‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 528 sur 803 · POUR ÊTRE PRONONCÉ DEVANT L’ASSEMBLÉE DES DEUX CHAMBRES DU PARLEMENT · texte numérisé non relu

POUR ÊTRE PRONONCÉ DEVANT L’ASSEMBLÉE DES DEUX CHAMBRES DU PARLEMENT

Messieurs,

J’ai trop de confiance en mon défenseur, pour perdre, en plaidant moi-même, l’avantage de lui voir établir solidement mes moyens de requête civile. Mais j’oserai lui disputer l’expression de la joie que je sens de pouvoir me présenter enfin à ce tribunal auguste, après cinq ans de travaux et de souffrances. L’injuste procès d’où naquit le procès monstrueux qui m’amène aux pieds de la cour date de l’événement qui priva si douloureusement la France de ses vrais magistrats.

Il s’agissait, messieurs, d’un acte civil passé librement entre deux majeurs raisonnables et liés depuis dix ans d’intérêt et d’amitié. Le fond ni la forme de cet acte n’offrait aucune prise aux plus légères discussions; et cependant la haine du comte de la Blache a trouvé moyen de les éterniser. Tout son artifice, messieurs, fut de me réduire à l’obligation de prouver cent fois ce qui était déjà trop clair. La persuasion s’en altère à la fin ; il semble qu’un fait exposé tant de fois à la discussion en ait réellement besoin. Et quand la redite

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en plaidant ne détruirait pas l’évidence, elle inspire au moins le dégoût; et où il n’y a plus d’interet, la persuasion devient sans force, et la conviction

purement fatigante. ,

Me traîner ainsi d’un tribunal a 1 autre é ait donc me faire à la fois tous les maux : c était eloignermes amis par la diminution de leur confiance armer mes ennemis par l’encouragement de leurs

imputations. ,

Mais n’abusons point des moments qu on m accorde : n’étant ni le parent ni 1 ami du comte d la Blache, je ne suis pas oblige de prendre a lui le grand intérêt de le faire rentrer en lui-meme et rougir publiquement de sa conduite a mon egard , il me suffit d’avoir prouvé mon droit sous toutes les formes, d’avoir gagné ce procès en première instance, et d’avoir obtenu la cassation du jugement qui me le fit perdre sur appel, au rapport du sieur Goëzman. Acharnés contre moi, ces deux ennemis s’écrivaient, se voyaient en secret se concertaient, et ma perte était le lien de cette horrible union Celui-ci se chargeait de me dénigrer dans le public, et celui-là, de me faire condamner a son

tribunal. . ., .

Grâce à cet odieux complot, messieurs, j ai vu l’injustice enfanter l’injustice, et les mêmes juges me blâmer au criminel après m’avoir ote mes biens au civil J’ai vu les deux plus cruels jugements se succéder sans intervalle, empoisonner cinq ans de ma vie et me forcer de vous demander, en suppliant le retour à mon état de citoyen, que je n’ai jamais dû perdre. Enfin, j’ai vu lacérer et brûler, par la main d’un bourreau, mes défenses légitimés comme des écrits infâmes ou séditieux.

Mais je ne devais pas, dit-on, publier le secret des procédures, et mettre au jour mes interrogatoires Quel indigne motif de réprobation! Dans un procès où l’honneur est engagé, messieurs, peut-on trop manifester les défenses et les motifs du jugement? L’honneur n’est-il pas un bien par lequel on est soumis même au jugement de ceux qui n’ont point d’honneur? Eh ! quel homme peut supporter le mépris, fùt-ce de ceux qu’il mésestime? Il ne faut donc pas que la plus légère relicence puisse entraîner les conjectures generales au delà des faits positifs et connus. Et n’est-ce pas surtout le cas où le jugement des magistrats peut être justement détruit ou confirmé par celui de la nation? J’en ai fait, messieurs, une trop douce expérience, pour ne pas me féliciter d en avoir

adopté le principe. .

Je leur disais : N’enfermez pas sous le boisseau le fanal de la justice, et l’on ne sera pas ob îge d’en éclairer la voie par d’autres moyens; donnez la publicité nécessaire à vos terribles procedures, et elles n’auront pas besoin de publication dans

des factums. . .

Qu’ai-ie enfin imprimé dans ces mémoires tant reprochés? Si je me suis permis d’y verser le ridi-

cule sur quelques ennemis, l’opprobre sur quelques autres, et le discrédit sur tous, n’étais-je pas attaqué par leurs clameurs sur les points les plus délicats de mon existence? Le livre de ma vie intacte était ouvert devant la nation; n’ont-ils pas tout osé pour en déshonorer un fragment? Il a bien fallu me défendre ! Mais quelle partie de mes écrits a donc pu blesser ces redoutables juges? N’y ai-je pas accompli partout la loi de ce beau serment de la justice anglaise, en disant à chaque page la vérité, toute la vérité, rien que la vérité? N’y ai-je pas fait sans cesse la distinction du bon au mauvais magistrat, et toujours l’éloge du premier?

Oui, messieurs, je le répète avec joie, les bons magistrats sont les hommes les plus respectables de la société : non-seulement en ce qu ils sont justes, tous les hommes doivent l’être; non en ce qu’ils sont éclairés, la lumière en ce siècle étincelle à nos yeux de toutes parts; non en ce quils sont puissants, c’est la loi seule qui est puissante en eux. Mais leur état est le plus honorable de tous, en ce qu’il est visiblement laborieux, très-pénible, utile à tous, d’une importance extrême, et ne conduit aucun d’eux à la fortune : aussi le peuple, dont l’instinct naïf est quelquefois si sûr; le peuple, qui est jaloux des grands, redoute les guerriers, abhorre les gens riches et fuit la morgue des savants ; le peuple aime et respecte ses magistrats. Je n’ai jamais dit autre chose, messieurs, dans ces mémoires lacérés publiquement et traités comme des incendiaires. Par quel sentiment obscur, intérieur, quelques-uns des juges d’alors se firent-ils donc la triste application du mal en rapportant le bien aux magistrats exilés?

Détournons nos yeux du passé. Rendez-moi mon état de citoyen, messieurs. Alors je. croirai m éveiller et sortir d’un rêve affreux où, pensant errer péniblement dans la nuit, je fus longtemps poursuivi par des fantômes.

Alors je rendrai gloire à l’auguste monarque qui rappela nos magistrats à leurs fonctions, et qui m’envoie à vous aujourd’hui, par des lettres patentes d’autant plus honorables, que c est au sem d’une nouvelle infortune que je les ai obtenues de son généreux cœur.

Alors j’oublierai tout, jusqu’à l’existence ephemère de ceux qui m’ont condamné. J’oublierai que dan* ce Palais, le Palais par excellence, puisque la loi seule y doit régner, une jurisprudence obscure et barbare, usurpant son sceptre, a soumis pendant quelque temps cent malheureux et moi a des jugements arbitraires.

J’oublierai que, forcé d’emprunter 1er de mes amis pour payer des audiences qu .1 m était indispensable d’obtenir, dans ce même sanctuaire ou j respire aujourd’hui, je me suis vu foule comme un vil corrupteur, poursuivi extraordinairemen , et conduit jusqu’au blâme pour un crime imaginaire.

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J’oublierai que, dans les murs de cette enceinte, j’ai plusieurs fois, pendant douze ou quinze heures, soutenu des interrogatoires insidieux et semés de pièges où l’on voulait m’attirer, mais que Je courage et la vérité de mes réponses ont tait tourner à la honte de ceux qui les avaient tendus contre moi.

J’oublierai que, dans le parvis de ce temple, alors profané, troublant par mes instances les faibles défenseurs des plaideurs de ce temps, je les ai tous vus fuir devant moi, se renfermer chez eux avec frayeur, et me demander quartier quand je les y rencontrais, pour ne pas me prêter leurs timides secours, et ne pas signer la plus simple requête contre ces terribles magistrats.

A cette même place où mon cœur exalté de joie n’est flétri par l’aspect d’aucun visage ennemi, où, loin de désirer la récusation d’un seul de mes juges, je voudrais qu’il ne manquât à mon arrêt nul membre de cette auguste cour : oui, messieurs, c’est ici que je me suis vu pressé tumultueusement de parler et de répondre au gré de tous ceux qui occupaient vos places.

Là mes cris ont en vain demandé que mes ennemis déclarés se récusassent, et je n’ai obtenu pour réponse que le sourire du dédain ou le regard de la fureur.

C’est à ce bureau que, accablé de questions promptes et redoublées sur ces mémoires, que j’avais envoyés signés de ma main, ne vurietur, un nouvel aveu de ma bouche n’a pas empêché qu’on ne me les fît signer encore, pour mieux s’assurer qu’on en tenait l’auteur, et se. livrer en sûreté à toute la joie de l’en punir. Et chaque fait, messieurs, et chaque place que j’indique, est un monument d’injustice et d’illégalité qui me fournit, comme vous l’allez voir, toujours de nouveaux moyens de requête civile.

C’est dans cette salle voisine, accordée en refuge aux infortunés que le malheur des temps forçait d’y venir plaider, que je me suis vu outragé du geste et de la voix par l’ordre exprès de celui qui, sous le nom de président, conduisait partie de ces mêmes juges aux prisonniers du Châtelet.

C’est dans l’hôtel occupé maintenant par le chef de cette auguste assemblée qu’on a refusé constamment d’en admettre ma plainte, et qu’on m’a menacé de l’animadversion générale de la compagnie si j’insistais à la présenter.

Enfin, c’est dans ce sanctuaire même que pendant quinze heures mon existence et ma destruction ont été ballottées avec acharnement et fureur; où l’opinion omnia titra mnrtem a trouvé plus d’un partisan; où les plus modérés, forcés de se joindre aux moins emportés, pour empêcher qu’une majorité plus violente encore n’employât le bras infâme à me flétrir, et ne me bannît de mon pays, ont cru me faire grâce en ne me con-

damnant qu’à l’aumône, à l’amende, au blâme, à l’infamie.

Mais celui qui m’ôte la vie, messieurs, m’enlève au moins tout, jusqu’au sentiment du mal qu’il m’a fait, au lieu que celui qui me note d’inlamie se croit bien sûr de me laisser une existence affreuse. Quel est le plus coupable envers moi ?

Cependant je l’ai dit ailleurs, et je dois le ré péter avec une reconnaissance égale au bienfait : ils ne m’ont rien ôté. C’est de l’instant qu’ils ont déclaré que je n’étais plus rien, qu’il semble que chacun se soit empressé de me compter pour quelque chose. Tous m’ont accueilli, prévenu, recherché ; les offres de toute nature m’ont été prodiguées. Partout, en voyageant, j’ai rencontré des amis et des frères ; des puissances même étrangères m’ont offert une honorable retraite en leurs États. Mais quel citoyen français, messieurs, peut adopter une autre patrie que la sienne? S’il ne saurait y vivre déshonoré, du moins peut-il s’y montrer partout injustement blâmé. Ah! je l’ai trop éprouvé, ce sentiment universel d’équité, pour n’en pas faire hautement honneur à mes compatriotes et ne pas leur en montrer ici ma vive sensibilité.

« M. de Beaumarchais (écrivait le prince aucc guste que nous venons tout récemment de perce dre), M. de Beaumarchais est un grand exemple « de la justice du public : ce jugement horrible « ne lui a pas apporté la plus petite tache; il a « été détruit dès les premiers instants par l’opi- « nion générale qu’il a su conquérir. » Et cette lettre, messieurs, cet éloge des Français et le mien, je le tiens de celui qui le reçut de monseigneur le prince de Conti; je le possède et le garderai toujours comme le premier monument de mon innocence reconnue, comme un legs mille fois plus précieux à mon cœur que le legs d’argent que mes ennemis ont prétendu faussement que je tenais de ce prince à sa mort. Il avait pour moi trop de bonté, trop de fierté pour m’exposer en mourant, par un don quelconque, à la malignité qui me poursuit sans relâche. En cela sa grande âme a deviné la mienne et l’a honorée.

11 a plus fait pour moi, messieurs : ce prince ne crut pas au-dessous de lui de me chercher la veille de ce jugement qu’il appelle horrible et d’user de son autorité... j’oserai dire paternelle, pour m’empêcher d’aller subir mon dernier interrogatoire ; persuadé que j’y périrais le lendemain. Mais moi, qui voyais un grand devoir à remplir, un grand exemple à donner; moi, toujours pénétré du respect que je dois aux lois, lors même qu'on en veut abuser pour me nuire, je démontrai à ce prince éclairé l’indispensable nécessité qu’il y avait de m’y présenter à tous risques.

Quelle différence d’événements dans les mêmes lieux en des temps divers ! Si la mort ne nous eut pas tous privés de ce prince citoyen, loin de

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m’écarter aujourd’hui, de m’arrêter au passage, il m’eût conduit lui-même en ce temple ; il me l’avait promis, il se l’était promis. Il vous eût dit :

« Messieurs, le voilà, ce citoyen malheureux, dont « le courage a fait pâlir l’iniquité jusqu’en son « for, qui a hautement combattu l’injustice achar- « née, et a soutenu sans faiblesse un malheur « qu’il n’avait pas mérité ; le voilà : je remets sa « personne et son droit à votre justice. »

Il n’est plus, messieurs , ce prince ami de la monarchie, ce soutien inébranlable de sa constitution, au panache duquel tout Français qui aimait son roi et sa patrie pouvait honorablement j se rallier ! il n’est plus; mais l’heureux temps est venu où ces douces vérités n’ont plus de contradicteurs ; il n’est plus, mais sa grande âme existe encore parmi vous, et vivifie cette auguste assemblée.

O vous tous, messieurs, qu’il honorait de sa plus tendre amitié, vous le savez, si son esprit noble et juste soutenait jamais son sentiment sans accorder à chacun la liberté de le combattre avec force! Tout entier aux vrais principes, il n’entendait pas même les appuyer par l’influence de son auguste état. Cette phrase noble et chevaleresque, dont chacun de vous se souvient avec attendrissement, est de lui : « Ni la robe qui vous « couvre, ni le baudrier qui me ceint, ne doivent « influer sur, aucune opinion dans cette assem- « blée. Que les principes seuls en forment la base « et le succès ! »

O prince généreux, dont le souvenir vivra toujours dans mon âme, et toujours dans celle de tout bon Français, ailleurs on vous élèvera des mausolées ; ailleurs on dira de vous ce qui pourra convenir au temps, aux lieux, à l’orateur. Mais c’est dans ce temple de la justice, au milieu de ce sénat auguste, en cet unique dépôt des lois du royaume, que votre éloge doit être prononcé. Heureux, en en donnant le premier exemple, si mon talent eût égalé ma sensibilité ! Mais si mon œil se trouble en le lisant , si ma voix s’affaiblit et s’altère en le prononçant, malheur à celui dont le cœur ne s’émeut pas jusqu’aux larmes au seul nom de son bienfaiteur ! il ne mérita jamais d’en rencontrer !

Je m’aperçois que cette digression a dévoré le temps destiné à mon plaidoyer. Je dois finir, messieurs ; je rougirais de vous faire descendre d’un aussi grand objet à mon chétif intérêt personnel : je me tais; mais en en remettant le soin à l’éloquente amitié de mon défenseur, je m’en rapporte entièrement à la sagesse de M. l’avocat général et à la justice de la cour assemblée.

Tel fut ce discours.

Les lettres patentes du roi, leur enregistrement, le plaidoyer de Me Target, les conclusions très-honorables du ministère public, et l’arrêt de la cour

du 6 septembre 1776, qui a entériné ma requête civile et annulé le jugement qui m’avait blâmé, ont reçu le degré de publicité convenable après celle qu’on avait donnée au jugement scandaleux du 26 février 1774, et mes vœux sont remplis. L’unique objet de cette requête est d’obtenir aujourd’hui la conversion* du décret d’ajournement personnel subsistant contre moi en un décret d’assigné pour être ouï. L’ordonnance criminelle de 1670 en admet de trois sortes, qui doivent se prononcer suivant la nature du délit et la qualité des personnes : en sorte que si la preuve portée par l’information est légère, ou si l’accusé est officier public, ou distingué par sa réputation et qualité, ou s’il n’y a contre lui qu’une accusation d’injure, le juge ne doit décerner un décret ni de prise de corps ni d’ajournement personnel, mais seulement d’assigné pour être ouï. Les autorités sur cette matière se trouvent dans le procèsverbal de l’ordonnance de 1670, sur l’article 3 du titre 21, page 230.

Or la plainte dirigée contre moi n’ayant jamais été qu’une accusation d’injure, fût-elle aussi fondée qu’elle est reconnue vicieuse, je n’ai pas dû être décrété d’ajournement personnel. A plus forte raison, lorsque j’ai comparu sur ce décret et subi tous les interrogatoires exigés, me crois-je en droit de supplier la cour d’ordonner la conversion de ce décret d’ajournement, et de me renvoyer dans mes fonctions.

Ce considéré, Nosseigneurs,, il vous plaise, vu l’arrêt contradictoire de la cour, rendu le 6 septembre 1776, grand’chambre et tournelles assemblées, ordonner que le décret d’ajournement personnel décerné contre moi par les juges de la commission, le 10 juillet 1773, sera et demeurera converti en un décret d’assigné pour être ouï. En conséquence, me renvoyer dès à présent dans mes fonctions, aux offres que je fais de me présenter devant tel de messieurs qu’il plaira à la cour de commettre, pour subir tous interrogatoires à toutes assignations données, élisant domicile à cet effet chez Me Alloneau, procureur en la cour, rue Barre-du-Bec : et vous ferez bien.

Signé Caron de Beaumarchais.

Me Alloneau, procureur.

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