L'ancien palais des rois d’Espagne, à Madrid
« Monsieur de Beaumarchais, écoutez-moi. Rien « au monde ne peut excuser ma conduite envers « mademoiselle votre sœur. L’ambition m’a perdu;
« mais si j’eusse prévu que dona Maria eût un « frère comme vous, loin de la regarder comme « une étrangère isolée, j’aurais conclu que les plus « grands avantages devaient suivre notre union.
« Vous venez de me pénétrer de la plus haute este time, et je me mets à vos pieds pour vous sup- « plier de travailler à réparer, s’il est possible,
« tous les maux que j’ai faits à votre sœur. Rente dez-la-moi, monsieur ; et je me croirai trop heu- « reux d’obtenir de vous ma femme et le pardon « de tous mes crimes. — Il n’est plus temps, ma « sœur ne vous aime plus : faites seulement la dé- « claration, c’est tout ce que j’exige de vous ; et « trouvez bon après qu’en ennemi déclaré je venge « ma sœur au gré de son ressentiment. »
Il fit beaucoup de façons, et sur le style dont je l’exigeais, et sur ce que je voulais qu’elle fût toute de sa main, et sur ce que j’insistais à ce que les domestiques fussent présents pendant qu’il écrirait : mais comme l’alternative était pressante, et qu’il lui restait encore je ne sais quel espoir de ramener une femme qui l’avait aimé, sa fierté se soumit à écrire la déclaration suivante, que je lui dictais en me promenant dans l’espèce de galerie où nous étions.
DÉCLARATION DONT j’AI L’ORIGINAL.
<( Je soussigné Joseph Clavijo, garde d’une des « archives de la couron ne, reconnais qu’après avoir « été reçu avec bonté dans la maison de madame « Guilbert, j’ai trompé mademoiselle Caron, sa a sœur, parla promesse d’honneur, mille fois réi- « térée, de l’épouser, à laquelle j’ai manqué, sans « qu’aucune faute ou faiblesse de sa part ait pu <c servir de prétexte ou d’excuse à mon manque de « foi ; qu’au contraire la sagesse de cette demoi- « selle, pour qui j’ai le plus profond respect, a « toujours été pure et sans tache. Je reconnais que « par ma conduite, la légèreté de mes discours, et « par l’interprétation qu’on a pu y donner, j’ai « ouvertement outragé cette vertueuse demoiselle, « à laquelle je demande pardon par cet écrit fait « librement et de ma pleine volonté, quoique je me « reconnaisse tout à fait indigne de l’obtenir; lui « promettant toute autre espèce de réparation « qu’elle pourra désirer, si celle-ci ne lui convient « pas. Fait à Madrid, et écrit tout de ma main, en « présence de son frère, le 19 mai 176'*.
u Signé Joseph Clavijo. »
Je prends le papier, et lui dis en le quittant : « Je ne suis point un lâche ennemi, monsieur : c’est sans ménagement que je vais venger ma sœur, je vous en ai prévenu. Tenez-vous bien pour averti de l’usage cruel que je vais faire de l’arme que vous m’avez fournie. — Monsieur, je crois parler
324 MËMl
au plus offensé, mais au plus généreux des hommes : avant de me diffamer, accordez-moi le moment de tenter un effort pour ramener encore une fois dona Maria ; c’est dans cet unique espoir que j’ai écrit la réparation que vous emportez : mais, avant de me présenter, j’ai résolu de charger quelqu’un de plaider ma cause auprès d’elle ; et ce quelqu’un, c’est vous. — Je n’en ferai rien. — Au moins vous lui direz le repentir amer que vous avez aperçu en moi. Je borne à cela toutes mes sollicitations. A votre refus, je chargerai quelque autre de me mettre à ses pieds. » Je le lui promis.
Le retour de mon ami chez ma sœur avait porté l’alarme dans tous les esprits. En arrivant, je trouvai lesfemmeséploréesetleshommes très-inquiets; mais, au compte que je rendis de ma séance, à la vue de la déclaration, les cris de joie, les embrassements succédèrent aux larmes ; chacun ouvrait un avis différent : les uns opinaient à perdre Clavijo, les autres penchaient à lui pardonner; d’autres s’en rapportaient à ma prudence, et tout le monde parlait à la fois. Mais ma sœur de s’écrier : Non, jamais, jamais je n’en entendrai parler. Courez, mon frère , à Aranjuez : allez voir M. l’ambassadeur, et dans tout ceci gouvernez-vous par ses conseils.
Avant de partir pour la cour, j’écrivis à Clavijo que ma sœur n’avait pas voulu entendre un seul mot en sa faveur, et que je m’en tenais au projet de la venger et de le perdre. 11 me fit prier de le voir avant mon départ, et je me rendis librement chez lui. Après mille imprécations contre lui-même, toutes ses prières se bornèrent à obtenir de moi qu’il allât pendant mon absence, avec un ami commun, parler à ma sœur aînée, et que je ne rendisse son déshonneur public qu’à mon retour, s’il n’avait pas obtenu son pardon. Je partis pour Aranjuez.
M. le marquis d’Ossun, notre ambassadeur, aussi respectable qu’obligeant, après m’avoir marqué tout l’intérêt qu’il prenait à moi, en faveur des augustes recommandations qui lui étaient parvenues de France, me dit : « La première preuve de mon amitié, monsieur, est de vous prévenir que votre voyage en Espagne est de la dernière inutilité quant à l’objet de venger votre sœur; l’homme qui l’a insultée deux fois par sa retraite inopinée n’eût jamais osé se rendre aussi coupable, s’il ne se fûtpascru puissammentsoutenu.Quel estvotredessein? espérez-vous lui faire épouser votre sœur? — Non, monsieur, je ne le veux pas ; mais je prétends le déshonorer. — Et comment? » Je lui fis le récit de mon entrevue avec Clavijo, qu’il ne crut qu’en lisant son écrit que je lui présentai.
« Eh bien ! monsieur, me dit cet homme respectable, un peu étonné de mon action, je change d’avis à l’instant. Celui qui a tellement avancé les affaires en deux heures est fait pour les terminer
heureusement. L’ambition avait éloigné Clavijo de mademoiselle votre sœur ; l’ambition, la terreur ou l’amour le lui ramènent. Mais, à quelque titre qu’il revienne, le moins d’éclat qu’on puisse faire en pareille occasion est toujours le mieux. Je ne vous cache pas que cet homme est fait pour aller loin, et, sous ce point de vue, c’est peut-être un parti très-avantageux. A votre place, je vaincrais ma sœur sur ses répugnances, et, profitant du repentir de Clavijo, je les marierais promptement. — Comment! monsieur, un lâche? — Il n’est un lâche que s’il ne revient pas de bonne foi. Mais, ce point accordé, ce n’est qu’un amant repentant. Au reste, voilà mon avis; je vous invite à le suivre, et même je vous en saurai gré, par des considérations que je ne puis vous expliquer. »
Je revins à Madrid un peu troublé des conseils deM. le marquis d’Ossun. A mon arrivée j’appris que Clavijo était venu, accompagné de quelques amis communs, se jeter aux pieds de mes sœurs ; que la plus jeune, à son arrivée, s’était enfuie danssa chambre et n’avait plus voulu reparaître, et l’on me dit qu’il avait conçu beaucoup d’espérance de cette colère fugitive. J’en conclus à mon tour qu’il connaissait bien les femmes, douces et sensibles créatures, qu’un peu d’audace, mêlée de repentir, trouble à coup sûr étrangement, mais dont le cœur ému n’en reste pas moins disposé en faveur de l’humble audacieux qui gémit à leurs pieds.
Depuis mon retour d’Aranjuez, ce Clavijo désira me voir tous les jours, me rechercha, m’enchanta par son esprit, ses connaissances, et surtout par la noble confiance qu’il paraissait avoir en ma médiation. Je le servais de bonne foi ; nos amis se joignaient à moi; mais le profond respect que ma pauvre sœur paraissait avoir pour mes décisions me rendait très-circonspect à son égard : c’était son bonheur et non sa fortune que je désirais ; c’était son cœur et non sa main que je voulais forcer.
Le 2 o mai, Clavijo se retira brusquement du logis de M. Portuguès, et fut se réfugier au quartier des Invalides, chez un officier de sa connaissance. Cette retraiteprécipitéenem’inspirad’abord aucun ombrage, quoiqu’elle me parût singulière. Je courus au quartier; il allégua pour motif de cette retraite que M. Portuguès étant un des plus opposés à son mariage, il comptait me donner la plus haute preuve de la sincérité de son retour, en quittant la maison d’un si puissant ennemi de ma sœur. Cela me parut si probable et si délicat, que je lui sus un gré infini de sa retraite aux Invalides.
Le 2ti mai, j’en reçus la lettre suivante :
COPIE DE LA LETTRE DE CLAVIJO, DONT j’AI L’ORIGINAL.
« Je me suis expliqué, monsieur, d’une manière « très-précise, sur la ferme intention où je suis de
« réparer les chagrins que j’ai causés involontai- « rement à mademoiselle Caron ; je lui offre de « nouveau de l’épouser, si les malentendus passés « ne lui ont pas donné trop d’éloignement pour « moi. Mes propositions sont très-sincères. Toute « ma conduite et mes démarches tendent unique- « ment à regagner son cœur, et mon bonheur dé- « pendra du succès de mes soins ; je prends donc « la liberté de vous sommer de la parole que vous « m’avez donnée, de vous rendre le médiateur de « cette héureuse réconciliation. Je sais qu’un ga- « lant homme s’honore en s’humiliant devant une « femme qu’il a offensée ; et que tel qui croit « s’avilir en demandant excuse à un homme a « bonne grâce de reconnaître ses torts aux yeux « d’une personne de l’autre sexe. C’est donc en « connaissance de cause que j’agis dans toute cette « affaire. L’assurance libre et franche que je vous « ai donnée, monsieur, et ladémarcheque j’ai faite « pendant votre voyage d’Aranjuez auprès de ma- « demoiselle votre sœur, peuvent me faire un cer- « tain tort dans l’esprit des personnes qui ignorent « la pureté de mes intentions ; mais j’espère que, « par un exposé fidèle de la vérité, vous me ferez « la grâce d’instruire convenablement tous ceux « que l’ignorance ou la malignité ont fait tomber u dans l’erreur à mon égard. S’il m’était poste sible de quitter Madrid sans un ordre exprès « de mon chef, je partirais sur-le-champ, pour « aller à Aranjuez lui demander son approbation; « mais j’attends encore de votre amitié que vous « prendrez le soin vous-même de lui faire part des « vues légitimes et honnêtes que j’ai sur made- « moiselle votre sœur, et dont cette lettre vous « réitère l’assurance ; la promptitude de cette déu marche est, selon mon cœur, la plus grande « marque que vous puissiez me donner du retour « que je vous demande pour l’estime parfaite et « le véritable attachement avec lequel j’ai l’hon- « neur d’être, monsieur, votre, etc.
« Signé Clavijo.
« 26 mai 1764.»
A la lecture de cette lettre, que je faisais devant mes sœurs, la plus jeune fondit en larmes. Je l’embrassai de toute mon âme : « Eh bien ! mon enfant, « tu l’aimes encore ; tu en es bien honteuse, n’est- « ce pas? je le vois. Mais va, tu n’en es pas moins « une honnête, une excellente fille; et puisque ton « ressentiment tire à sa fin, laisse-le s’éteindre « dans les larmes du pardon : elles sont bien « douces après celles de la colère. C’est un monstre « (ajoutai-je en riant) que ce Clavijo, comme la « plupart des hommes , mais, mon enfant, tel « qu’il est, je me joins à M. le marquis d’Ossun «< pour te conseiller de lui pardonner. J’aimerais « mieux pour lui qu’il se fût battu ; j’aime mieux ■<< pour toi qu’il ne l’ait pas fait. »
Mon bavardage la fit sourire au milieu de ses
larmes ; et je pris ce charmant conflit pour un consentement tacite aux vues de M. l’ambassadeur. Je courus chercher mon homme, à qui je dis bien qu’il était cent fois plus heureux qu’il ne le méritait; il en convint avec une bonne foi qui finit par nous charmer tous : il arriva tremblant chez ma sœur. On enveloppa la pauvre troublée, qui, rougissant moitié honte et moitié plaisir, laissa échapper enfin avec un soupir son consentement à tout ce que nous allions faire pour l’enchaîner de nouveau.
Dans son enchantement, Clavijo prit la clef de mon secrétaire, et fut écrire le papier suivant, qu’il signa et qu’il apporta, le genou en terre, à signer à sa maîtresse, devant MM. Laugier, secrétaire d’ambassade de Pologne ; Gazan, consul d’Espagne à Bayonne ; Devignes, chanoine de Perpignan ; Durocher, premier chirurgien de la reine mère; Durand et Perrier, négociants français ; don Firmin de Salsedo, contador de la trésorerie du roi; de Bievardi, gentilhomme italien; Boca, officier des gardes flamandes, et autres. Chacun joignit ses instances aux miennes, et l’on arracha, par-dessus le consentement verbal, la signature de ma pauvre sœur, qui, ne sachant plus où mettre sa tête, de confusion, vint se jeter dans mes bras en pleurant, et m’assurant tout bas qu’en vérité j’étais un homme dur et sans pitié pour elle.