‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 535 sur 803 · SECONDE QUESTION · texte numérisé non relu

SECONDE QUESTION

L’acte est-il faux ou véritable?

RÉPONSE

L’acte du 1er avril est un arrêté de compte définitif.

Il est intitulé : Compte définitif entre MM. Duverney et de Beaumarchais.

Il est fait double entre les parties.

Il renferme un examen, une remise et une reconnaissance de la remise des pièces justificatives de cet arrêté.

Il porte une discussion exacte de l’actif et du passif de chacun, et finit par constater irrévocablement l’état réciproque des parties, en en fixant la balance par un résultat.

Mais si cet acte est un arrêté de compte définitif, il est aussi une transaction, et cette transaction porte sur des objets qui, pour être compris dans l’arrêté,- n’en sont pas moins indépendants; et de cette transaction, fondue dans l’arrêté, naît encore une obligation.

Puisque l’arrêté de compte est général, qu’il transige sur divers objets; puisqu’il oblige pour le reliquat, donc cet acte est un arrêté définitif, avec obligation et transaction; donc c’est sous ce triple point de vue qu’on a dû le juger; donc la déclaration de 1733 n’y est nullement applicable; donc l’arrêt qui l’a déclaré nul sans qu’il fût besoin de lettres de rescision doit être réformé.

D’après ce qui vient d’être dit, la seconde question: l’acte est-il faux ou véritable? n’est plus, dans l’espèce présente, qu’un tissu d’absurdités dont voici le tableau :

Si l’acte n’est pas souscrit par M. Duverney, à propos de quoi présentiez-vous à juger si cet acte est un arrêté, une transaction, un compte définitif, ou seulement un acte préparatoire? pourquoi demandiez-vous un entérinement de lettres de rescision? Il fallait, contre un acte faux, vous pourvoir par la voie de l’inscription de faux : je vous y ai provoqué de toutes les manières, vous vous en êtes bien gardé.

Et si Pacte est daté et signé par M. Duverney, nous voilà rentrés dans la première question, laquelle exclut absolument la seconde.

Or il s’agit ici de l’arrêt : on n’a pas pu regarder Pacte comme faux, puisqu’on présentait à juger la proposition précisément contraire : c’est à savoir si un acte passé entre majeurs doit être exécuté.

Donc l’arrêt n’a pas pu le rejeter en entier, ni l’annuler sans qu’il fût besoin de lettres de rescision : donc l’arrêt doit être réformé.

Mon adversaire, tournant sans cesse dans le

MEMOIRES

cercle le plus vicieux, cumulait à la fois les lettres de rescision, la voie de nullité et le débat des différents articles du compte.

Sur le second article, il disait : La remise de cent soixante mille francs de billets, exprimée dans l’arrêté, n’est qu’une illusion. Il jugeait donc faux l’acte par lequel M. Duverney reconnaissait les avoir reçus de moi.

Sur le quatrième article, il disait : Il y a ici un double emploi de vingt mille francs; cette somme n’est pas entrée dans l’actif de M. Duverney, porté à cent trente-neuf mille livres. Il reconnaissait donc véritable l’acte où il relevait une erreur prétendue : car il n’y a pas de double emploi où il n’y a pas d’acte.

Sur le cinquième article, il disait, sans aucune autre preuve que son allégation : Le contrat de rente viagère au capital de soixante mille francs n’a jamais existé. Il regardait donc comme faux l’acte qui en portait le remboursement.

Il prétendait ensuite prouver son assertion sur la nullité de cette rente, par les termes de l’acte même : n’était-ce pas avouer de nouveau que l’acte était véritable?

Sur le sixième article du compte, il disait : Il n’y a jamais eu de société entre M. Duverney et le sieur de Beaumarchais pour les bois de Touraine. Il revenait donc à soutenir que l’acte qui la résiliait était faux.

Sur le neuvième article, contenant une indemnité, il disait: C’est en trompant M. Duverney qu’on se fait adjuger l’indemnité sur une affaire qu’on lui présentait comme onéreuse, quand il est prouvé qu’elle est très-bonne. Il regardait donc derechef l’acte comme véritable : car, pour abuser de l’esprit d’un acte, il faut que le fond en existe entre les parties.

Plus loin il disait: Payez-moi pour cinquantesix mille francs de contrats, car vous les devez à M. Duverney. L’acte qui les passe en compte était donc faux , selon lui.

Plus loin encore, il disait : Je ne vous prêterai point soixante-quinze mille livres: car, selon l’acte même, j’ai le droit de rentrer en société. L’acte dont il excipait alors était donc redevenu véritable.

C’est ainsi que, pirouettant sur une absurdité, il trouvait l’acte faux ou véritable , selon qu’il convenait à ses intérêts.

N’alla-t-il pas jusqu’à dire et faire imprimer : Si je préfère de discuter l’acte comme véritable , à l’attaquer comme faux, c’est parce que j’y trouve plus mon profit? Il est honnête, le comte de la Blache !

Enfin, sans qu’on ait jamais pu savoir au vrai ce que mon adversaire voulait ou ne voulait pas sur cet acte, on a tranché la question, d’après l’avis du sieur Goëzman, en annulant l’arrêté de compte , sans qu’il fut besoin de lettres de rescision.

Était-ce décider que l’acte est faux ? C’eût été juger ce qui n’était pas en question ; on ne s’était pas inscrit en faux. Donc il faudrait réformer l’arrêt.

Était-ce juger que l’acte est véritable , mais qu’il y a erreur ou dol, double emploi ou faux emploi ? Mais dans ce cas on ne pouvait l’annuler sans qu’il fût besoin de lettres de rescision. Donc, de quelque côté qu’on l’envisage, l’arrêt ne peut se soutenir, et doit être réformé.

Je n’ai traité, dans ce court exposé, que la partie de mon affaire qui a rapport à la cassation que je sollicite. J’ai laissé de côté mon droit incontestable, parce qu’il ne s’agit pas aujourd’hui de savoir si j’ai tort ou raison sur le fond de mes demandes, mais seulement si le Palais a jugé, contre ou selon les lois, l’entérinement des lettres de rescision, la seule question qui lui fût soumise.

Tel était à peu près ce précis.

D’après tout ce qu’on vient de lire, on sent bien qu’il n’y a qu’un raisonnement qui serve : ou M. Duverney a signé quelque chose, ou il n’a rien signé. S'il a signé quelque chose, ce ne peut être qu’un arrêté de compte exact ou erroné, contenant une transaction fondée ou chimérique. Mais cet acte, signé de lui (signé de lui , monsieur le comte! quel mot à l’oreille de celui qui doit un legs de quinze cent mille francs à la seule signature de M. Duverney!); cet acte donc, signé de lui, eût-il autant d’erreurs et de faux emplois qu’il vous plaît de lui en supposer, s’il contient un seul article exempt de conteste entre nous, l’arrêt qui annule entièrement l’arrêté qui renferme cet article, étant au moins vicieux en ce point, doit être certainement réformé.

Or vous 11e m’avez jamais contesté (avant l’arrêt) que je dusse à M. Duverney, à l’instant où nous avons compté, cent trente-neuf mille livres, portées à l’article iii ; au contraire, vous vous êtes sans cesse récrié sur le projet que j’avais formé de m’emparer de toute sa fortune : « La fortune de M. Duce verney, avez-vous imprimé, était un butin que « le sieur de Beaumarchais croyait lui apparte- « nir. » D’où il suit, selon vous-même, que s’il y a quelque chose à dire contre l’énoncé de cent trenteneuf mille livres, e’est qu’il contient beaucoup moins d’argent que je n’en devais réellement. Mais enfin, puisqueM. Duverney s’en estcontenté, voyons ce qu’il en résulte contre l’arrêt.

Ces cent trente-neuf mille livres se composent, dans l’acte, de cinquante-six mille francs qu’il m’a prêtés pour ma charge de secrétaire du roi, de 1 intérêt de cet argent, et de divers billets et reçus qu’il s’engage de me rendre comme acquittés, et qu il ne m’a point rendus.

Cependant vous dites aujourd’hui n’avoir trouvé que pour cinquante-six mille trois cents livres de titres contre moi sous le scellé de M. Duverney: je ne sais ce qui en est; mais que m’importe, à moi?

MÉMOIRES

Ce qui m’importe beaucoup, c’est que l’arrêt, annulant l’arrêté qui contient la créance reconnue de centtrente-neuf millefrancs, annuleaussi la promesse que M. Duverney m’a faite plus bas, de me remettre tous les titres, papiers , reçus , billets, qui forment la différence de cinquante-six mille trois cents à cent trente-neuf mille livres, c’est-à-dire quatreTvingt-deux mille sept cents livres, comme étant acquittés; et que, par cet annulement entier de l’acte, je reste à la merci de celui qui me retient ces titres, et qui peut, quand il voudra, me faire demander le payement de ces quatre-vingt-deux mille sept cents livres que je ne dois plus. Donc l’arrêt doit être réformé.

Sur trois quittances présentées dans l’acte en acquittement des cent trente-neuf mille francs, l’une de vingt mille, la seconde de dix-huit mille, la troisième de neuf mille cinq cents livres, vous vous êtes déchaîné contre la première en cent manières ; mais vous ne m’avez jamais (avant l’arrêt) contesté les deux autres : et cependant l’arrêt qui annule l’acte entier, par lequel M. Duverney reçoit ces deux quittances en payement, me fait tort de vingt-sept mille cinq cents livres, que, selon vous-même, j’ai bien payées à compte des sommes que je devais. Donc l’arrêt doit être réformé.

Vous ne m’avez pas contesté (avant l’arrêt) l’obligation que M. Duverney s’est imposée dans l’acte, de me rendre toutes les sollicitations qui lui ont été faites pour moi par la famille royale (et que j’appelais mes lettres de noblesse , parce qu’il n’y a rien de plus anoblissant qu’une bienveillance aussi auguste, quand elle est méritée) ; or l’arrêt, annulant l’acte entier, vous dispense de me remettre ces papiers précieux qui m’appartiennent, et qu’on s’est obligé de me rendre par cet acte même. Donc l’arrêt doit être réformé.

Vous ne m’avez pas contesté (avant l’arrêt) l’engagement que M. Duverney a pris dans l’acte, de me faire faire, par un des meilleurs peintres, un grand tableau qui le représentât en pied. Or, n’y eût-il de vrai que cet article, que vous vous êtes contenté d’honorer d’un profond mépris, encore l’arrêt devait-il me l’allouer : car mépriser en plaidant n’est pas contester, monsieur le comte ; et quant aux arrêts, vous savez que c’est la justice de la demande, et non sa valeur, qui doit les fonder.

Un portrait, une bagatelle même, venant d’une main chère, peut être d’un tel prix aux yeux du demandeur, qu’il en fasse plus de cas que d’une somme immense. Je n’en veux qu’un exemple, encore plus connu de vous que de moi.

Par son testament, M. Duverney, croyant ne pouvoir faire un legs plus précieux à son neveu, le marquis de Brunoy, lui laisse un portrait du roi dans une boîte d’or qu’il désigne, et qu’il a reçue, dit-il, de son maître; plus, un portrait de la reine,

en grand , que cette princesse lui avait aussi donné.

En homme exact, en légataire intelligent, vous vous avisez d’observer que le texte du testament est obscur sur ces deux points ; que la boîte d’or pourrait fort bien n’être pas comprise dans le don du portrait du roi, ni le cadre doré dans le don de celui de la reine : en conséquence, vous faites dessertir l’un, décadrer l’autre, et vous les envoyez à cru, sans cristal ni bordure, enfin sans ornement superflu. Le marquis de Brunoy, justement offensé, regarde à son tour le texte du testament, y voit, à côté du don de chacun des portraits, ces mots: Tel qu’il se comporte. Assignation de l’héritier du sang au légataire : on plaide, et le légataire, se voyant prêt à être condamné, sent un peu tard le ridicule de sa conduite, envoie et cadre et boîte et cristal ; et c’est là une des difficultés que vous appelez, dans l’exorde de votre mémoire, les persécutions dont ce malheureux legs de quinze cent mille francs a été la source : et ma citation finit là, sauf ma réflexion, qui est que, si l’engagement de remettre un portrait a bonne grâce dans un testament, il ne saurait défigurer une transaction.

Ce portrait que j’ai tant désiré, vous l’eussiez négligé, vous, pour des objets plus essentiels; mais moi, qui chéris autant la mémoire de ce respecble ami que vous en adorez la fortune, je voulus prendre alors des assurances contre l’asservissement domestique où vous le. teniez, et qui l’empêchait seul d’accomplir la promesse qu’il m’avait faite depuis longtemps de me donner son portrait.

Or, de ce que vous ne m’avez pas contesté cette clause (avant l’arrêt), parce que vous l’avez dédaignée, s’ensuit-il qu’un injuste arrêt doive me priver du plaisir extrême que le portrait de mon ami, de mon bienfaiteur, m’aurait causé? Donc l’arrêt doit être réformé, sauf à plaider entre nous pour le cadre, et même le châssis, quand vous m’enverrez le portrait sur toile.

Mais si vous cherchez à faire entendre que cet arrêt ne m’a fait aucun des torts dont je me plains, parce que tous ces articles sont autant d’illusions, je vous demande à mon tour comment vous, qui avez été si fertile en raisonnements contre les objets que vous honorez de vos suspicions dans cet acte, n’en avez imaginé aucun pour contester (avant l’arrêt) tous ceux que je viens de citer.

Et si vous ne l’avez pas fait (avant l’arrêt), comment cet arrêt, en annulant l’acte entier, a-t-il pu vous les allouer à mes dépens, et vous accorder plus que vous ne demandiez vous-même ?

N’est-ce pas là le vice le plus grossier dont un arrêt puisse être taché ? de sorte qu’eussiez-vous raison sur tous les points que vous disputez à l’acte (ce que nous verrons dans un moment), en reprenant mon échelle à sens contraire, je vois que l’arrêt vous fait présent d’un portrait que vous ne demandiez pas, qu’il vous fait présent des re-

MEMOIRES

commandations de la famille royale que vous voudriez bien qui n’eussent jamais existé, à cause de ce que j’en ai dit dans mes mémoires Goêzman ; qu’il vous fait présent de vingt-sept mille cinq cents livres, contenues en deux quittances que vous ne m’aviez jamais contestées; et qu’il vous fait présent surtout du droit de me présenter, quand il vous plaira, pour quatre-vingt-deux mille sept cents livres et plus de titres actifs contre moi, que j’ai déjà payés à M. Duverney, qu’il s’est engagé, par l’acte, de me rendre, et qu’il ne m’a pas rendus. Donc l’arrêt qui annule en entier un acte fait double et signé des deux parties, contenant des clauses aussi incontestables, doit être incontestablement réformé.

Et si cet arrêt renferme des vices aussi énormes, comment êtes-vous assez in juste pour en soutenir la bonté, pour plaider contre sa cassation? Mais que dis-je? si vous n’étiez pas le plus injuste des hommes, m’auriez-vous jamais intenté cet absurde procès? Et je ne confonds pas ici justice avec délicatesse, monsieur le comte. Je sais bien qu’à la rigueur il n’y a pas de raison pour qu’un homme assez adroit pour s’adapter un legs de quinze cent mille francs, à l’exclusion d’une famille entière, ne fasse pas tous ses efforts pour le porterà quinze cent mille livres cinq sous. Mais ces efforts devraientils aller jusqu’à l’injustice la plus palpable? monsieur le comte, je m’en rapporte à vous. Un homme de condition peut bien n’être quelquefois malheureusement ni généreux ni délicat ; mais le plus vil roturier voudrait-il être injuste à cet excès? je m’en rapporte à vous.

Mais si vous soutenez enfin que M. Duverney n’a rien signé, c’est autre chose. Articulez-le bien positivement, monsieur le comte; mettez-vous en règle, et voyons cela : ce qui n’empêche pas, en attendant, que l’arrêt qui vous adjuge mon bien d’une façon si révoltante ne doive être cassé, car ce que vous prétendrez alors, on n’a pas dû le décider d’avance. Et, en bonne justice, vous ne pouvez prétendre à vous emparer d’une partie de ma fortune, en me taxant d’un faux au premier chef, sans que vous deviez courir, de votre part, le risque légitime d’y voir fondre et crouler la vôtre tout entière.

Jusqu’ici, comme vous voyez, je n’ai pas réfuté une seule des misérables allégations par l’assemblage desquelles vous espérez parvenir à donner l’acte du 1er avril pour louche, équivoque, ou même pour faux : non est hic locus , ce n’est pas ici le lieu, parce qu’il suffit des choses mêmes que vous ne contestez pas à l’acte, pour nécessiter la cassation de l’arrêt.

Mais si je ne l’ai pas fait, n’en concluez point que je ne puisse pas le faire, et que je ne le ferai pas d’une façon satisfaisante, lorsqu’il en sera temps. Baste ! on en aura bien assez aujourd’hui quand on vous aura lu, sans que j’abuse encore

de la patience du lecteur, en ajoutant l’ennui d’un long mémoire à la longueur ennuyeuse du vôtre.

Il suffira d’exposer en bref ici comment, ayant constamment établi pour principe de tous ses arguments que l’acte du 1er avril est inepte, insensé , faux , illusoire etnul , une fausse apparence, en un mot rien , mon adversaire écharpe à plaisir ce pauvre acte ; et cela tant que le peuvent endurer soixantedouze pages in-quarto , bien serrées, sans interlignes. On sent que dans sa colère il donnerait beaucoup pour que tous les contraires pussent être vrais en même temps contre ce pauvre acte.

Ici, c’est M. Duverney qui a signé, daté, sans le regarder, un arrêté de compte, au bas de deux grandes pages à la Tellière, d’une écriture étrangère à ses bureaux, qu’il avait sous les yeux depuis trois jours; ce qui de ma part, dit-on, est un abus de confiance énorme : et cela doit paraître infiniment probable au lecteur.

Ailleurs, ce n’est plus un abus de confiance ; c’est une date fixe, une signature deM, Duverney, apposée par lui au bas de la seconde page d’une grande feuille de papier blanc, et livrée à mon infidélité : de façon que, pouvant en abuser pour' m’approprier des sommes immenses, je me suis platement contenté de lui dérober quinze mille francs, ce qui est encore infiniment probable, comme on voit.

Ailleurs, ce n’est plus ni un abus de confiance ni un blanc seing rempli ; l’on suspecte l’écriture de M. Duverney : c’est un faux que j’ai fait. Il est vrai qu’on n’ose pas le dire à pleine bouche, parce que les conséquences en sont plus graves que celles de toutes les petites présomptions qu’on a multipliées à l’infini contre cet acte.

Ailleurs, on cherche à prouver la nullité de l’acte par la bonté de l’arrêt; et plus bas, la beauté de l’arrêt par la difformité de l’acte. Et tout cela ne serait rien encore, si, au grand tourment des lecteurs, l’écrivain, établissant toujours une thèse fausse, ne demeurait pas souvent infidèle à son principe. Exemple :

(Page 29.) Pour établir l’abus de confiance, il commence par raisonner dans la supposition que j’envoyai véritablement les deux doubles signés de moi à M. Duverney, qui les garda trois jours, et m’en fit remettre un daté et signé de lui. Et sur-le-champ, l’orateur, oubliant sa majeure, ajoute que cette hypothèse même serait un nouveau titre de condamnation contre moi, parce qu’il en résulterait de ma part un abus de confiance punissable. Et voyez ce que devient ce raisonnement lorsqu’on le presse. L’acte était-il bon? il ne pouvait donc pas résulter de son envoi un abus de confiance. Était-il mauvais? il est clair que je ne l’aurais pas exposé à la critique réfléchie de trois jours d’examen de celui qui devait le signer.

MÉMOIRES

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Tout est de même un vrai galimatias. Il faut convenir que l’art de raisonner faux est poussé bien loin dans ce mémoire ; c’est la méthode unique de l’auteur à qui je réponds.

En traitant fort inutilement le fond de l’affaire, qui est de décider si un acte est bon ou mauvais, il commence par poser que l’acte ne vaut rien; et comme si ce point en débat lui avait été accordé, il en discute tous les articles sur ce principe. L’acte est illusoire, donc cette quittance n’a pas été fournie ; l’acte est illusoire, donc tel contrat qui y est relaté n’a jamais existé; l’acte est illusoire, donc telle société qui y est résiliée n’a jamais eu lieu entre les parties.

A force de répéter : l’acte est illusoire, l’acte ne vaut rien, et de toujours raisonner sur ce fond vicieux, le faux du raisonnement finit par échapper au lecteur ennuyé. Dans son étourdissement, il oublie que, si l’acte était reconnu bien illusoire, on ne se donnerait plus la peine de tant raisonner dessus, et que la seule nécessité de le discuter encore prouve de reste que la fausseté de 1 acte n’est rien moins que certaine.

Et remarquez que cette méthode de raisonner toujours méthodiquement faux est tellement celle du comte de la Blache et de son défenseur, que, dans la partie même qui est la plus familière à ce dernier, je veux dire la discussion des moyens de cassation de l’arrêt, il ne peut s’empêcher d’y revenir sans cesse, et partout de tromper le lecteur à son escient, au grand mépris de sa vergogne intérieure.

A la vérité, dit-il, les ordonnances de nos rois adoptent, indiquent, admettent tels ou tels moyens de cassation (qui sont les miens) ; mais ce ri est jamais que relativement à des actes véritables, et non à des actes illusoires comme celui du 1er avril 1770. De sorte que, si l’acte n’est pas illusoire, le raisonnement de l’avocat ne vaut rien ; et comme nous ne plaidons que pour décider si l’acte est nul ou exigible, il suit que l’avocat a pris partout, pour base de ses raisonnements, l’unique objet qu’il entend emporter par la bonté de ces mêmes

raisonnements. Quelle pitié!

Dans son dernier précis, qu’on peut regarder comme la quintessence de ses œuvres , après avoir invoqué contre moi la sagesse des nations, après avoir réduit la cause entière à deux proverbes, et nous avoir appris qu’enw n’est pas compte ; qu’à tout compte on peut revenir ; arguments d’éternelle vérité, auxquels on sent bien pourtant qu’on pourrait opposer ceux-ci, qui sont de la même force : Qui prouve trop ne prouve rien; Qui compte sans son hôte, etc., etc., l’avocat raisonne ainsi :

« Dans le fait, l’arrêt a jugé que tous les arti- « clés du compte ne sont que de faux emplois : « il a donc fallu déclarer le compte nul... Dira- « t-on que mal à propos on a regardé comme faux

« mal jugé : un mal jugé n’est point un moyen de « cassation. » Donc il faut que l’acte reste annulé.

En lisant ce mémoire, on y sent partout je ne sais quoi de faux, qui fatigue la tête et vous tinte à l’esprit; mais il est renforcé de temps en temps d’arguments si dissonants, si rêches qu’ils en agacent les dents et vous crispent les nerfs : tel est surtout l’effet de ce dernier. Et c’est ce qu’une comparaison prouvera mieux que tous les raisonnements.

Si le choix de l’exemple est singulier, si le fait est impossible, et si la chute en est bien absurde, il n’en ira que mieux au but par la justesse du rapprochement. Et quand un raisonnement est aussi chargé de ridicules-, on court peu de risque à l’en couvrir tout à fait en le développant.

Un pavsan se présente en cassation d un arrêt du conseil supérieur de sa province, qui, sans autre explication,» le condamne à etre fauché... Fauché ! Les ordonnances du roi, dit son avocat, enjoignent bien de faucher les prés; mais un arrêt qui ordonne de faucher un homme doit être certainement réformé.

Qu’oppose à ceci l’avocat faucheur, germain tout au moins de l’avocat annuleur à qui je réponds? Écoutons-les plaider concurremment.

« Dans le fait, a dit l’ann..., l’arrêt a jugé que « tous les articles du compte ne sont que de faux « emplois : il a donc fallu déclarer le compte « nul. »

« Dans le fait, dit le fauch..., l’arrêt a juge que « toute la barbe de Lucas est comme autant de brins « d’herbe sur la face d’un pré : il a donc fallu dé- (c clarer le visage de Lucas fauchable... »

L’ann... : « Dira-t-on que mal à propos on a re- « gardé comme faux les articles du compte? En « ce cas, ce serait un mal jugé : un mal jugé n est « point un moyen de cassation; donc il faut que « l’acte reste annulé. »

Le fauch... : « Dira-t-on que mal à propos on a « regardé comme un pré la face de Lucas? En ce « cas, ce serait un mal jugé : un mal jugé n est « point un moyen de cassation; donc il faut que « Lucas soit fauché. »

Et moi je dis une fois pour toutes à l’avocat annuleur: Donc on raisonnerait pendant deux ans, que dès qu’on part d’un faux principe, on arrive toujours à une absurdité.

Sur le fond du procès, il a dit : L'acte est faux, donc telle chose , etc. Sur la forme de l’arrêt, il vous dit : L’arrêt a jugé que l’acte est nid, parce qu il est plein de faux emplois, donc V arrêt doit subsister ; tandis que la seule chose à dire était: « L arrêt « est conforme au contraire à la loi, donc la nu - « lité de l’acte a été bien ou mal prononcée. »

Car l’obéissance implicite et servile n est due qu’à la loi seule : non en ce qu’elle est juste, mais

MÉMOIRES. 351

en ce qu’elle est loi. Fût-elle injuste, aussi longtemps qu’elle subsiste, elle est sans réplique; et l’abrogation seule en peut arrêter l’empire. Et Voilà pourquoi tant de précautions sont importantes, et tant de formalités sont saintes et nécessaires, avant qu’un établissement ait acquis force de loi chez un peuple. Et voilà pourquoi la jurisprudence des arrêts, trop souvent substituée à la loi dans les jugements, les rend vicieux, fussentils justes, en cela seul qu’ils sont arbitraires, en ce qu’ils font du juge un législateur : ce qui est le renversement de toute bonne politique.

Nul ne se plaint d’être jugé selon la loi ; mais tous ont droit de se plaindre, étant jugés selon la jurisprudence, c’est-à dire selon la prudence des juges, qui sont des hommes: et c’est ce qui m’arrive. Or le conseil du roi fut très-sagement institué pour conserver entier l’empire de la loi. Donc si cet empire est violé dans un arrêt, juste ou non, il doit être cassé. Donc l’avocat du précis est toujours à côté de la question, quand il cite au conseil, en preuve de sa bonté, les motifs de l’arrêt, quels qu’ils soient.

Plus bas, l’avocat du précis, toujours aussi exact dans ses autorités qu’heureux dans ses raisonnements, s’écrie : Quon présente le prétendu compte... à tous les négociants , il n’y en a aucun qui ne dise : Ce n’est pas là un compte , c’est un roman. Et cependant Me Mariette sait que M. le rapporteur a dans ses mains quatre parères ou jugements de quatre chambres de commerce de ce royaume, en faveur de l’acte, duquel tous les négociants sont d’avis que l’exécution doit être ordonnée dans toutes ses parties, sans que les héritiers ou légataires Duverney aient le droit de s’y opposer.

Bientôt après, suivant une puérile logique de collège, entièrement usée, l’avocat, supposant une absurdité que personne n’a dite avant lui, savoir, que ces quinze mille livres sont une gratification déguisée, bien renforcé par cette invention, s’écrie : Il est incroyable , on ose le dire, qu'on ait voulu accréditer une pareille idée. Et le voilà ferraillant contre son absurde invention, qu’il combat doctement pendant deux pages ; et son résumé meurt là.

C’était bien la peine de naître.

En général, tous les moyens du comte Falcoz se réduisent à ceci :

C’est un légataire universel de quinze cent mille francs, qui dit avec humeur au créancier de son bienfaiteur : Que me demandez-vous ? — Quinze mille francs, que votre bienfaiteur me doit — Je n’ai rien su des affaires qu’il y a eu entre vous et lui; avez- vous un titre? — Yoilà son arrêté. — Je ne payerai point ces quinze mille francs, — Pourquoi cela? — Parce que l’arrêté de mon bienfaiteur, que vous me présentez, n’est qu’un chiffon. — Et comment savez-vous que cet arrêté n’est qu’un chiffon? — C’est que je ne crois point du

tout que mon bienfaiteur vous dût ces quinze mille francs. — Mais comment savez-vous qu’il ne me les devait pas, puisque vous ignorez absolument les affaires qu’il y a eu entre lui et moi? — Je n’ai pas besoin de les savoir, pourvu que je prouve que cet arrêté n’est qu’un chiffon. — Eh bien! parlez : j’attends vos preuves sur le chiffon. — Mes preuves, je vous les ai dites : c’est que je ne crois pas du tout que mon bienfaiteur vous dût ces quinze mille francs. — Mais il a signé cet arrêté. — Eh bien! il a signé, comme un imbécile, une absurdité, ou peut-être n’a-t-il pas lu l’acte en le signant; ou peut-être avez-vous écrit cet acte après coup sur un de ses blancs seings ; ou peutêtre même est-ce une fausse signature. — Vous êtes bien honnête! Mais enfin, de toutes ces imputations, à laquelle vous arrêtez-vous? étant contradictoires, elles ne peuvent exister toutes ensemble. — Vous m’impatientez ! je n’en sais rien ; mais ce que je sais bien, c’est que je ne payerai pas les quinze mille francs, parce que l’arrêté de mon bienfaiteur n’est qu’un chiffon. — Je suis désolé de vous impatienter, mais dussiez-vous entrer en fureur, et dût le lecteur en périr d’ennui, prouvons, monsieur le comte, encore une fois, pour n’y jamais revenir, que cet acte, cet arrêté, cette transaction n’est point un chiffon, et sortons enfin de ce cercle vicieux, de ce tournoiement étourdissant où vous ne m’attirez que pour essayer de me submerger avec vous *.

SECONDE PARTIE

Lorsque je réfléchis sur le résumé si énergique et si court par où j’ai commencé ma première partie, je trouve qu’on aurait pu lui donner un peu plus d’extension. Il est certain qu’il n’y a sérieusement à dire sur le fond de mes demandes que ces quatre mots : Beaumarchais payé ou pendu. Car n’est-ce pas le chef-d’œuvre de l’absurdité que de se porter habile à débattre un arrêté dont on avoue qu’on ne connaît aucun antécédent? Cette ignorance bien reconnue, que reste-t-il à faire? Contester ou nier la signature, ou bien prouver le faux de l’acte, et voilà Beaumarchais pendu; cela va bien. Cependant, s’il arrivait qu’on ne pût prouver le faux, ni entamer cette signature, et que la calomnie fût bien avérée, vous ajoutez seulement : voilà Beaumarchais payé. Oh! cela ne va pas si bien, car dans la balance de la justice il n’y a point d’équilibre entre être pendu pour avoir fait un faux, et se voir seulement payé pour en avoir été faussement accusé. Ne semblet-il pas que le calomniateur, en ce cas, devrait aussi cordialement payer un peu de sa personne?

1. Le comte de la Blache , affamé de ma ruine, a juré qu’il y mangerait cent mille écus ; puisque l’appétit lui vient en mangeant, cette faim pourra bien lui faire faire un repas plus somptueux encore.

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Si l’on est surpris de me voir traiter froidement des idées aussi repoussantes, j’avoue que je ne le suis pas moins que le lecteur. J admire, en écrivant, avec quelle facilité l’esprit humain se donne le change à lui-même, et parvient, en s’oubliant, à calculer, à combiner paisiblement les divers rapports d’un objet dont le seul aspect, dépouillé de ce prestige, est capable de l’indigner et de le mettre en fureur.

En travaillant à ce mémoire, il m’arrive en effet souvent d’oublier que c’est moi que je défends. Cette abstraction une fois obtenue, supérieur à l’humiliation de mon état, je ne vois plus en moi que le défenseur d’un homme outragé; toute mon existence alors est dans ma pensée, et la plus noble faculté de l’homme se déploie et s’exerce librement. Alors ce travail qui tue le corps est un grand bien pour l’âme ; il va jusqu’à servir de dédommagement au malheur qui l’enfanta. Croyezmoi, lecteur ! il y a mille lieues de cet état à l’infortune. Oui, jusque dans l’excès du mal, il y a encore du bien pour l’homme né sensible, et qui pense avec liberté. L’avantage de penser l’élève, et le bonheur de sentir Je console.

Eh 1 quel, entre nous, n’a pas été mille fois consolé des chagrins les plus cuisants par l’exercice, même instantané, de cette autre inconcevable faculté qu’on nomme sentiment ?

Qui de vous n’a pas éprouvé qu’une heure de franche et vraie sensibilité, librement exercée, répare et paye au centuple des années de souffrances? Qui de vous, dans ces moments suprêmes où l’âme, étonnée de son activité, se fond, s’abîme et se perd dans une autre âme, n’a pas été tenté de s’écrier avec enthousiasme : O mon père! ômon Dieu! avec quelle profusion ta main bienfaisante a versé le bonheur sur tes enfants !

Me voilà loin de mon sujet sans doute; et c’est mon sujet lui-même qui m a jeté dans cet écart.

En parlant un jour au comte de... sur ce procès, je lui disais : « Soyez certain, monsieur, que depuis longtemps la haine avait enfanté l’injure quel’avidité consomme aujourd’hui.» lime répondit qu’en effet le comte de la Blache lui avait dit ingénument : Depuis dix ans , je hais ce Beaumarchais comme un amant aime sa maîtresse.

Quel horrible usage de la faculté de sentir! et quelle âme ce doit être que celle qui peut haïr avec passion pendant dix ans! Moi qui ne saurais haïr dix heures sans être oppressé, je dis souvent : Ab ! qu’il est malheureux, ce comte Falcoz! ou bien il faut qu’il ait une âme étrangement robuste.

Cependant passe encore pour haïr. Mais troubler sa vie pour empoisonner la mienne ! toujours déraisonner, et mettre un avocat à la torture pour l’obliger d’en faire autant; et tout cela seulement pour le bonheur de me nuire ! voilà ce que je n’en-

tends point, et voilà ce que le comte légataire a fait depuis quatre ans.

Prouvons :

De puissantes recommandations avaient allumé pour moi le zèle de M. Duverney.

De grands motifs y avaient fait succéder la tendresse et la confiance.

De pressants intérêts avaient remué plus, d’un million entre nous deux.

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