‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 512 sur 803 · OVID · texte numérisé non relu

OVID

Et les chagrins aussi sont mêlés de [plaisir.

Suivant la marche ordinaire des procès, un homme

accusé se détend sur les objets qui lui sont reprochés, et s’en tient là : pourvu qu’il sorte d’intrigue, qu’il ait bien ou mal dit, ses amis ne s’en soucient guère, ni lui non plus.

Il n’en est pas ainsi de ma cause, bizarre à l’excès dans toutes ses parties. Non-seulement je suis forcé de plaider sur le fond des accusations, mais encore de défendre la nature même de mes défenses.

Beaucoup de gens graves, en s’expliquant sur mes écrits, ont trouvé que, dans une affaire où il allait du bonheur ou du malheur de ma vie, le sang-froid de ma conduite, la sérénité de mon âme, et la gaieté de mon ton, annonçaient un défaut de sensibilité, peu propre à leur en inspirer pour mes malheurs. Tout sévère qu’est ce reproche, il a je ne sais quoi d’obligeant qui me touche et m’engage à me justifier.

Mais qui a dit à ces personnes qu’il allait ici du bonheur ou du malheur de ma vie? Comment saiton si je suis faible au point de confier mon bonheur à la fortune, ou sage assez pour le faire dépendre uniquement de moi-même? Parce qu’ils sont souvent tristes au sein de la joie, ils me reprochent d’être froid et tranquille au milieu du malheur ! Pourquoi mettre sur le compte de l’insensibilité ce' qui peut être en moi le résultat d’une philosophie aussi noble dans ses efforts que douce en ses effets? Pour des gens très -graves, le reproche n’est-il pas un peu léger? Je veux bien qu’ils sachent que le courage qui fait tout braver, l’activité qui fait parer à tout, et la patience qui fait tout supporter, ne rendent pas les outrages moins sensibles, ni les chagrins moins cuisants. Mais je me fais un plaisir de leur rappeler que l’habitude du mal suffit seule pour y résiguer les créatures même les plus faibles en apparence.

Les femmes, dont le commerce est si charmant qu’elles . semblent n’avoir été destinées qu’à répandre des fleurs sur notre vie, les femmes mêmes nous donnent sans cesse la douce leçon de ce courage d’instinct, de cette philosophie pratique : formées par la nature moins fortes que les hommes, et souffrant presque sans cesse, elles ont une patience, une douceur, une sérénité dans les maux, qui m’a toujours fait rougir de honte, moi créature indocile, irascible, et qui prétends à l’honneur de savoir me vaincre. Moins occupées de se plaindre que de nous plaire, on les voit oublier leurs souffrances pour ne songer qu’à nos plaisirs. Il semble que notre estime et notre amour les dédommagent de tous leurs sacrifices.

Objet de mon culte en tout temps, ce sexe aimable est ici mon modèle. Il est impossible d’être plus malheureux que moi sous toutes sortes d’aspects; mais, en écrivant, je me sauve de moimême pour m’occuper de ceux qui pourront m’estimer et me plaindre, si je parviens à les instruire de mes maux sans les ennuyer de leur récit.

Dès lors je suis comme Sosie: ce n’est plus le moi souffrant et malheureux qui prend la plume; c’est un autre moi courageux, ardent à réparer les pertes que la méchanceté m’a causées dans l’opi-

MEMOIRES

mon de mes concitoyens, qui brûle d’intéresser les âmes sensibles, en peignant à grands traits l'iniquité de mes ennemis; qui s’efforce d’exciter la curiosité des indifférents, en égayant un sujet aride. J’aspire à m’envelopper de la bienveillance publique, à en opposer la protection tutélaire à la haine de ceux qui me persécutent; enfin j’oublie mes maux en écrivant, et suis comme un esclave qui ne sent plus le poids de ses chaînes, à l’instant qu’il voit compter l’argent de sa rançon.

D’ailleurs je me donne les airs d’avoir aussi ma philosophie; et comme ce mémoire est moins l’examen sec et décharné d’une question rebattue, qu’une suite de réflexions sur mon état d’accusé, peut-être ne me saura-t-on pas mauvais gré de montrer ici sur quel autre fondement j’établis la paix intérieure d’un homme si cruellement tourmenté, que cette paix paraît factice aux uns, et du moins fort extraordinaire aux autres.

Si l’Être bienfaisant qui veille à tout m’eût honoré de sa présence un jour, et m’eût dit : Je suis celui par qui tout est; sans moi tu n’existerais point; je te douai d’un corps sain et robuste; j’y plaçai l’âme la plus active ; tu sais avec quelle profusion je versai la sensibilité dans ton cœur, et la gaieté sur ton caractère : mais, pénétré que je te vois du bonheur de penser, de sentir, tu serais aussi trop heureux, si quelques chagrins ne balançaient pas cet état fortuné : ainsi tu vas être accablé sous des calamités sans nombre; déchiré par mille ennemis; privé de ta liberté, de tes biens; accusé de rapines, de faux, d’imposture, de corruption, de calomnie; gémissant sous l’opprobre d’un procès criminel ; garrotté dans les liens d’un décret; attaqué sur tous les points de ton existence par les plus absurdes on dit ; et ballotté longtemps au scrutin de l’opinion publique, pour décider si tu n’es que le plus vil des hommes, ou seulement un honnête citoyen ;

Je me serais prosterné, et j’aurais répondu : Être des êtres, je te dois tout, le bonheur d’exister, de penser et de sentir : je crois que tu nous as donné les biens et les maux en mesure égale; je crois que ta justice a tout sagement compensé pour nous, et que la variété des peines et des plaisirs, des craintes et des espérances, est le vent frais qui met le navire en branle, et le fait avancer gaiement dans sa route.

S’il est écrit que je doive être exercé par toutes les traverses que ta rigueur m’annonce, tu ne veux pas apparemment que je succombe à ces chagrins: donne-moi la force de les repousser, d’en soutenir l’excès par des compensations; et, malgré tant de maux, je ne cesserai de chanter tes louanges in cithara et deccichordo.

Si mes malheurs doivent commencer par l’attaque imprévue d’un légataire avide sur une créance légitime, sur un acte appuyé de l’estime réciproque et de l’équité des deux contractants,

| accorde-moi pour adversaire un homme avare injuste, et reconnu pour tel ; de sorte que les honnêtes gens puissent s’indigner que celui qui, sans droit naturel, vient d’hériter de quinze cent mille francs, m’intente un horrible procès, et veuille me dépouiller de cinquante mille écus, pour éviter de me payer quinze mille francs au nom et sur la foi de l’engagement de son bienfaiteur.

Fais qu’aveuglé par la haine, il s’égare assez pour me supposer tous les crimes; et que, m’accusant faussement, au tribunal du public, d’avoir osé compromettre les noms les plus sacrés , il soit enfin couvert de honte, quand la nécessité de me justifier m’arrachera au silence le plus respectueux.

Fais qu’il soit assez maladroit pour prouver sa liaison secrète avec mes ennemis, en écrivant contre moi dans Paris des lettres de Grenoble à celui qui l’aura aidé à me dépouiller de mes biens; de façon que je n’aie qu’à poser les faits dans leur ordre naturel, pour être vengé de ce riche légataire par lui-même.

S’il est écrit qu’au milieu de cet orage je doive être outragé dans ma personne, emprisonné pour une querelle particulière;... s’il est écrit que l’usurpateur de mon bien profite de ma détention pour faire juger notre procès au parlement, et si je suis destiné de toute éternité à tomber à cette époque entre les mains d’un rapporteur inabordable; j’oserais désirer que l’autorité, qui 11’est jamais formaliste sur rien, le devînt assez contre moi pour qu’il me fût interdit de sortir de prison pour solliciter ce rapporteur, sans être suivi d’un homme public et sermenté, dont le témoignage pût servir un jour à me sauver des misérables embûches de mes ennemis, et de la fameuse liste du portier de l’hôtel Goëzman.

Si, pour les suites de ce procès, je dois être dénoncé au parlement comme ayant voulu corrompre un juge incorruptible, et calomnier un homme incalomniable; suprême Providence, ton serviteur est prosterné devant toi : je me soumets; fais que mon dénonciateur soit un homme de peu de cervelle; qu’il soit faux et faussaire; et puisque ce procès criminel doit être de toute iniquité comme le procès civil qui y a donné lieu, fais, ô mon maître, que celui qui veut me perdre se trompe sur moi, me croie un homme sans force, et s’abuse dans ses moyens!

S’il se donne un complice, que ce soit une femme de peu de sens : si elle est interrogée, qu’elle se coupe, avoue, nie ce qu’elle a avoué, y revienne encore; et, pour augmenter sa confusion, fais qu’elle rejette enfin sur des signes ordinaires de jeunesse et de santé tous les égarements de son esprit malade.

Si mon dénonciateur suborne un témoin, que .ce soit un homme simple et droit, que l’horreur des cachots n’empêche pas de revenir à la vérité, dont on l’aura un moment écarté.

MEMOIRES

Si Y incorruptible fait faire une déclaration à ce pauvre honnête homme, qu’il en fabrique la minute, qu’il la confie à ce témoin, qu’il change le sens de la copie qui lui reste, en y commettant des faux très-grossiers; qu’il n’y ait ni suite ni plan dans sa conduite, afin que tout puisse un jour servir à le confondre dans ses vues iniques, comme mon ennemi son homme de lettres , et qui écrit d’une façon si modérée.

Telle eût été ma prière ardente ; et si tous ces points m’avaient été accordés, encouragé par tant de condescendance, j’aurais ajouté: Suprême bonté, s’il est encore écrit que quelque intrus doive s’immiscer dans cette horrible affaire et prétendre à l’honneur de l’arranger, en sacrifiant un innocent et me jetant moi-même dans des embarras inextricables, je désirerais que cet homme fût un esprit gauche et lourd ; que sa méchanceté maladroite l’eût depuis longtemps chargé de deux choses incompatibles jusqu’à lui, la haine et le mépris public. Je demanderais surtout qu’infidèle à ses amis, ingrat envers ses protecteurs, odieux aux auteurs dans ses censures, nauséabond aux lecteurs dans ses écritures, terrible aux emprunteurs dans ses usures, colportant les livres défendus, espionnant les gens qui Va'lmettent, écorchant les étrangers dont il fait les affaires, désolant, pour s’enrichir, les malheureux libraires, il fût tel enfin dans l’opinion des hommes, qu’il suffit d’être accusé par lui, pour être présumé honnête; son protégé, pour être à bon droit suspecté : donne-moi, Marin.

Que si cet intrus doit former le projet d atlaiblir un jour ma cause en subornant un témoin dans cette affaire, j’oserais demander que cet autre argousin fût un cerveau fumeux, un capitan sans caractère, girouette à tous les vents de la cupidité, pauvre hère qui, voulant jouer dix rôles à la fois, dénué de sens pour en soutenir un seul, allât, dans la nuit d’une intrigue obscure, se brûler à toutes les chandelles, en croyant s’approcher du soleil ; et qui, livré, sur l’escarpolette de l’intérêt, à un balancement perpétuel, en eût la tête et le cœur étourdis au point de ne savoir ce qu il affiime, ni ce qu’il a dessein de nier : donne-moi Bertrand.

Et si quelque auteur infortuné doit servir un jour déconseillera cette belle ambassade, j’oserais supplier ta divine providence de permettre qu’il y remplit un rôle si pitoyable, que, bouffi de colère et tout rouge de honte, il fût réduit à se faire à luimême tous les reproches que la pitié me ferait supprimer. Heureux encore quand une expérience de soixante-quatre ans et demi ne lui aurait pas appris à parler, que cet événement lui apprît au moins à se taire! donne-moi Bacudard.

Que si, pour achever d’exercer ma patience et me mieux tourmenter, quelque magistrat dun beau nom doit se déclarer le protecteur, le conseil et le soutien de mon ennemi, j’oserais demander qu’il fût choisi entre mille, d’un caractère léger,

et tel que ses imputations n’obtinssent pas plus créance contre moi, que ses outrages publics ne doivent m’ébranler ni me nuire. Je sais que mon désir est difficile à satisfaire, mais rien n’est impossible à ta puissance....

Enfin, si dans la foule des maux prêts à m’accabler, si dans la nécessité d’un procès aussi bizarre, cet Être bienfaisant m’eût laissé le choix du tribunal, je l’aurais supplié qu’il lut tel que, tout près encore de la naissance de ses augustes fonctions, il pût sentir que l’expulsion d’un membre vicié l’honorerait plus aux yeux de la nation que cent jugements particuliers, où les murmures des malheureux balancent toujours l’éloge que les heureux sont tentés de donner. Je l’aurais demandé ainsi, parce que j’aurais cru n’être point exposé à voir sortir de ce tribunal un jugement équivoque, sous les yeux d’un peuple éclairé, plein de sagacité, d’esprit et de feu, et qui, toujours plus prompt à blâmer qu’à prodiguer la louange, rendrait chaque magistrat attentif et sévère sur sa façon de prononcer.

Eh bien ! dans mon malheur, tout ce que j’aurais ardemment désiré, ne l’ai-je pas obtenu? L’acharnement de mes ennemis les a rendus peu redoutables; leur nombre les a livrés au défaut de liaison si nécessaire en tout projet ; la haine les a conduits à l’aveuglement; chacun de leurs efforts pour m’arrêter n’a fait qu’accélérer ma marche et hâter ma justification.

Combien de fois m’étais-je dit, pendant ces temps de trouble : Je n’aurai pas la faiblesse de me faire un besoin de l’estime universelle, plus que je n’ai l’orgueil de croire la mienne utile à tout le monde! Avouons-le de bonne foi, force n’est pas bonheur : il faut une vertu plus qu’humaine pour être heureux étant mésestimé, mais je n’en ai que mieux goûté depuis combien l’estime publique est douce à recueillir. Aujourd’hui je sens toute la fermeté de mon cœur s’amollir, se fondre de reconnaissance et de plaisir, au plus léger éloge que j’entends faire de mon courage

ou de mon honnêteté.

Si j’ajoute à cela les offres multipliées de secours et de services d’une foule d honnêtes gens , et les consolations particulières de l’amitié, vous conviendrez que l’exemple vivant d’une heureuse compensation du mal par le bien est ici joint aux enseignements de la plus douce philosophie :

. Sunt quoque gaudia lucins. (Ovide.)

Et les chagrins aussi sont mêlés de plaisir.

Quant au procès que je défends, indépendamment de la justice de ma cause, sur laquelle se fonde ma sécurité, je ne -vois ici qu’un événement qui, tout bizarre qu’il est, mériterait peu d arrêter les regards, sans ia qualité, la quantité de mes ennemis, et sans mon courage à repousser leurs traits. Mais, pour obtenir la justice que j attends,

MEMOIRES. 299

je ne dois pas me lasser de discuter, en présence de mes juges, la seule question qui me soit vraiment personnelle dans le procès soumis au jugement de la cour:

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