (de changer la déposition), j’en aurais été indigné; tonte considération aurait cessé; j'aurais consigné dans mes int rrogatoires cette proposition ; et, dans ma confrontation avec lui, je l’aurais certainement interpellé sur le fait en question : or cela n’est f>as arrivé : ce fait est donc un mensonge avéré de la part du sieur Gardane. Qu’est-ce que tout cela veut dire? Mettons-le en français. Les juges (qui ont décrété Bertrand) avoueront de bonne foi que, si Marin avait tenu ce propos (à Bertrand son agioteur), Bertrand, indigné, l’aurait consigné au procès (ce qui aurait nui

à Marin) : or Bertrand n'a pas consigné ce fait contre Marin (qui tient la bourse de tous deux), donc Gard ne est un imposteur de l’avoir dit. Et Ion appelle cela des défenses! C'est du bel et bon galimatias double, où l’auteur ne s entend pas plus qu’il ne se fait entendre aux autres. Réellement je vous croyais plus avancé dans la composition. Mais ceci me paraît être du Marin tout pur.

C’est encore une chose assez curieuse que de voir comment ces messieurs s’accordent sur les faits. Je prends au hasard le premier trait qui me

je rendis compte de la situation de mon âme : je dis

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