SUIS-JE UN CORRUPTEUR, OU NE LE SUIS-JE PAS
Dans sa dénonciation, M. Goëzman a dit formellement que j’étais un corrupteur. Cette pièce est la seule contre laquelle j’aie à m’élever aujourd’hui, puisque c’est sur elle seule que le procès est établi; mais le dénonciateur y déclare positivement qu’il n’est instruit du fait dont il m’accuse que par le témoignage de sa femme.
Laissons donc la dénonciation de côté, pour ne plus nous occuper que de ce témoignage, unique et frêle appui d’un procès beaucoup trop fameux.
Mais la dame interrogée déclare, à son tour, que jamais le Jay ne lui a laissé d'argent pour corrompre son mari , qu’on sait bien être incorruptible; et qu’il ne lui marchandait que des audiences. C’est ainsi qu’en donnant dans son récolement le démenti le plus ferme à sa déclaration concertée et à la dénonciation qui en est le fruit, cette dame anéantit encore une fois l’accusation de corruption portée contre moi; et tout est dit à cet égard, à moins qu’on ne trouve à la ranimer par les charges mêmes du procès.
Mais les interrogatoires de le Jay démentent la dénonciation du mari et renforcent le récolement de la femme.
Mais les interrogatoires de Bertrand, mais ses mémoires, qu’il faut mettre en ligne de compte aujourd’hui, parce que, sortant d’une plume ennemie, ils doivent en être crus toutes les fois qu’ils s’expliquent en ma faveur; ces interrogatoires, ces mémoires, en un mot tout ce qui nous est venu de la part du sacristain, confirment que jamais je n’ai voulu corrompre M. Goëzman l’incorruptible, et qu’on n’a jamais parlé, à lui sacristain, que d’entrevues et d'audiences.
Enfin toutes les dépositions renforcent ces aveux non suspects; tous les témoins conviennent que c’est avec la plus grande répugnance que je me suis prêté à payer des audiences, dans le temps de ma vie où j’avais le plus besoin d’argent et le moins de facultés pécuniaires.
Que reste-t-il donc au soutien de cette corruption dont on a fait tant de bruit? Plus rien qu’un adminicule de présomption fondé sur l’énorme prix de deux mille écus pour une audience : mais le plus simple exposé va faire évanouir de nouveau ce fantôme.
Je demandais à grands cris des audiences, et n’avais, comme je l’ai dit, pas plus d’espoir de les obtenir que d’argent pour les acheter. Un ami m’offre cent louis, et les confie à la prudence de ma sœur, qui, parcimonieuse pour mes intérêts, parle d’abord de vingt-cinq louis, finit par en livrer cinquante, et s’en fût tenue là, si le sieur
Bertrand, très-magnifique agent d’audience, à qui rien ne coûtait en fouillant dans ma bourse, pour me donner une preuve de zèle, n’eût été de son chef reprendre à le Jay les cinquante louis, ne fût revenu dire à ma sœur : Quand on fait un présent, il faut le faire honnête , et ne lui eût par cette phrase arraché les autres cinquante louis. D’où l’on voit que, sans Bertrand, le porte-parole , et son zèle magnifique, le libraire eût peut-être obtenu l’audience au prix des premiers cinquante louis, et que les autres cinquante m’eussent servi à en solliciter une seconde, en cas de besoin.
■ Mais la première audience acquise au prix de cent louis, il devint impossible d’aller au rabais pour la seconde. On n’offre pas une aigrette de verre à qui l’on a donné des boucles de brillants. Le prix des premières bontés d’une femme est au moins le taux de celles qui les suivent : c’est l’usage. Ainsi le défaut d’argent m’ayant forcé de recourir aux bijoux, comme c’est encore l’usage, le lendemain de l’audience je remis au capitan une montre valant cent autres louis, pour arracher une seconde audience.
Quant aux quinze louis exigés pour le secrétaire, ils ne sont en cette qualité sur le compte d’aucune audience; et l’on voit maintenant par quelle gradation d’incidents la seule audience que j’aie obtenue, estimée d’abord par mes amis moins de cinquante louis, peut avoir l’air, en embrouillant les choses, d’avoir été payée deux mille écus.
L’audience du rapporteur ainsi rappelée à sa première estimation, le soupçon de corruption, fondé sur l’énormité de son prix, tombe de soimême ; et remarquez que ce n’était encore là qu’une présomption, qui en affaire criminelle est sans force : il serait superflu de s’y arrêter plus longtemps.
Mais a-t-on fait de ma part une convention avec madame Goëzman de me rendre mes cent louis, si je ne gagnais pas ma cause? Personne au procès n’a déposé d’un pareiUait; l’unique madame Goëzman, en qualité de seul contradicteur, eût pu fonder ce reproche. Mais loin d’articuler qu’elle ait fait aucun pacte à cet égard avec le Jay, le seul aussi qui lui ait parlé, toutes ses défenses se réduisent à nier qu’elle ait reçu l’argent, et à dire qu’on l’a glissé furtivement dans son carton de fleurs : ainsi le soupçon, qu’en donnant de l’or j’ai pu avoir l’intention de corrompre mon rapporteur, n’est ici qu’une vaine fumée, dissipée, comme on voit, par tous les vents de l’horizon : et c’est ainsi que des détails insipidement nécessaires deviennent, malgré mes soins, nécessairement insipides, au grand dommage de l’indulgent lecteur.
Reste enfin pour dernière ressource à la haine, en faveur de la corruption, la misérable et fausse allégation de M. Goëzman, qui prétend m’avoir donné deux audiences en un jour, et deux autres à deux de mes amis ; et qui s’essouffle à faire en-
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tendre que quatre audiences accordées sans intérêt en trois jours doivent faire soupçonner que mes sacrifices d’argent avaient un autre objet. En attendant qu’il prouve les quatre audiences, je lui soutiens, moi, que je n’en ai reçu qu’une. Mais, malgré le témoignage d’un homme public et fermenté, du sieur Santerre, mon gardien, qui ne me quittait pas, la contradiction sur un fait aussi grave étant positive entre M. Goëzman et moi, la cour n’a pas négligé d’acquérir les lumières qu’une confrontation indiquée par la loi devait répandre sur l’affaire en général, et sur ce point en particulier. Elle apprendra bientôt comment, à cette occasion, mon digne rapporteur est sorti des mains de son humble client.
Les faits ainsi posés, discutés, approfondis, et les témoins, les accusés, les contradicteurs même détruisant à l’envi le système absurde de la corruption établi contre moi par M. Goëzman, il faut en revenir à cette autre question.
Lorsque le malheur des affaires jette un infortuné sous la dépendance d’un pareil juge, que doit-il faire? Refuser de l’or! On ne l’aborde pas autrement. En donner, et se plaindre de la vexation! On peut se voir à l’instant accusé, décrété, prêt à périr. Entre deux extrémités, quel parti prendre? Voilà le vrai problème : mais, en bonne justice, je ne me crois pas plus obligé de le résoudre, que de relever sérieusement le reproche singulier de séduction que me fait madame Goëzman, dans son supplément divisé par première, seconde et troisième atrocité; et le reproche plus singulier encore que beaucoup de gens me font de n’y avoir pas répondu dans mon dernier mémoire.
Vous avez osé (c’est madame Goëzman qui parle, page 10), en présence du commissaire , du greffier, etc., me dire que je vous aurais , si je voulais, l’obligation de n'étre point enfermée par mon mari. Vous avez poussé l’impudence plus loin encore : vous avez osé ajouter ( pourquoi suis-je forcée de rapporter des propos aussi insolents qu’ils sont humiliants pour moi?), vous avez osé ajouter, dis-je, que vous finiriez par vous faire écouter; que vos soins ne me déplairaient pas un jour ; que... Je n’ose achever, je n’ose vous qualifier.
Fi donc! des points!... Il fallait oser, madame; il fallait achever, il fallait me qualifier. Que voulez-vous donc dire avec vos points ?... Vous mettez là de jolies réticences dans vos mémoires... Je répondais à toutes vos injures par des compliments généraux, qu’il paraît qu’un amour-propre éveillé vous a fait prendre du bon ou du mauvais côté, comme il vous plaira l’entendre : mais des points... Vous me feriez une belle réputation! Quelle femme honnête voudrait jamais m’admettre, si je ne détruisais pas l’impression que vous donnez ici de mon cavalier respect pour les dames? Quelle femme oserait se croire en sûreté chez elle
avec moi, quand elle penserait que la femme de mon ennemi même, agitée, furibonde, et, critique à part, dénuée de ces grâces touchantes, de cette douceur qui fait le charme de son sexe, en plein greffe et devant le juge et le greffier, a couru des risques avec moi d’un genre à exiger des points..., et qu’elle se croit en droit de me traduire aujourd’hui en justice comme un audacieux effronté, moi qui n’étais devant elle alors qu’un très , très , très-modeste confronté : je m’en souviens bien.
Il est atroce (dites-vous, page 1) que ce séducteur préparé au combat (le joli choix d’expressions !) jette un coup d’œil de compassion sur une femme timide (la peste ! quelle timidité !) ; qu’il triomphe de l’avoir fait rougir , lui qui ne rougit jamais. Oh ! pour cela, madame, c’est bien pure malice à vous de dire que je ne rougis jamais, moi qui, sans reproche, ai eu la bonté de baisser les yeux pour vous deux ou trois fois, pendant que le greffier lisait les décentes raisons que vous aviez données de votre défaut de mémoire ! A la vérité je ne rougissais pas, mais je faisais plus : je voulais rougir pour vous en donner l’exemple ; et je ne doute pas que M. de Ghazal n’ait rendu compte à la cour du ton doux et poli dont j'ai répondu aux mâles injures d’une femme faible , et peu faite, par son inexpérience , pour entrer en lice avec un séducteur adroit.
En vérité, madame, vous avez de si singulières expressions, qu’on dirait que vous y entendez finesse. Une femme faible , et peu faite, par son inexpérience, pour entrer en lice avec' un séducteur adroit ! Mais c’est que, loin d’être une femme faible, vous étiez, madame, à ces confrontations, la femme forte, la véritable femme forte, provoquant, injuriant, maudissant, et parlant, parlant, parlant... Quant à votre inexpérience pour entrer en lice , voilà sur quoi, par exemple, il m’est impossible de prononcer, moi qui me suis toujours tenu dans le plus respectueux éloignement de la lice. Avec un séducteur adroit! Il ne tiendrait qu à moi de prendre encore cela pour un compliment, et de le rapporter à ce qu’on appelle proprement la séduction d’une femme : car si vous l’entendez du côté de l’argent que moi, séducteur adroit, vous ai envoyé par l’adroit séducteur Bertrand, qui 1 a remis à l’adroit séducteur le Jay, qui 1 a remis, comme on sait, très adroitement dans voire carton de fleurs, vous m’avouerez qu’il n’y a pas là de quoi se vanter d’une merveilleuse adresse en fait de séduction.
Quoi qu’il en soit, un seul exemple va mettre la cour en état de juger lequel des deux contendants est sorti de son caractère à ces confrontations. Il était dix heures du soir, nous touchions à la fin de la première séance : Homme atroce, me ditesvous (et j’en tremble encore), on vient de faire la lecture de mes interrogatoires, et vous remettez à demain à y répondre, pour avoir apparemment le
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temps de disposer vos méchancetés ; mais je vous déclare , misérable , que si vous ne me faites pas surle-champ, et sans y être préparé , une interpellation, vous n'y serez plus admis demain matin.
Aussi surpris de cette fière provocation que du ton brave qui l’accompagnait : « Eh ! d’où savez- « vous, madame, que je suis un homme atroce, un « misérable? Je n’ai jamais eu l’honneur, avant « ce moment-ci, de me rencontrer avec vous. — « Je lé sais d'où je le sais ; je l’ai entendu dire... — « A M. de la Blache sans doute? — A tout le monde: « cet hiver , au bal de l’Opéra. — Il était donc bien « mal composé : en vous voyant, madame, je sens « qu’il y avait mille choses plus agréables à dire ; « et vous avouerez qu'on vous a tenu là de tristes « propos de bal. Quoi qu’il en soit, vous voulez « absolument une interpellation avant de nous « quitter ? Il faut vous satisfaire. Je vous interpelle « donc, madame, de nous dire à l’instant, sans « réfléchir et sans y être préparée, pourquoi vous « accusez, dans tous vos interrogatoires, être âgée « de trente ans, quand votre visage, qui vous con- « tredit, n’en montre que dix-huit . » Je vous fis alors une profonde révérence pour sortir.
Malgré la colère que vous en montrez auj ourd’hui , avouez-le, madame, cette atrocité vous offensa si peu, que, prenant votre éventail et votre manteau, vous me priâtes de vous donner la main pour rejoindre votre voiture : sans y chercher d’autre conséquence, je vous la présentais poliment, lorsque M. Frémyn, le meilleur des hommes, mais le plus inexorable des greffiers, nous fit apercevoir que nous ne devions pas descendre du palais ensemble avec cet air d’intelligence peu décent pour l’occasion. Alors, vous saluant de nouveau, je vous dis; « Eh bien ! madame, suis-je aussi atroce qu’on a « voulu vous le faire entendre ?— Eh! mais , vous « êtes au moins bien malin. — Laissez donc, ma- « dame, les injures grossières aux hommes; elles « gâtent toujours la jolie bouche des femmes. » Un doux sourire, à ce compliment, rendit à la vôtre sa forme agréable, que l’humeur avait un peu altérée, et nous nous quittâmes.
Il faut pourtant convenir que tout cela n’est ni si meurtrier ni si atroce que madame Goëzman voudrait le faire entendre: et sur la vérité de ces laits, sur la frivolité des reproches de cette dame, j’invoque le témoignage du grave M. Frémyn ; et, sans le peu d’importance du sujet, j’oserais bien invoquer celui de M. de Chazal lui-même.
Et comme il faut que la bizarrerie éclate dans toutes les parties de ce fameux procès, après avoir eu besoin de très-grands efforts, en me défendant, pour détruire l’importance d’une corruption qui n’a jamais existé, pour atténuer celle d’une séduction à laquelle je n’ai jamais songé, je me vois forcé d’en employer de plus grands encore pour établir l’importance du crime de faux dans l’acte de baptême sur lequel j’ai dénoncé publiquement
M. Goëzman, et pour montrer la liaison intime de cette dénonciation avec mes défenses.
A entendre quelques personnes, je suis un méchant homme, instrument servile de je ne sais quelle haine qui veut, dit-on, perdre M. Goëzman : et pour accréditer ces bruits, on feint d’oublier que ce n’est pas moi qui ai fomenté la querelle, que je n’ai point attaqué M. Goëzman ; on feint d’oublier que je suis accusé de corruption, de calomnie, et décrété depuis huit mois sur le dénoncé de ce magistrat ; que c’est lui qui m’a forcé de me défendre, quoique j’eusse dit à M. de Sartines, à M. le premier président, et plus nettement encore au vertueux conciliateur Marin, que j’invitais mon rapporteur à me laisser tranquille, parce que, s’il s’obstinait à m’attaquer, je lui opposerais un courage sur lequel il ne comptait guère. On feint d’oublier que le propos de M. Goëzman, très-public alors, était qu’il me poursuivrait jusqu’aux enfers ; à quoi je répliquai : Puisqu’il le veut absolument, voyons donc lequel des deux y laissera l’autre.
Maintenant que l’action est bien engagée, on me voit porter en parant, serrer la mesure, et gagner du terrain sur l’adversaire ; pour m’inculper, on invoque à son secours la commisération publique: vexât censura columbas. Tout ce qu’il a fait n’est, dit-on, que peccadilles; subornations de témoins, minutation d’écrits, faux dans les déclarations, dénonciation calomnieuse au parlement, tout cela n’est rien : dat veniam corvis.
Forcé de prouver à mon tour les faux de ses déclarations, ou de succomber, je montre que tel est son usage.
Eh ! comment l’aurait-il négligé pour perdre un ennemi, lui qui n’a pas craint de commettre un faux au premier chef contre un malheureux enfant dont il s’était rendu le protecteur déclaré ! Telle est l’analogie, la liaison intime et nécessaire entre le faux de mon rapporteur dans l’acte baptistaire et le faux de mon rapporteur dans notre procès.
Mais ce faux du baptême est, dit-on, purement matériel, une misère qui ne mérite pas qu’on s’y arrête un moment : dat veniam corvis.
Laissons de côté ces jugements légers, ces absolutions cavalières, et montrons aux citoyens, justement alarmés de voir au parlement un pareil magistrat, que le faux du baptême est un des plus graves qui puissent se commettre contre la société L
Quoique je le sente vivement, ma plume inégale et profane est peu propre à peindre l’irrévérence de celui qui, dans le saint lieu, se joue du premier et du plus grand des sacrements : j’aurai le res-
1. Croirait-on qu’on a poussé la démence jusqu’à faire l’apologie de ce faux dans une misérable gazette à la main, en date du 30 janvier dernier? Aucune peine ne peut être prononcée contre un pareil nouvelliste, le bain froid et la saignée est le traitement qui lui convient.
pect de m’en taire ; mais la double austérité d une partie de mes juges, prêtres et magistrats, n a pas besoin d’être inspirée pour s’armer contre une pareille profanation. Et le délit de M. Goëzman n’attaquant point le salut de l’enfant, mais son état civil, c’est ce dernier point seulement que je me permettrai de discuter.
Pour rendre le baptême aussi utile à l’homme qu’il est indispensable au chrétien, la politique a joint à l’acte religieux le plus nécessaire au salut de tous l’acte civil le plus important à l’existence de chacun: le point de législation qui a confie au dépôt public le nom, l’âge et l’état des citoyens, est si utile et si grand, qu’il eût sans doute mérité d’appartenir au christianisme; mais, il faut être vrai, nous en devons la reconnaissance au plus sage des païens, au grand Marc-Aurèle,*qui le premier ordonna que le nom., l’âge et 1 état des citoyens, attestés par des témoins, auxquels répondent nos parrains et marraines, fussent inscrits à l’heure de la naissance sur un registre public ; qui fît déposer ce livre de vie dans le temple de Saturne ; et qui en confia la garde aüx prêtres du père de tous les dieux, du dieu du temps et de la durée, du dieu enfin dont l’idée se rapproche le plus de la majesté que nous reconnaissons à l’Etre suprême.
J’ignore en quel siècle l’Église chrétienne adopta cet usage précieux à l’humanité : mais il faut croire que ce fut assez tard, puisque le baptême ne se donna longtemps qu’aux adultes, suivant l’avis de Tertullien et de quelques Pères de l’Église; et souvent même à l’heure de la mort, par la persuasion que ce sacrement, effaçant le péché originel, devait aussi laver de tous les autres péchés. Avant la réunion du procès-verbal au sacrement, chacun de ces actes séparés était également respectable aux hommes: la politique et la religion gagnèrent à les réunir, l’une de la sûreté pour les citoyens, l’autre de la considération pour ses ministres. Il paraît même que la double utilité dont ces derniers se sont rendus aux hommes par cette réunion est le vrai fondement de la distance que l’opinion met entre les prêtres séculiers, chargés du dépôt de tous les actes importants de la vie, et les réguliers, qui ne sont chargés de rien.
Si donc l’utilité fait tout le mérite des hommes et des choses, qu’on juge de quelle majesté devint le baptême, lorsque les deux points fondamentaux de tout bonheur furent rassemblés en un seul et même acte : sans le baptême on resta nul en ce monde, et l’on fut perdu pour jamais dans l’autre; et c’est de cet acte si saint, si grand, si révéré, si nécessaire, que M. Goëzman, homme éclairé, jurisconsulte, criminaliste, conseiller de grand chambre du premier parlement de la nation, fait un badinage perfide et sacrilège; il s’avance au temple de Dieu pour présenter au christianisme un nouveauné, à la société un nouveau citoyen : il s’agit, pour
ce magistrat, de constater légalement qu’un tel est fils d’un tel; le père ne sait pas écrire, il ne peut rien pour assurer l’état civil de son enfant; la marraine est fille mineure, sa signature est sans force aux yeux de la loi; reste pour unique ressource au malheureux enfant l’attestation de son parrain : lui seul peut donner la sanction à son état, et ce faux protecteur ne rougit pas d’y signer un faux nom ; au double faux d’un faux domicile, il joint le triple faux d’un faux état; et par cet acte également barbare et peu sensé, celui qui devait assurer l’existence d’un citoyen se fait un jeu de la compromettre. Dans l’état où il met les choses, si cet enfant veut un jour appartenir à quelqu’un, il faut qu’un arrêt de la cour, invoquant la notoriété, le réhabilite dans ses droits : sans cela, comment héritera-t-il? comment contractera-t-il? comment signera-t-il en sûreté': Un tel , fils d’un tel, puisque, grâce à l’honnêteté de Louis-Valentin Goëzman, conseiller au parlement, quai Saint-Paul, Louis Du Gravier , bourgeois de Paris, rue des Lions, n est qu’un être idéal et fantastique, qui ne peut constater l’état civil d’aucun être existant et réel?
Voilà le délit, voilà le crime; voilà l’état de celui qui l’a commis. L’importance du cas, du lieu et de la personne est établie : en dénonçant le faux, j’en ai prouvé la liaison, l’intimité, 1 identité, 1 inhérence à la cause que je défends. J ai montré de plus qu’il n’a pas tenu à ce funeste magistrat que je ne fusse écrasé sous le poids d une accusation criminelle. J’ai démontré que la suggestion, la subornation, le faux, la cabale et l’intrigue ont etc, sans scrupule, employés contre moi. Et dans ce combat à outrance, où il faut qu un des deux périsse, des gens légers me blâment d’oser unir la dague à l’épée contre un ennemi^ sans pudeur qui me poursuit avec la flamme et le fer!
Jugeurs aussi légers que tranchants, je voudrais vous voir au point de balancer le plus pressant intérêt par de petites considérations; je voudrais vous voir en tête un adversaire aussi violemment soutenu que le mien; à sa puissance formidable opposant votre dénûment, et votre isolation a ses entours ; n’ayant pour tout soutien que la bonté e votre cause, et votre courage à la défendre; et ranimant votre cœur par le seul espoir que le parlement, prononcera sur les choses, et non sur les personnes, qu’il jugera leur délit sans avoir égard
à leur crédit. .
Aucun autre homme ne pouvait dénoncer M. Goëzman pour ce fait, sans peut-être encouru le mépris qu’on garde aux vils délateurs; mais moi, jeté loin de mon rang par la violence, n ai-je pa * dû le regagner à tout prix, même en expulsant du sien mon injuste adversaire? Tel de vous ose me blâmer, qui frémirait d’être obligé de se detendre à ma place, et qui, pour perdre l’ennemi, peut-etre accueillerait mille moyens offerts, que ma délicatesse m’a fait rejeter jusqu’à ce jour.
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Mais quel intérêt ce magistrat avait-il à commettre un pareil délit? Qui a pu le pousser à cet acte insensé?— Faut-il l’avouer, messieurs? sottise et défaut d’âme : deux vices également opposés à a dignité d’un magistrat.
La sottise nous jette en des embarras dont le défaut d’âme ne sait nous dégager que par des voies malhonnêtes.
Dans l’affaire qui me regarde, M. Goëzman, instruit de la faiblesse de sa femme, n’avait qu’à remettre au libraire ou même garder les quinze louis, à son choix, mais se taire sur cet événement : peutêtre aurait-on tenu quelques propos; il n’en eût été ni plus ni moins pour sa réputation. Mais il ne sait, pour se tirer d’affaire, que suborner le Jay, fabriquer des déclarations, me dénoncer au parlement, entamer un procès ridicule, et le soutenir par des moyens infâmes : sottise et défaut d'âme-
Ce qui lui est arrivé là pour quinze louis lui fut également arrivé pour quinze francs. C’est justement l’histoire du baptême : il pouvait dire à cette petite fille Capelle, qu’il entretenait à huit louis par mois : Tu conçois bien, mon enfant, qu’il ne convient pas à un grave magistrat qui, pour te plaire, a mis un mur de séparation entre sa femme et lui 1 , mais dont la liaison avec toi doit être ignorée, d’aller courir le risque de voir publier un pareil compérage à la fin de 1772. Fais tenir cet enfant par qui tu voudras : j’en serai, pour t’obliger, le parrain honoraire ; voilà deux louis pour les frais de gésine et de baptême, et je prendrai soin du fillot. Tel est le manteau dont la prudence, au moins, devait couvrir sa faiblesse.
Au lieu de cela (voici* la sottise ), mon rapporteur ne sait autre chose que d’aller in fiocchi , habit noir boutonné, cheveux longs bien poudrés, gants blancs et bouquet à la main, menant sur le poing sa commère à l’église ; et là, pour accorder la décence et le plaisir (voici le dé faut d’ âme) , mon rapporteur signe un faux nom, prend un faux état, donne un faux domicile, ôte l’existence à son filleul, et s’en revient gaiement bourrer de bonbons sa commère, s’attabler au souper de famille, et faire à l’accouchée des promesses pour l’enfant, dont il est bien sur d’éluder l’effet à son gré quand sa fringale amoureuse sera passée. Et vous, ses bons amis, l’on est assez curieux de voir comment vous vous y prendrez pour excuser ses honnêtes plaisirs.
Sera-ce sur sa jeunesse? il a quarante-quatre ans passés; sur son ignorance? il se dit 1 eDu Gange du siècle; sur la frivolité de son état? il est conseiller de grand’chambre; sur la considération due à sa place? il l’a dégradée publiquement; sur la légèreté d’un pareil faux? je viens de prouver qu’il n’en est point de plus grave; sera-ce sur son crédit? il s’est trop mal conduit pour en conserver;