‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 506 sur 803 · QUE J’ÉTAIS OCCUPÉ DU CONSEIL QUE LE SIEUR MARIN · texte numérisé non relu

QUE J’ÉTAIS OCCUPÉ DU CONSEIL QUE LE SIEUR MARIN

m’avait donné, d’aller voir CE SOIR M. Goezman. Que dirai-je? comment me recevra-t-il? Ma déposition est faite; que résultera-t-il de cette visite ? J'aime mieux ne point aller chez lui.

Ainsi donc, le sieur Bertrand, si empressé de voir M. Goëzman, et qui demandait si instamment au sieur Marin l’entrevue avec ce magistrat, est troublé, et n’ose plus se présenter chez lui sitôt qu’il a déposé : Que lui d<rai-je? comment me rece-

qu’il s’agit ici de la première impression que firent sur tout le monde la colère et les menaces de M. Goëzman, et que cette impression, qui a dirigé les premières démarches de chacun, a dû au moins laisser d’elle un souvenir très-net. Écoutons raconter ces messieurs. « Sitôt que je l’appris, dit « Bertrand (page 8 de ce mémoire), j’allai chez « le sieur Marin, et je le priai instamment de voir « M. Goëzman , et d’engager ce magistrat < à se trou - « Ver chez lui , où je me rendrais , et tâcherais : de « l’engager à ne faire aucun éclat. Sitôt que je 1 apte pris, dit Marin (page 3 de son mémoire), je m’ef- « forçai de persuader au sieur Bertrand de voir u M. Goëzman , et de lui dire tout ce qu'il savait. »

Je ne vous le fais pas dire, messieurs, je vous copie fidèlement ; mais quelle volupté pour moi de montrer à la cour le doux ami Marin et le grand cousin Bertrand, à genoux l’un devant l’autre, sur le fait le plus important du procès! Marin, les bras étendus, s'efforçant de persuader à Bertrand (qui résistait apparemment) de voir M. Goezman pour l’apaiser ; et Bertrand, les mains jointes, suppliant instamment Marin (qui sans doute n en voulait rien faire) de lui procurer l’occasion de voir ce magistrat pour l’apaiser.

Et pourquoi tant de maladresse, je vous prie? Pour tâcher de persuader au public que j’avais grand’peur, et que Marin et Bertrand me rendaient à l’envi le signalé service d’intercéder pour moi auprès de M. Goëzman.

Mais cette contradiction entre les deux compatriotes jette un grand jour sur ce qu’ils ont tant intérêt de cacher à la cour, le conseil donné par Marin de changer la déposition. On a vu Bertrand (page 8 de son mémoire) prier le sieur Marin de l'aboucher avec M. Goëzman pour l’apaiser. Mais voici bien autre chose (page 10). Le sieur Mann me conseilla d’aller voir M. Goëzman , qui me recevrait bi n ; il ajouta que ce magistrat , instruit par moi-même de tous les faits, prendrait sans doute des moyens pour arrêter les suites de cette affaire; quil ne fallait pas que l’amitié que je portais à la maison du sieur de Beaumarchais me fit manquer aux égards qu'on devait à un magistrat honnête, intègre et vertueux. Je rentrai chez moi; j’étais trouble de tout ce QUI SE passait ; absorbé dans mes idées , on s'aper eut d£ cette altération. On me questionna beaucoup;

déposition faite troublait le sieur Bertrand et l’éloignait de M. Goëzman, pourquoi le sieur Marin, qui n’ignorait pas la déposition, insistait-il à l’y envoyer? pourquoi l’encourageait-il à faire cette démarche? Et lorsqu’il dit (selon Bertrand) qu’il ne fallait pas que l’amitié qu’il portait à lamaison du sieur de Beaumarchais lui fit manquer aux égards dus a un magistrat honnête, intègre et vertueux, ne supposait-il pas que la famille de Beaumarchais avait suggéré la déposition du sieur Bertrand? ne préjugeail-il pas en faveur de M. Goëzman? n’engageait-il pas le sieur Bertrand à aller voir ce magistrat, pour convenir des moyens qu’il y aurait a prendre, afin de faire une déposition differente de celle que le sieur Bertrand avait faite, et que le sieur Marin supposait dictée par la famille de Beaumarchais contre un magistrat respectable et vertueux?

Voilà donc en substance le conseil de changer la déposition donné par Marin, et l’injure faite a la famille de Beaumarchais, constatés par les mémoires de ces messieurs; injure que le sieur Marin, comme on le voit, préméditait d’avance, et qu’il a prodiguée depuis dans son mémoire.

Reste à jeter, M. Bertrand, un coup d’œil sur votre confrontation avec le docteur Gardane, dont vous nous donnez une version à votre maniéré, c’est-à-dire bonne pour ce qui vous profite, et louche sur ce qui l’intéresse.

Vous avez là une singulière maladie, mais ce docteur dont le cerveau est bien entier, ses deux lobes également sains, vient de présenter une requête au parlement, afin d’obtenir une réparation d’honneur, avec affiche de l’arrêt, pour toutes les horreurs dont vous avez voulu le souiller : cela ne

fait rien à notre affaire.

Mais ce qui y fait beaucoup est la partie de cette confrontation où ce médecin vous reproche d être venu, pâle et l’air égaré, chez la dame Lepine, un jour, devant neuf personnes, lui dire : ■« Mon ami, « tâtez-moi le pouls, je dois avoir la fievre. Ah . « messieurs, je viens de les prendre les mains « dans le sac : c’est une horreur, je suis perdu, (( VOUS l’êtes aussi, M. de Beaumarchais. Je viens « de dîner chez une dame avec quatre conseillei s (( de grand’ch ambre, qui, ne me connaissant pas, « se sont expliqués sans ménagement sur 1 affaire,

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« et ont fini par assurer que l’intention du parlent. ment était de traiter sans pitié le Jay, Bertrand U et Beaumarchais, pour avoir osé toucher à la « réputation du magistrat le plus intègre, etc. »

Je me rappelle fort bien tous ces faits, et comment vous refusâtes obstinément de me dire le nom des quatre conseillers, comment je me mis en colère, et comment enfin je résolus de n’avoir plus aucun commerce avec un homme aussi laux et aussi faible.

L’anecdote du cartel intercepté, dont parle la confrontation, est apparemment la suite de cette colère.

Mais que vouliez-vous donc dire, monsieur, en m’invitant à prendre une épée d’or? Est-ce que vous aviez posé pour loi de ce combat que la dépouille du vaincu resterait au vainqueur? Les gens de votre état ont beau être en colère, ils ne perdent jamais la tête.

Mais quelle est enfin cette affreuse histoire des quatre conseillers? était-ce encore un piège de Marin? car on m’en a tendu mille en trois mois, pour m’engager à faire une fausse démarche. Était-ce un leurre ou une vérité ? Comme ce fait intéresse l’honneur de la magistrature, et qu’il importe autant au parlement qu’à moi qu’il soit éclairci; avant déjuger l’affaire, je supplie la cour d’ordonner qu’il soit informé scrupuleusement sur ce fait, que les neuf témoins soient entendus, que le sieur Bertrand soit interrogé sur le nom de la dame, sur celui des convives du dîner, sur leurs discours, etc., etc.

Dans une affaire aussi importante, un tel examen n’est pas à négliger. Ou le sieur Bertrand est un fourbe, qui doit être puni pour avoir calomnié quatre magistrats sur le point le plus délicat de leur devoir, dans la seule vue de nous effrayer ; ou les quatre conseillers reconnus doivent être suppliés de vouloir bien se dispenser de juger dans une affaire sur laquelle ils ont montré tant de partialité.

Jusqu’à ce moment nous avions tous aimé ce Bertrand, quoiqu’il soit entaché du petit défaut d’altérer toujours la vérité ; mais il y a beaucoup de gens en qui l’habitude de mentir est plutôt un vice d’éducation, une faiblesse, un embarras de ne savoir que dire, qu’un dessein prémédité de mal faire. Et, dans le fond, cela revient au même. Une fois connus, ce n’est plus qu’une règle d’équation très-aisée, et qui ne gêne personne : lia dit cela , donc cest le contraire; et les choses n’en vont pas moins leur train.

Mais, pour cette aventure, elle est trop sérieuse, il n’y a pas moyen d’y appliquer notre équation. Qui sait si l’éclaircissement de ce fait ne nous montrera pas le nœud caché de toute l’intrigue entre Bertrand, Marin et consorts?

Tel qui croyait n’avoir harponné qu’un marsouin, Amène quelquefois un lourd hippopotame.

Regnier, sat. iv.

En courant une chose, on en rencontre une autre ; et c’est ainsi qu’un cénobite allemand, en cherchant le grand œuvre dans la mixtion de divers ingrédients méprisables, n’y trouva pas à la vérité la poudre d’or qui devait enrichir le genre humain, mais découvrit, chemin faisant, la poudre à canon qui le détruit si ingénieusement. Ce n’est pas tout perdre ; et, comme on voit, en toute affaire il est bon de chercher, informer, scruter; aussi espéré-je que la cour voudra bien ordonner qu’il soit informé sur le fait des quatre magistrats, avant de s’occuper de l’examen des pièces du procès.

La fin de votre mémoire, monsieur, n’a aucun rapport à l’affaire présente; mais il n’est pas moins juste de vous donner satisfaction sur tous les articles.

A l’occasion d’une lettre que le sieur Marin vous a forcé de lui écrire, et que j’ai osé prévoir n’être jamais préjudiciable qu’à vous, vous me reprochez les services que vous avez bien voulu me rendre, et dont j’ai toujours été très-reconnaissant : cela est dur.

Je vous dois, dites-vous, le luminaire du convoi de ma femme que vous m’avez fourni. A la rigueur cela se peut : j’ai même quelque idée que, depuis cet affreux événement qui a renversé ma fortune encore une fois, l’épicier de la maison s’est plaint qu’un autre eût fait le bénéfice de cette triste fourniture : je lui dis alors ce que je vous répète aujourd’hui. Abîmé dans la douleur de la perte d’une femme chérie, vous sentez que tous les détails funéraires, confiés à quelque ami, m'ont été absolument étrangers. Mais à cette époque il a été payé chez moi pour 39,000 francs de dettes, mémoires ou fournitures : comment avez-vous négligé de parler de la vôtre alors ? Était-ce pour me rappeler un jour au plus affreux souvenir, en me demandant, parla voie scandaleuse d’un mémoire imprimé, 150 ou 200 livres, qui vous auraient tout aussi bien été payées que d’autres mémoires de vous, du même temps, que je trouve acquittés pour huile, anchois, etc. ?...

Vous avez depuis été chargé, par moi, d’un billet de deux mille livres que j’ai été obligé de rembourser par l’insolvabilité du vrai débiteur, et que j’ai chez moi : s’il vous est dû des frais de poursuite, de courtage, escompte, etc..., ou même quel- • que appoint, je suis bien éloigné de vous refuser le juste salaire de vos soins en toute occasion.

Le jour qu’il a plu au roi de me rendre à ma famille, à mes affaires, mes parents accoururent m’apporter cette bonne nouvelle en prison. On est toujours pressé de quitter de pareils domiciles ; mais le loyer, le traiteur, le greffe, les porte-clefs, tout est hors de prix dans ces maisons royales : je me rappelle bien que je vidai >ma bourse, et que ma sœur, pour compléter la somme et m’emmener bien vite, tira douze louis de sa poche, et

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que je ne l’embrassai seulement pas pour la remercier de ce service.

Comment donc arrive-t-il aujourd’hui que vous, qui aviez, à la vérité, d’excellentes raisons pour ne pas me visiter en prison, et qui, le seui de tous les gens de ma connaissance, n’avez jamais osé y mettre le pied, vous vous trouviez mon créancier de douze louis que vous ne m’avez pas prêtés pour le fait de ma sortie? Pour cet article, monsieur, comme je l’ai remboursé à ma sœur, qui me l'avait avancé, permettez qu’il soit rayé de votre mémoire ; et puisque les bons comptes lont les bons amis, pour le petit restant que je puis vous devoir, vous avez à moi, depuis un an, deux effets de cent louis chacun, dont j’ai espéré que vous voudriez bien me procurer le payement (en reconnaissant vos peines, bien entendu), vous m’obligerez de m’acquitter envers vous par vos mains; ou s’ils sont d’une trop longue rentrée, le sieur Lépine, mon beau-frère, dont vous connaissez les talents, la fortune indépendante, le grand commerce et le crédit, et dont vous paraissez autant révérer l’honnêteté que j’aime sa personne, a dans ses mains un effet de quatorze mille francs à moi, sur le roi, dont il s’est chargé de solliciter le payement : il voudra bien vous tenir compte de trois ou quatre cents livres, si je vous les dois, et nous serons quittes.

A toutes les amères tirades dont votre mémoire est plein à ce sujet, j’avais d’abord ainsi répondu :

On sait qu’il y a beaucoup de gens du Sud à Paris, dont l’unique métier est d’obliger tout le monde. Y a-t-il un mariage dans une famille? ils ont des gants, des cocardes et des odeurs; un repas? des olives, du thon, du marasquin; des besoins? de l’argent et un dépôt tout prêt pour vos effets ; un voyage ? des courroies, des malles, des selles et des bottes ; et puis, à propos de bottes, ils prétendent à la reconnaissance en présentant le mémoire.

Tout considéré, j’ai eu peur que cette réponse ne vous offensât; je l’ai retranchée pour y substituer le détail plus sérieux que vous venez de lire, et j’espère que vous m’en saurez gré.

Mais pendant que je relève ici les erreurs d’un autre, je m’aperçois que j’ai pensé en faire une à l’article Marin Pourquoi ces juifs (y ai-je dit) qui vont et viennent de chez vous chez lui , et de chez lui chez vous? J’avais soupçonné que ces juifs qui venaient chez Bertrand, de la part de Marin, étaient chargés d’espionner ce que disaient ou faisaient les honnêtes gens de la maison de ma sœur. Mais j’ai appris depuis que ces juifs y venaient pour des affaires absolument étrangères aux honnêtes gens de la maison de ma sœur. Je fais justice à moi comme aux autres, et suis toujours prêta m’accuser quand je méprends en faute ou en erreur.

Je me rappelle encore que dans ma première

chaleur, en vous lisant, j’avais résolu, mon cher Bertrand, de répondre assez durement à votre mémoire ; mais, le sieur Marin ayant émoussé d’avance la pointe de mon plus sanglant reproche, par l’aveu qu’il fait de vous avoir donné ses fonds à tourmenter, je n’en dirai rien; ce ne serait plus qu’une insipide injure, et cela ne me va point : les honnêtes gens me savent gré de vous répondre, les gens de goût me blâmeraient de vous piller.

Quant aux lettres du sieur Marin et de vous, relatées dans son mémoire ou dans le vôtre, je ne sais lequel (eh!.... c’est beaucoup mieux que je ne pensais : elles sont, ma foi, dans tous les deux ; tant mieux, on ne saurait trop multiplier les belles choses), permettez que je les range pour l’importance à côté de celles du comte de la Blache, qui écrit ainsi que vous, messieurs, très-délicatement. Toutes ces lettres étaient réellement des ouvrages à imprimer. Mais le dégoût que vous cause, comme à moi, messieurs, une autre lettre imprimée par Marin et signée Mercier , doit-elle nous empêcher de lui donner aussi un rang dans la collection? Si elle est affreusement dictée, au moins a-t-elle quelque mérite au fond.

On se rappelle assez qu’un des objets du sieur Marin est de prouver que j’avais grand’peur de M. Goëzman ; et sur ce fait, on n’a pas sans doute oublié ma lettre à M. de Sartines sur M. Goëzman, imprimée page 29 de mon mémoire à consulter; on n’a pas oublié mes réponses à M. le premier président, ni mon dédain pour les offres de Marin d’arranger l’affaire; on n’a pas oublié que je fus chez ce dernier le jour de la déposition de Bertrand. Or, c’est de cette visite, où je portais la défiance de l’avenir et le mécontentement du passé, surtout un reste d’aigreur de la scène de la veille chez ma sœur, que messieurs les témoins aux gages de mon bienfaiteur Marin écrivent d’avance au sieur Bertrand, et lui offrent d’affirmer avec lui que j’arrivai en étendant les bras; mais il faut écouter ces messieurs eux-mêmes : Je me souviens (dit l’un d’eux parlant de moi) qu’en étendant les bras vers M. Marin, il lui avait dit, avec une chaleur que fai prise pour un sentiment vrai , pour un élan du cœur : Ah ! mon ami, je vous dois tout, l’honneur et LA VIE. Et dans cette lettre, qui pétillé de bêtises, le clerc du gazetier, oubliant qu’il écrit à Bertrand, plus instruit que lui-même de toute la conduite de Marin à mon égard, a la gaucherie d’ajouter, en style de témoin qui répète sa leçon du greffe : Il est bon de remarquer que cet av< u était le prix des démarches faites par M. Marin pour lui sauv<r l'un et Vautre.

Témoin, mon ami, je vous suis obligé de votre remarque. Il est bon de remarquer à mon tour que cette lettre porte d’un bouta l’autre le caractère d’un maladroit qui en instruit un autre ; vous souvient- d, monsieur ?...ne vous rappelez -tous pas?... vous souvient-il encore ?... et qu’elle finit par la

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douce invitation que fait le maladroit à l’autre maladroit de se joindre à lui pour me dénigrer. Il me sufft d'avoir démasqué l’imposture, c'est un mérite que je serais jaloux de partager avec vous. Enfin, pour couronner l’œuvre, un troisième maladroit, aux mêmes gages que les deux autres, écrit au premier : Si mon témoignage est nécessaire à V appui de ces faits , je ne m’y refuserai point. Et voyez Marin s’extasier de son adresse, et s’écrier : Assurément on ne dira pas que ces lettres soient mendiées, quelles soient concertées ; et, pour qu’on ne puisse jamais douter que ces lettres sont de lui, nous dire ensuite spirituellement : Les sieurs Mercier et Adam (ses commis), indignés de l'audace du sieur de Beaumarchais , ont eux-mêmes écrit également les deux lettres suivantes . Ces commis qui ont écrit eux-mêmes ! et Marin qui certifie que c’est bien eux-mêmes qui ont écrit ! Lorsque le maître de classe au collège avait fait nos épîtres de bonne année, il ne manquait jamais de certifier à tous les parents, au bas de la copie, que c’étaient les enfants eux-mêmes qui les avaient écrites ; et par le mot écrire il entendait, comme le précepteur Marin, composer , dicter; et les bons parents larmoyaient de plaisir de voir leurs enfants de petits prodiges: comme vous et moi pleurons de joie de voir les défenses de M. Goëzman et la Gazette de France en des mains aussi pures, et livrées à des gens aussi véridiques.

Ceci me ramène tout naturellement, comme on voit, à M. Goëzman : car le sieur Marin n’a jamais été pour moi qu’un pont-volant jeté légèrement sur le ravin, pour atteindre l’ennemi à la rive opposée. Que si l’on trouve par hasard un rapport intime entre la conduite du sieur Marin envers Bertrand, et celle que tenait en même temps M. Goëzman envers le Jay, ce ne sera pas ma faute; moins encore si, ne tirant de ma part aucunes conséquences de tous ces rapports contre ce magistrat, le parlement bien éclairci se trouve en état de les tirer luimême.

Mais que de monde occupé à vous soutenir, monsieur ! Tôt circa unum caput tumultüantes deos ! tant d’amis qui parlent si haut pour vous, quand vous vous défendez si mal ! on voit bien qu’il vous est plus aisé de trouver de grands défenseurs que de bonnes défenses. Cependant, en contemplant votre édifice soutenu par madame Goëzman, les sieurs Marin, Bertrand, Baculard et autres, on est tenté de retourner sa phrase, et de convenir que vos défenseurs ne valent pas mieux que vos défenses ; puis, comparant ce que vous écrivez vousmême avec les mémoires ou lettres de tous ces messieurs, on est forcé de refaire encore son thème, et d’avouer que, toutes mauvaises que sont vos défenses, elles valent encore mieux que vos défenseurs. Quant à moi, pour ne vous laisser rien h désirer sur mon opinion à cet égard, je vous dirai franchement qu’à votre place, et pour mon

usage, je ne voudrais pas plus de vos défenseurs que de vos défenses.

Mais je ne confonds pas avec ces défenses les services essentiels que vous rend publiquement M. le président de Nicolaï. Mon profond respect pour le nom de Nicolaï, qui a toujours tenu un rang distingué dans la robe et dans l’épée, celui que je porte à tous messieurs les présidents à mortier, surtout celui que M. e président de Nicolaï sait bien que j’ai pour sa personne, aurait peut-être dû me faire trouver grâce à ses yeux dans une querelle qui lui était si étrangère.

Cependant j’apprenais de tous côtés que M. le président de Nicolaï, non content de solliciter en faveur de M. Goëzman, parlait dans le monde trèsdésavantageusement de moi. Il me revenait aussi que MM. Gin et Nau de Saint-Marc semaient, au sujet du procès auquel la plainte de M. le procureur général avait donné lieu, les discours les plus indiscrets, soit en montrant toute leur partialité pour M. Goëzman, soit en m’injuriant sans aucune retenue.

Mais, quoiqu'il me fût très-essentiel de prendre les voies de droit pour écarter de pareils juges, j’eus la respectueuse délicatesse de dire, par ma requête du mois d’août dernier, que je m’en rapportais à leur déclaration, sur la vérité des faits qui y étaient exposés. Par l’arrêt qui intervint, la cour leur donna acte des déclarations par eux faites, et en conséquence elle mit néant sur ma requête.

Depuis ce temps je suis resté tranquille, quoique M. le président de Nicolaï non-seulement ait continué à me déchirer sans ménagement, mais encore ait ouvertement sollicité pourM. Goëzman, qu’il conduit chez tous nos juges, et dont il distribue et fait distribuer publiquement les mémoires chez lui. Ce n’est plus même un secret, qu’il a conseillé M. Goëzman dans cette affaire. M. Goëzman nous l’apprend dans sa note imprimée, page 6, où il s’exprime ainsi : Ce fut t’après le conseil d'un des présidents de la cour ( M de Nicolaï ; il est trop généreux pour me démentir), que j’ai exigé du sieur le Jay qu’il déclarât par écrit..., etc. M. le président de Nicolaï a donc conseillé M. Goëzman; c’est par son conseil que M. Goëzman a fait faire une déclaration au sieur le Jay. Or, l’art. 6 du tit. xxiv de l’ordonnance de 0)67 porte que le juge pourra être récusé, s’il a donné conseil, s’il a sollicité ou recommandé. M. de Nicolaï est doublement dans le cas de cet article, puisqu’il a donné conseil et qu’il sollicite ouvertement. D’après cela, je me suis cru en droit de profiter de la disposition de la loi, et de donner en conséquence, le 16 décembre 1773, ma requête en récusation contre M. de Nicolaï; et, comme il m’est aussi important d’écarter ses sollicitations que son suffrage, j’ai observé à la cour, par cette requête, que l’article 14 de l’ordonnance de François Ier, de 1539, défend expressément à

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tous présidents et conseillers de solliciter dans les cours où ils sont officiers. Voici les termes :

« Nous défendons à tous présidents et conseil- « 1ers de nos cours souveraines de solliciter pour « autrui les procès pendants ès cours où ils sont « officiers, et d’en parler aux juges directement u ni indirectement, sous peine de privation de u l’entrée de la cour et de leurs gages pour un an,

« et d’autres plus grandes peines s’ils y retour- « nent, dont nous voulons être avertis, et en char- « geons notre procureur général sur les peines que « dessus. »

L’ordonnance de 1667 a renouvelé la même disposition sur l’article 6 du titre xxiv des récusations.

« Sans qu’ils (les présidents ou conseillers) puis- » sent solliciter pour autres personnes, sous peine u d’être privés de l’entrée de la cour et de leurs « gages pour un an, ce ne pourrait être remis ni « modéré pour quelque cause ou occasion que ce « soit ; chargeons nos procureurs généraux de « nous en donner avis, à peine d’en répondre par a eux, chacun à leur égard, en leur nom. »

Fondé sur des textes aussi précis, j’ai conclu par ma requête à ce que, attendu qu’il est prouvé par écrit que M. le président de Nicolaï a donné conseil à M. Goëzman,et qu’il est de notoriété qu’il sollicite ouvertement et journellement pour lui, il fût ordonné qu’il serait tenu de s’abstenir du jugement du procès, sauf à M. le procureur général à prendre tel parti qu’il avisera, conformément aux ordonnances ci-dessus citées.

Pour présenter cette requête, il fallait qu’elle fût signée d’un avocat titulaire; la crainte de déplaire à un président à mortier les a tous éloignés. Forcé de m’adresser à M. le premier président pour m’en commettre un, j’ai eu l’honneur de le voir; ce magistrat m’a donné sa parole que M. de Nicolaï ne serait pas de mes juges ; et sur cette parole respectable j’ai consenti à ne pas user du droit que j’avais de donner ma requête. En effet, M. le président de Nicolaï s’est abstenu de se trouver aux chambres depuis que le rapport de ce procès est commencé.

Mais MM. Gin et Nau de Saint-Marc ont craint apparemment que je ne manquasse dé jugés; malgré mes prières, ils ont constamment refusé de se récuser.

Je me contenterai de leur rappeler ici le trait d’Auguste, cité par Suétone. Lorsque Nonius fut accusé d’un crime atroce au sénat de Rome, Augure, qui l’aimait tendrement, voulut se lever et sorlir du Capitole, de peur de gêner les délibérations ; ( t, malgré les prières des sénateurs, il n’y resta que très-peu de temps, sedit per uliquot horas in mhselliis ; mais sans dire un mot, sans recommander la cause de son ami, et sans jamais la solliciter pour lui : tacitus, cic ne laudatione quidem judiciali data.

Quel exemple pour MM. Gin et Nau de Saint-

Marc, sans celui qu’ils ont reçu de plusieurs de leurs confrères en cette affaire même! Mes inquiétudes sur leurs liaisons avec M. Goëzman, et les discours qu’ils ont tenus sur mon compte, ne devraient-ils pas être un assez puissant motif pour les engager à s’abstenir du jugement? Je ne prononce point sur leur conduite, je m’en plains seulement à eux-mêmes, sans sortir du respect dû à des conseillers de la cour. Mais pourquoi s’obstinent-ils à être mes juges?

A l'égard du conseil que M. de Nicolaï a donné de faire les déclarations, mon profond respect pour lui m’empêchera d’agiter la grande question de savoir si l’aveu qu’on fait à la cour de ce conseil est propre à disculper un homme, ou à en inculper deux.

Dois-je répondre au nouveau mémoire de madame Goëzman, divisé en trois sections, sous le titre de première, seconde et troisième atrocité , où l’auteur, ne pouvant plus contester tous les faits rapportés dans mon supplément, se réduit à les tordre, à les tourmenter, pour se les rendre moins défavorables; mais où il fait l’aveu public de la fidélité de ma mémoire et de mes citations, en supposant que le procès en entier m’a été communiqué 1 ? Le but de cet ouvrage est de prouver que j’ai voulu corrompre M. Goëzman et gagner son suffrage ; mais, tandis que M. Goëzman soutient que son suffrage était ingagnable , je soutiens, moi, que mon procès était imperdable. Entre deux hommes aussi éloignés de se rechercher dans aucune vue de corruption, quel autre motif pouvait interposer de l’or, que le besoin pressant d’audiences d’une part, et le refus constant d’en donner de l’autre ?

L’obstination de mes ennemis à m’opposer un fantôme de corruption que l’évidence des faits et la multitude des preuves ont mille fois anéanti, me

I J’ai fait vœu de répondre à tout. Dans une des gazettes de Hollande, dont on vient de m’envoyer l’extrait, le scrupuleux nouvelliste s’explique en ces termes, à la date du 7 décembre 1773 :

« Ce n’est point sans surprise que l’auteur de cette gazette s est « vu citer dans une note à la page 66 du Supplément au mémoire à « consulter du sieur Caron de Beaumarchais, pour un fait dont il « n’a jamais parlé. Il somme le sieur de Beaumarchais de désigner « le numéro où il prétend que s’est trouvée la fausse anecdote, que « lui-même peut-être eût souhaité y voir insérée. Ce plaideur in- « quiet, qui semble avoir l’art funeste d’envelopper tout le monde « dans ses tracasseries, n’aurait-il pas dû craindre qu’une citation, « si aisée à convaincre elle-même de fausseté, ne fit très-mal augu- « rer du reste des assertions contenues dans son mémoire? #

II est juste de donner satisfaction au gazetier, qui me fait l’honneur de me sommer. Le trait qui parait le blesser a été puisé dans la Gazette de la Haye , du vendredi 23 juillet 1773, n° 88. Je copie, la gazette à la main.

« M. de Beaumarchais a été décrété d’ajournement personnel ; « Bertrand Dairolles, Provençal, faisant toutes sortes d affaires, « a été décrété d’assigné pour être ouï, et le Jay décrété de « prise de corps : on ne sait point ce que tout cela deviendra. Ce « qu’il y a de très-sûr, c’est que madame Goëzman, anciennement « actrice à Strasbourg, où M. Goëzman l’a épousée , dans le u temps qu’il était au conseil supérieur de Colmar, vient de ie en « fermée dans un couvent. »

MÉMOIRES

force à m’arrêter encore un moment sur cette question trop rebattue.

Oui, j’ai donné de l’or pour obtenir des audiences qu’on me refusait obstinément; et je n’ai pas fait plus de mystère de mes sacrifices que de la fatalité qui les rendit indispensables.

Sur ce fait posons quelques principes.

Si l’on ne corrompt point un juge intègre avec de l’or, on n’arrive point sans or à se faire écouter d’un juge corrompu.

Mais à quelles marques un particulier peut-il reconnaître dans quelle classe est son juge? Est-ce aux bruits publics? aux avis secrets? aux difficultés qu’on fait de l’admettre tant qu’il n’a pas employé l’or, ou aux facilités qu’il trouve à s’introduire aussitôt que les sacrifices sont consommés?

J’avoue qu’un plaideur peut être abusé par de faux bruits, par des avis infidèles, se tromper même à la nature des obstacles qui lui barrent le chemin ; mais du moins en est-il sûr lorsque, forcé d’ouvrir sa bourse, il se voit introduit à l’instant où son or est parvenu.

Quel est alors l’auteur de la corruption? quelle en est la malheureuse victime? Dépouillé par un Algérien, un voyageur promet encore une rançon pour échapper à l’esclavage : direz-vous qu’il a corrompu le corsaire?

C’est ainsi que les Syracusains portaient leur or à ce Verrès, qu’on ne pouvait aborder par aucune autre voie. C’est ainsi que ce vizir, dont la peau couvrit depuis le fauteuil du divan, refusait l’audience à tous les Byzantins qui ne se faisaient pas précéder par un présent. C’est ainsi que ce Henri Capperel, prévôt de Paris, condamné à mort pour avoir sauvé un riche coupable et fait périr un innocent indigent, vendait la justice aux infortunés qui la lui demandaient. C’est ainsi qu'un Hugues Guisi, puni par le même supplice, exerçait de semblables concussions sur les Parisiens d’alors. C’est ainsi qu’un Tardieu, de qui Boileau a célébré l’infàme avarice, en usait avec les plaideurs de son temps. C’est ainsi qu’un Veideau de Grammont, conseiller au parlement de Paris, auquel on arracha la robe et qu’on bannit au commencement du siècle, pour avoir fait un faux sur un registre public, traitait les malheureux dont il rapportait les procès. Enfin, c’est ainsi... : car tous les siècles et tous les pays ont produit, au milieu des tribunaux les plus intègres, des juges avares et prévaricateurs.

Mais les Siciliens, les Byzantins, et toutes les autres victimes de la cupidité des brigands que je viens de nommer, furent-ils taxés d’avoir voulu les corrompre, parce qu’ils avaient cédé à la dure nécessité de les payer?

Il n’était réservé qu’à moi d’être accusé pour avoir donné de l’or à un juge, par le juge même que je n’ai pu aborder qu’au prix de cet or. Je

n’avais donc que le choix des maux avec un* tel rapporteur : si je ne payais pas, de perdre mon procès faute d’instruction; et si je payais, d’être attaqué par lui-même en corruption.

Est-ce tout? Non. Comme si ce rapporteur eût cru me trop bien traiter en me laissant au moins choisir entre les maux qu’il offrait à mon courage, l’or dont j’ai payé son audience est devenu dans ses mains le moyen d’une double vexation. Il m’intente un procès au criminel, pour en avoir, dit-il, trop offert, quand je traîne avec moi le cruel soupçon qu’il m’en fit perdre un au civil pour n’en avoir pas assez donné.

Changeons de style. Depuis que j’écris, la main me tremble toutes les fois que je réfléchis qu’il faut ou mourir déshonoré, ou franchir les bornes étroites que le plus profond respect avait imposées à mon ressentiment. Il me semble voir chaque lecteur parcourant avec inquiétude ce mémoire, et me disant : Monsieur de Beaumarchais, vous plaisantez vos petits adversaires, vous accablez les grands, tous les faits sous votre plume s’éclaircissent, et votre justification s’avance à pas de géant; mais un seul article afflige tous vos amis. Ces lettres de protection de Mesdames, supposées pour gagner votre procès; ce désaveu foudroyant des princesses; cette note d’un de vos mémoires, supprimée par sentence; la dénonciation que le comte de la Blache etM. Goëzman en font contre vous à la nation : tout cela reste en arrière, et vous gardez le silence. Ce fait, étranger à la cause, n’est pas sans doute aujourd’hui du ressort du parlement; mais on le présente au public comme au seul tribunal où le déshonneur qu’on vous imprime doit vous couvrir à jamais d’opprobre, ou retomber sur le front de vos ennemis.

Je vous entends, lecteur : je relis avec amertume les noms d 'audacieux, de téméraire , d 'imposteur, que M. Goëzman me donne, çt l’imputation qu’il me fait d 'avoir abusé des noms les plus sacrés a l’appui de mon intérêt et de mes vues iniques . Et mon courage renaît.

Quelque dessein que j’eusse formé d’abord de ne pas répondre à ces affligeantes citations, j’ai réfléchi depuis qu’il valait mieux me faire honneur de ma bonne foi en avouant publiquement mes torts, quels qu’ils fussent, que de les laisser soupçonner plus grands; ce qui ne manquerait pas d’arriver si je me renfermais dans un silence respectueux, que tout le monde n’attribuerait pas à une cause aussi modeste.

En effet, si je m’étais rendu coupable d’imposture et de témérité, en publiant que Mesdames accordaient à mon affaire une protection décidée; si j’avais eu la faiblesse de supposer qu’elles m avaient donné par écrit la permission d'honorer publiquement ma personne et mon procès d’une aussi auguste protection, ne serait-on pas tenté de m’excuser, quand on saurait que le comte de

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la Blache, mon ennemi, par line imposture plus odieuse encore, cherchait à me nuire chez tous nos juges, en leur disant que Mesdames, qui m’avaient autrefois accordé leur protection, ayant reconnu que je m’en étais rendu indigne par mille traits déshonorants, disaient ouvertement qu’elles m’avaient chassé de leur présence?

Sans prétendre excuser ici, sur l’importance de l’occasion, la faiblesse qui m’est reprochée d’avoir abusé du nom des princesses, sans rappeler combien il était dangereux pour moi que les propos du comte de la Blache n’obtinssent créance sur l’esprit de nos juges, qu’aurais-je fait autre chose en cette occasion que battre mon ennemi de sa propre arme, et payer son horrible mensonge par un mensonge beaucoup moins coupable? Et vous qui ne rapportez cette note et ce désaveu des princesses que pour détourner, par une récrimination indiscrète et peu respectueuse, l’attention du public un moment de dessus vous, la honte dont vous cherchez à me couvrir vous lavera-t-elle de celle qui vous est si justement reprochée dans une affaire à laquelle cette note et ce désaveu sont absolument étrangers?

Mais si je n’avais pas supposé de fausses lettres pour appuyer un mensonge; si je ne m’étais pas rendu coupable d’imposture, en publiant que les princesses honoraient ma personne et mon procès d’une protection particulière; si j’avais mérité seulement le reproche d’avoir donné trop de publicité à une grâce accordée pour en faire usage auprès de mes juges; le comte de la Blache, qui n’aurait pu l’ignorer, et qui vous fait parler à présent, ne serait-il pas, ainsi que vous, doublement odieux, d’employer un si honteux moyen pour me déshonorer, sous l’espoir que mon profond respect pour les princesses, dont il vous fait imprimer le désaveu, retiendra ma plume aujourd’hui, comme il m’a fermé la bouche depuis deux ans?

Mais si rien de tout cela n’existait; si, loin d’avoir supposé de fausses lettres de protection pour parvenir à gagner mon procès, je n’avais pas même commis l’indiscrétion de me vanter d’aucune protection de Mesdames accordée à cette affaire; si, loin de compromettre des noms sacrés à l’appui de mon intérêt et de mes vues iniques, je n’avais même jamais songé à solliciter les princesses au sujet de ce procès, et si je n’avais jamais publié verbalement, ni par écrit, ni par aucune note imprimée, que Mesdames accordaient leur protection à mon procès, de quelle indignation les honnêtes gens ne seraient-ils pas saisis, de voir le comte de la Blache, et M. et madame Goëzman, me traiter publiquement d’audacieux, de téméraire, d’imposteur, et tenter de verser sur moi la honte qui appartient tout entière au comte de la Blache, dans un événement où je n’ai montré que respect, discrétion, modération et patience?

Mon profond respect pour des personnes sacrées,

la frayeur d’être accusé de les compromettre en me justifiant, m’a fermé la bouche depuis deux ans que le comte de la Blache a renouvelé, sous toutes les faces, l’accusation calomnieuse- à laquelle il donne aujourd’hui sous votre plume le dernier degré d’indécence et dé publicité. Mais ces respectables princesses, dont le cœur est toujours ouvert aux malheureux par esprit de religion, et par une bonté d’âme dont ceux qui n’ont jamais eu le bonheur de les approcher ne peuvent se former aucu ne idée ; ces généreuses princesses, dont le revenu se consume à soulager les pauvres, et dont la vie entière est un cercle de bienfaisance aussi constante que cachée, ne s’offenseront pas qu’un homme qui les a toujours servies avec zèle et désintéressement, qui n’a jamais démérité auprès d’elles, repousse, par le plus modeste exposé de la vérité, l’affreuse et nouvelle injure qui lui est faite en leur nom, à la face de toute la nation.

Lorsqu’un paysan fut blessé par un cerf, on vit toute cette auguste famille oublier l’horreur d’un tel spectacle, et ne sentir que l’intérêt qu'il inspirait; on les vit voler à lui, l’entourer, fondre en larmes, et retourner la bourse de tout le monde, en verser l’or dans le tablier de sa femme éplorée, prodiguer des soins paternels à cet heureux infortuné, lui envoyer des secours abondants, consoler sa famille; enfin, lui assurer un sort. Si le mal passager que fit un cerf à un inconnu trouva ces princesses aussi sensibles, la rage d’un troupeau de tigres acharnés sur un de leurs plus zélés, de leurs plus malheureux serviteurs, n’en obtiendra pas moins de compassion; elles ne regarderont point comme un manque de respect qu’un homme d’honneur, lâchement accusé d’imposture et de faux, brûle de secouer la honte d’avoir abusé de leur nom sacré pour servir son intérêt et ses vues iniques; et si le hasard fait tomber ce mémoire entre leurs mains, loin de blâmer la fermeté de mes défenses et l’ardeur de ma justification, elles sentiront qu’au péril de ma vie je ne pouvais rester le chef courbé sous un tel déshonneur; et, malgré les efforts que l’on fera pour empoisonner cette action auprès d’elles, elles distingueront aisément d une vanité indiscrète la fierté noble et courageuse avec laquelle j’ose publier un témoignage qui honore également leur justice et ma probité. Voici le fait : Pendant que le comte de la Blache me faisait injurier avec autant d’indécence que d’éclat aux audiences des requêtes de l’hôtel, par un avocat à qui la natiire avait donné assez de talent pour qu’il eût pu se passer d’adopter le plus aisé, mais le moins honorable des genres de plaidoiries; mon adversaire, sentant bien que le fond du procès ne présentait aucune ressource à son avidité, employait celle de jeter de la défaveur sur ma personne, pour tâcher d’en verser sur ma cause. En conséquence, il allait chez tous les maîtres des requêtes, nos communs juges, leur dire que j’étais

MÉMOIRES

un malhonnête homme; il leur donnait en preuves que Mesdames, qui m’avaient autrefois honoré de leurs bontés, ayant reconnu depuis que j’étais un sujet exécrable, m’avaient fait chasser de leur présence, et rendaient ce témoignage de moi. Ces propos, qui frappaient tout le monde et mettaient des nuages dans toutes les têtes, me furent rendus par quelqu’un qui me dit : Il est de la plus grande importance pour vous de les détruire; ils vous font un tort affreux dans l’esprit de vos juges; il n’y aurait même pas de mal, ajoutait-on, que vous vous fissiez étayer auprès d’eux d’une aussi puissante protection que celle des princesses, contre un adversaire avide, adroit et peu délicat, à qui tout est bon, pourvu qu’il vous ruine et vous déshonore.

Je ne solliciterai, répondis-je, aucune protection pour un procès qui n’en a pas besoin : Mesdames auraient lieu d’être très-offensées que j’allasse me rappeler à leur souvenir aujourd’hui, pour obtenir un appui dans une affaire où elles ignorent si j’ai tort ou raison. Mais ce dont elles ne peuvent pas s’offenser, c’est que je les prie de m’accorder un témoignage public que je me suis toujours comporté avec honneur tant que j’ai eu l’avantage de les approcher. On a l’indécence de leur prêter des discours qu’elles n’ont jamais tenus; ces discours peuvent entraîner ma ruine, en indisposant, en égarant mes juges. Un serviteur soupçonné montre avec joie les certificats de tous ses maîtres; un militaire attaqué sur sa bravoure atteste les généraux sous lesquels il a eu l’honneur de servir : de tout inférieur à son supérieur, le certificat mérité qu’il sollicite est de droit rigoureux. J’oserai donc, non implorer la protection des princesses, mais invoquer leur justice; et je m’expliquerai si clairement dans ma demande, qu’elles ne puissent pas me supposer l’intention de faire un criminel abus de leurs anciennes bontés, ni de les solliciter en faveur d’une cause qu’elles ne connaissent peut-être que par le compte insidieux et faux que mon adversaire en a fait rendre autour d’elles. Et j’écrivis sur-le-champ la lettre suivante à madame la comtesse de P..., leur dame d’honneur :

« Du 9 février 1772.

« Madame la comtesse,

« Dans une affaire d’argent qui se plaide à « Paris, et sur laquelle mon adversaire n’a fourni « que des défenses malhonnêtes, il a osé sourde- « ment avancer citiez nos juges que Mesdames, qui « m’avaient honoré de la plus grande protection <( autrefois, ont depuis reconnu que je m’en étais I <c rendu indigne par mille traits déshonorants, et « m'ont à jamais banni de leur présence. Un men- <t songe aussi outrageant, quoique portant sur un (< objet étranger à mon affaire, pourrait me faire <( Ie plus grand tort dans l’esprit de mes juges. I (( J’ai craint que quelque ennemi caché n’eût cher- j

« ché à me nuire auprès de Mesdames. J’ai passé « quatre ans à mériter leur bienveillance, par les « soins les plus assidus et les plus désintéressés « sur divers objets de leurs amusements. Ces amu- « sements ayant cessé de plaire aux princesses, je « ne me suis pas rendu importun auprès d’elles, « à solliciter des grâces sur lesquelles je sais « qu’elles sont toujours trop tourmentées. Aujour- « d’hui je demande, pour toute récompense d’un « zèle ardent, qui ne finira point, non que madame « Victoire accorde aucune protection à mon pro- « cès, mais qu’elle daigne attester par votre plume « que, tant que j’ai été employé pour son service, « elle m’a reconnu pour homme d’honneur, et « incapable de rien faire qui pût m’attirer une « disgrâce aussi flétrissante que celle dont on veut « me tacher. J’ai assuré mes juges que toutes les « noirceurs de mon adversaire ne m’empêche- « raient pas d’obtenir ce témoignage de la justice « de Mesdames. Je suis à leurs pieds et aux vôtres, u pénétré d’avance de la reconnaissance la plus « respectueuse avec laquelle je suis,

« Madame la comtesse, etc.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

Y a-t-il, dans tout ce qu’on vient de lire, un seul mot qui tende à demander protection et faveur pour mon procès? Y sollicité-je autre chose qu’un témoignage de bonne conduite et d’honneur, pendant que j’avais approché des princesses? Voici la réponse que je reçus de la dame d’honneur :

« Versailles, ce 12 février 1772.

« J’ai fait part, monsieur, de votre lettre à . « madame Victoire, qui m’a assuré quelle n’avait « jamais dit un mot à •personne qui pût nuire à votre <( réputation , ne sachant rien de vous qui pût la mettre « dans ce cas-là. Elle m’a autorisée à vous le man- « der. La princesse même a ajouté qu’elle savait « bien que vous aviez un procès; mais que ses « discours sur votre compte ne pourraient jamais « vous faire aucun tort dans aucun cas, et parti- « culièrement dans un procès, et que vous pouvez « être tranquille à cet égard.

« Je suis charmée que cette occasion, etc.

« Signé T., comtesse de P... »

Il n’est donc pas vrai, M. le comte de la Blache, que je sois l’homme malhonnête et couvert d’opprobre que Mesdames, selon vous, ont dit avoir chassé de leur présence, à cause de mille traits déshonorants dont il s’était rendu coupable?

Voyons maintenant si j’ai abusé de ce témoignage; voyons si j’ai voulu m’en servir pour me rendre mes juges favorables, en leur allant dire ou en écrivant que Mesdames m’avaient permis de m’appuyer de leur protection auprès d’eux, et qu’elles prenaient un vif intérêt à mon affaire.

Je ne vis aucun de mes juges, et je me conten-

MÉMOIRES

tai d’insérer, dans un mémoire que je fis imprimer, la note dont le commencement se rapporte a a conduite de mon adversaire, connu de tout le monde; et la fin, que je vais transcrire ici, se rapporte à la lettre que j’avais reçue de la dame d’honneur des princesses.

u Heureusement pour ce dernier (moi), il en a « été assez tôt instruit (des propos du comte de la <( Blache) pour pouvoir réclamer la justice de « madame Victoire avant le jugement du procès.

« Cette généreuse princesse veut bien 1 autoriser <c à publier que tous les discours qu’on lui lait « tenir dans l’affaire présente sont absolument « faux, et qu’elle n’a jamais rien connu qui tut <t capable vie nuire à sa réputation, pendant tout « le temps qu’il a eu l’honneur d être à son ser-

« vice. » ..

Eh bien! M. le comte; eh bien! M. Goezman; eh bien! madame, où est l’audace, la témérité, l’imposture dont vous m’accusez publiquement/ L’homme qui ose compromettre les noms les plus sacrés à l’appui de son intérêt et de ses vues iniques, où est-il? La fin de mon récit va le montrer à toute la France.

A l’instant où cette note paraît, le comte de la Blache, instruit par ma note que j’avais éventé sa mine, court à Versailles; il y prévient l’arrivée de mon mémoire. Il m’y présente comme ayant fait un usage pernicieux pour lui de la protection que madame Victoire avait daigné, disait-il, m’accorder; il suppose que l’intérêt que Mesdames sont annoncées par moi prendre à mon affaire est seul capable d’entraîner tous les esprits, et de lui faire perdre son procès. Mesdames, qui ne se persuadent pas qu’on puisse leur en imposer à ce point, justement indignées de l’insolent abus que je suis accusé d’avoir fait d’un simple témoignage, accordé seulement pour m’empêcher de perdre l’honneur, et non pour me faire gagner un procès d’argent, croient faire justice en remettant à mon adversaire un désaveu de mon audacieuse conduite, en ces termes :

« Nous déclarons ne prendre aucun intérêt à « M. Caron de Beaumarchais et à son affaire, et ne « lui avons pas permis d’insérer dans un mémoire « imprimé et public des assurances de notre pro- « tection.

« Signé Marie-Adélaïde, Victoire-Louise,

« Sophie-Philippine-Élisabeth-Justine.

« Versailles, le 16 février 1172. »

Mais avais-je dit que Mesdames prenaient intérêt à mon affaire? avais-je imprimé que les princesses m’avaient donné des assurances de leur protection à ce sujet?

Ne m’étais-je pas contenté de dire, parlant de madame Victoire : Cette généreuse princesse veut bien m autoriser à publier que tous les discours qu 07i lui

fait tenir dans l’affaire présente sont absolument faux, et qu’elle n’a jamais rien connu qui fut capable de nuire à ma réputation pendant tout le temps que j’ai eu l’honneur d’ètre à son service?

Avais-je pu me renfermer plus littéralement, plus respectueusement dans le témoignage que contient la lettre de la dame d’honneur? « J’ai fait « part, monsieur, de votre lettre à madame Vic- « toire, qui m’a assuré qu’elle n’avait jamais dit un « mot à personne qui pût nuire à votre réputation ,

« ne sachant rien de vous qui pût la mettre dans ce « cas-là. Elle m’a autorisée à vous le mander. »

A l’occasion d’un procès d’argent, on avait voulu me donner pour un homme perdu d’honneur; ce que les princesses (ajoutait-on) disaient hautement. J’avais sollicité auprès d’elles la plus simple attestation de mon honnêteté. L’instant où je la demandais, la circonstance de mon procès, aval rendu ce témoignage austère de la part de la princesse. Pas un mot dont je pusse abuser pour m en faire un titre auprès de mes juges. De ma part, scrupuleux transcripteur de ce témoignage austère, je ne m’étais pas permis d’y rien ajouter qui pût annoncer le plus léger abus de la justice rigoureuse qui m’était rendue; et j’étais si convaincu de mon exactitude à cet égard, que, poui m’en faire un mérite auprès de Mesdames, pendant que mon adversaire allait renverser mon editice a Versailles par un faux exposé , j’y envoyais de Paris à madame la comtesse de P... le mémoire e la note imprimés, et je lui écrivais^ la lettre suivante en action de grâces :

« Du 14 février 1772.

« Madame la comtesse,

« Je n’avais nul titre à vos bontés : cette consi- « dération augmente infiniment le prix du service « que vous m’avez rendu, et celui du pioce e o « géant qui l’accompagne.

« J’ai l’honneur de vous faire passer un de mes « mémoires, dans lequel j’ai fait 1 usage resP^

« tueux que madame Victoire a permis, de a j - « tice qu’elle daigne me rendre, et de la lettre dont « vous m’avez honoré. Il me reste à vous prier de « mettre le comble à vos bienfaits, en assuran a u princesse que je suis vivement touché de 1 hono- « rable témoignage qu’elle n’a pas refuse a un « serviteur zélé, mais devenu inutile. Il est ües « moments où la plus simple justice devient une « grâce éclatante : c’est lorsqu’elle arrive au se- « cours de l’honneur outragé. Aussitôt que le ju- « gement de ce procès m’aura permis de respirer,

« mon premier devoir sera de vous aller assurer de « la respectueuse reconnaissance avec laque e je « suis, madame la comtesse, etc. »

Toutes les pièces justificatives du procès sont maintenant connues. En voici les suites .

Mon adversaire, croisant mon envoi, revient de

MÉMOIRES

Versailles aussi vite qu’il en était parti, fait tirer trente copies du billet des princesses, et les porte ou les envoie le soir même à tous les juges. Je l’apprends : je cours chez M. Dufour, notre rapporteur, qui me fait les plus vifs reproches de ma mauvaise foi. Mon adversaire avait dit partout que j’en imposais par de fausses lettres de protection; que c’était ainsi que j’en usais toujours : et il en faisait tirer des conséquences à perte de vue, relativement à l’acte qui était l’objet de notre querelle. Pour toute réponse, je montre à M. Dufour les lettres originales dont j’étais porteur : il reste stupéfait. Dans son étonnement, il va jusqu’à douter de ce qu’il voit. Il confronte, il examine les écritures, et me dit enfin : Expliquez-moi donc, monsieur, ce que veut dire le billet de Mesdames que M. de la Blache montre partout? Je lui fais, . en tremblant d’indignation, le détail qu’on vient de lire.

En rentrant chez moi, je trouve une lettre de M. de Sartine. J’y vole : mêmes reproches, même justification. Je suis pourtant chargé, me dit-il, de demander au procureur général des requêtes de l’hôtel, qu’il fasse supprimer la note du mémoire ; je ne puis pas ne le pas faire. Et pour vous, je vous conseille d’aller promptement vous en expliquer avec madame la comtesse de P...

Pendant que les explications se faisaient à Versailles, l’affaire se jugeait à Paris; on y supprimait ma note. Et moi, par respect, je gardai le silence sur ce bizarre événement, qui eût pu me faire le plus grand tort, si mes juges n’avaient pas senti que tout cela n’était qu’un jeu ténébreux de l’intrigue de mon adversaire.

On conçoit bien qu’il ne s’en tint pas là. Tout Paris fut trompé, tout Paris crut que j’avais supposé de fausses lettres de Mesdames; au point que mes plus zélés défenseurs, pliant l’épaule, se bornaient à dire que cet incident n’avait aucun rapport au fond de notre procès.

Et moi, déchiré, déshonoré publiquement parle plus perfide ennemi, mais retenu par mon respect pour Mesdames et par la circonspection qu’impose un procès entamé, je dévorais mes ressentiments; je m’en pénétrais en silence; chaque jour je les comptais par mes doigts, j’en repassais les titres; et je le fais encore aujourd’hui, dans l’espérance que tout ceci ne sera pas éternel.

Mon adversaire une fois connu, je laisse à penser de quelle manière il usa depuis au parlement contre moi de ce prétendu désaveu des princesses. J’étais alors en prison par ordre du roi, à l’occasion d’une querelle sur laquelle l’autorité m’a depuis imposé le plus profond silence.

Le comte de la Blache, défigurant tout, me donnait pour un homme absolument perdu d’honneur et au-dessous du moindre égard : il citait en preuve mon emprisonnement; il citait la note supprimée par les requêtes de l’hôtel ; il montrait

! à tous les conseillers du parlement le billet des princesses; il allait jusqu’à citer les causes prétendues de mon renvoi honteux de Versailles. Plus les imputations étaient absurdes, moins il m’était permis de m’en justifier. Ce point de discussion était vraiment pour moi l’arche du Seigneur : je n’osais y toucher.

Pendant ce temps, on faisait circuler les infamies dans toute l'Europe, par le moyen de ces judicieuses gazettes dont madame Goëzman rapporte un si doux fragment : il n’y en avait pas une où je ne fusse immolé, diffamé. Dans le public j’étais un monstre, un serpent venimeux qui s’était joué de tous les principes : j’avais tout empoisonné, tout moissonné autour de moi; j’étais un enragé qu’il fallait enchaîner à son grabat, ou plutôt étouffer entre deux matelas : ce que la justice allait ordonner, disait-on, avant peu.

Cependant on plaidait au palais, et le porte-voix du comte de la Blache, pour servir la haine de mon ennemi, chargeait ses plaidoyers des plus grossières injures, les ornait de misérables allusions sur ma captivité. Le sieur de Beaumarchais (disait-il), qui suivait les audiences des requêtes de V hôtel , n'est pas ici , messieurs. L’avocat fut hué, son client méprisé ; mais je n’en perdis pas moins mon procès. Malgré les lois qui n’admettent point de nullités de droit, au grand étonnement de tous les jurisconsultes et négociants du monde, un arrêté de compte fait double entre majeurs , contre lequel on n’avait jamais osé s’inscrire en faux, sur l’avis de M. Goëzman le conseiller, en quatre jours de temps est annulé, sans qu'il soit besoin, dit-on, de lettres de rescision : comme si celui qui ne tient son ministère que de la loi pouvait s’élever au-dessus d’elle, et, s’érigeant en législateur, annuler, casser d’autorité un engagement civil et sacré !

Ce jugement n’est pas plus tôt prononcé, qu’on saisit mes meubles à la ville et à la campagne; huissiers, gardiens, recors, fusiliers, s’emparent de mes maisons, pillent mes celliers; mes immeubles sont saisis réellement; le feu se met dans toutes mes possessions; et, pour payer trente mille livres exigibles aux termes de ce fatal arrêt, qui m’en fit perdre cent cinquante mille par un misérable jeu d’huissiers, nommé poursuites combinées, revenus, meubles, immeubles, tout est arrêté; l’on met sous la terrible main de justice pour plus de cent mille écus de mes biens ; on me fait en trois semaines pour trois, quatre, cinq cents livres de frais abusifs par jour; il semble que le bonheur de me ruiner soit le seul attrait qui anime mon adversaire; il le pousse même si loin, qu’on lui fait craindre que son acharnement ne devienne enfin aussi nuisible à ses intérêts qu’aux miens. On le voyait chaque jour au palais, suivant partout les huissiers, comme un piqueur est à la queue des chiens, les gourmandant pour les exciter au pii-

MEMOIRES

lage; ses amis mêmes disaient de lui qu’il s’etait fait avocat, procureur et recors, exprès pour me

tourmenter. . , .

Outragé dans ma personne, prive de ma liberté, ayant perdu cinquante mille écus, emprisonne, calomnié, ruiné, sans revenus libres, sans argent, sans crédit, ma famille désolée, ma fortune au pillage, et n’ayant pour soutien dans ma prison que ma douleur et ma misere, en deux mois de temps, du plus agréable état dont pût jouir un particulier, j’étais tombe dans 1 abjection et le malheur; je me faisais honte et pitié a moi-meme.

Ces murs dépouillés, ces triples barreaux, ces clameurs, ces chants, cette ivresse de 1 espece humaine dégradée, dont toutes les prisons retentissent, et qui font frémir l’honnête homme me frappant sans cesse, augmentaient l’horreur de ce séiour infect; mes amis venaient pleurer en prison auprès de moi la perte de ma fortune et de ma liberté. La pieté, la résignation même de mon vénérable père, aggravaient encore mes peines : en me disant avec onction de recourir a Dieu, seu dispensateur des biens et des maux, il me faisait sentir plus vivement le peu de justice et de secours que ie devais désormais espérer des hommes.

J’avais tout perdu; mais mon courage me restait. J’essuyais les larmes de tout le monde, en disant : Mes amis, cachez-moi votre douleur ; ne détendez pas mon àme, dont l’indignation soutient encore le ressort. Si je perds la maie fierte qui lutte en moi contre l’humiliation, si le découragement me saisit une fois, si je pleure avec vous, c’est alors que je suis perdu. Eh quoi ! mes amis, si le degré de lumière qui devait eclairer mes droits a manqué à mes juges, si l’adresse de mes ennemis a surpassé mes forces, rougirez-vous de moi, parce qu’on m’a calomnié? Dois-je périr en prison parce qu’on s’est trompé au Palais ? Triste jouet de la cupidité, de l’orgueil ou de 1 erreur d’autrui, mon infortune ou mon bonheur seront-ils enchaînés à des événements étrangers? Je n aurais donc qu'une existence relative ! Ah ! qu ils comblent mon infortune ; mais qu’ils ne se vantent pas d’avoir troublé ma sérénité! J’ai beaucoup perdu pour les autres, et peu de chose pour moi ; mais quand ils m’auront bien accablé, la pitié succédant à la fureur, peut-être ils diront un jour: Ce n’était pas une àme méprisable que celle qui sut en tout temps se modérer, dédaigner) outrage, affronter le péril, et soutenir le malheur.

Mes amis se taisaient, mes sœurs pleuraient, mon père priait; et moi, les dents serrées, les yeux fixés sur le plancher de mon horrible prison, j en parcourais rapidement le court espace, en recueillant mes forces et me préparant a de nouvelles disgrâces : elles sont arrivées, et ne m ont point étonné. Je sais les supporter : d’autres viendront après celles-ci; je les supporterai encore, assure que rien ne m’appartient véritablement au monde

que la pensée que je forme, et le moment où j en jouis.

Le plus incroyable procès criminel a couronne tant d’infortunes : et parce que M. Goëzman est un homme peu délicat, je me suis vu dénoncé par lui comme corrupteur et calomniateur; et parce que c’est un homme peu réfléchi, il n’a pas prévu les conséquences d’une fausse déclaration et d une dénonciation calomnieuse.

Vous m’avez encore dénoncé depuis, monsieur,, comme un faussaire, par le compte insidieux que vous rendez à la nation, dans votre mémoire, des motifs de votre rapport au parlement. Vous m’avez, dénoncé devant la nation comme un faussaire et un imposteur, dans ce même mémoire, en disant que i’avais supposé de fausses lettres de protection de Mesdames, etc. Tous ces faits étaient étrangers à vos défenses; mais, emporté par la haine qui vous aveugle, vous n’avez pas réfléchi que sir poussant votre adversaire à bout, vous lui donniez l’exemple de sortir du fond de l’affaire pour examiner votre conduite, il vous écraserait à la piemière parole. Eh bien! cette parole que je retenais depuis longtemps, et que vous avez provoquée à grands cris partant d’horreurs, elle est enfin sortie de ma. bouche.

Vous m’avez dénoncé comme faussaire; je viens de me justifier. Moi, je vous dénonce à mon tour comme faussaire aux chambres assemblées, avec cette différence que vous n’aviez nullement besoin de m’accuser faussement pour vous justifier, et qu’il m’importe à moi de prouver les faux que vous avez faits dans la déclaration de le Jay, tant nar le positif de ces déclarations, que par l’analogie de votre peu de délicatesse en d’autres cir- Le défaut d’intérêt et la clandestinité sont les seuls vices qui rendent un dénonciateur odieux. Mon honneur offensé par vous sur tous les cheis me garantit du premier reproche; et la publicité que je donne à mon attaque va me mettre a couvert du second.

DÉNONCIATION que. PIERRE-AUGUSTIN CARON DE BEAU- MARCHAIS A FAITE PAR ECRIT A M. LE PROCUREUR

général, contre m. goezman, le mercredi 15 décembre 1773.

Je suis poursuivi criminellement par-devant nosseigneurs du parlement, les chambres assemblées, sur une dénonciation que M. Goëzman a faite contre moi en corruption déjugé. J ai donné mes défenses, et les preuves les plus fortes de mon innocence existent dans l’instruction du procès nui s’en est suivi : la cour décidera si M. Goezman est aussi fondé qu’il le présume. L’honneur est aujourd’hui pour moi le principal objet de ce procès Dans les défenses de mes adversaires, je suis

qualifié des plus infâmes titres ; ony emploie contre

moi les épithètes les plus abominables. Mon hon-

MÉMOIRES

neur, grièvement blessé, m’autorise donc à employer tous mes moyens pour repousser l’outrage par une défense légitime ; et je dois à mes juges de les éclairer sur le compte de mon dénonciateur, il me combat avec des mots, je vais y opposer des faits ; et mes juges décideront de la valeur de nos défenses.

Antoine-Pierre Dubillon et Marie-Madeleine Janson, sa femme, ont imploré les bontés de M. l’archevêque de Paris par le mémoire ci-joint (signé d’eux, et les faits y contenus attestés au bas par madame Dufour, maîtresse sage-femme, qui a accouché ladite femme Dubillon), dans lequel ils le supplient de subvenir aux frais de cinq mois de nourriture qu’ils doivent à la nourrice de Marie- Sophie, leur fille, disant qu’ils n’ont recours à la charité de ce prélat que parce que M. Goëzman, parrain de leur fille, n’a eu aucun égard à leur situation, malgré la promesse formelle qu’il leur avait faite de pourvoir à l’entretien de cette enfant.

J’ai voulu savoir s’il était vrai que ce magistrat, qui refusait ses secours à ces infortunés, eût une raison aussi forte pour devoir leur être utile : j’ai été à la paroisse de Saint-Jacques de la Boucherie, j’y ai levé l’extrait baptistaire ci-joint. On sera sans doute aussi étonné que je l’ai été moi-même d’y voir: Louis Dugravier, bourgeois de Paris, y demeurant rue des Lions , paroisse Saint- Paul, parrain de Marie-Sophie. Serait-il possible que M. Goëzman, qui se pare de tant de vertu, se fût joué du temple de Dieu, de la religion, et de l’acte le plus sérieux, sur lequel est appuyé l’état du citoyen, en signant Louis Dugravier , au lieu de Louis Goëzman, et y ajoutant un faux domicile à un faux nom ?

Je joins ici les pièces 1 justificatives, et je n’étends point mes réflexions, pour qu’on ne taxe pas de haine et de vengeance une dénonciation qui est pour moi un point essentiel de défense. J’ai été moi-même injustement dénoncé, accablé d’injures les plus grossières, et de reproches aussi mal fondés qu’étrangers au fait pour lequel on m’a dénoncé. J’use de tous mes moyens pour me défendre. Je découvre un fait qu’il importe à mes juges et au public de savoir ; je le dénonce à M. le procureur général, pour me servir en tant que de besoin dans le procès intenté contre moi par-devant les chambres assemblées : il en fera l’usage que sa prudence et son exactitude connues lui dicteront.

A Paris, ce 15 décembre 1773.

Caron de Beaumarchais.

« Je supplie mes juges de me pardonner si j’ai

1. L extrait baptistaire de Marie-Sophie, et le placet de Pierre Dubillon et sa femme, père et mère de Marie-Sophie, attesté par la dame Dufour, maîtresse sage-femme, dont le double a été présenté à M. l’archevêque.

« été obligé de leur envoyer à tous ma requête <( d’atténuation, sans qu’elle fût signée d’un avo- « cat titulaire. A l’heure que je distribue ces mé- « moires, je n’ai pas encore de signature, malgré « mes prières, mes efforts, et les ordres signés et « réitérés de M. le premier président. J’aime mieux « commettre une légère irrégularité, que de cou- « rir le risque d’être jugé sans que tous mes juges u aient lu ma requête d’atténuation. »

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