‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 536 sur 803 · Partie avait été employée pour son service, et partie pour le mien · texte numérisé non relu

Partie avait été employée pour son service, et partie pour le mien

Aucun compte pendant dix ans n’avait nettoyé des intérêts aussi mêlés.

Une foule de pièces existaient entre ses mains ou dans les miennes.

Un arrêté de compte était devenu indispensable.

Cet arrêté fut signé le 1er avril 1770.

Trois mois après, M. Duverney mourut.

Un mois après sa mort, j’écrivis à son légataire universel, sur les demandes que j’avais à former contre lui en cette qualité. Sa réponse fut : « Qu’il « était trop peu instruit des affaires qui avaient « existé entre M. Duverney et moi, pour pouvoir « répondre à ma lettre; que l’inventaire n’étant « pas fini, aussitôt qu’il en aurait tiré des lumières,

« il me répondrait. » Il convenait donc, dès ce temps-là, que M. Duverney ne lui avait jamais donné aucune connaissance de ses relations avec moi ; et depuis il a toujours fait plaider, toujours fait écrire qu’il n’avait trouvé, dans les papiers de son bienfaiteur, aucun renseignement sur l’arrêté double qui établit mon action.

Par cela seul il est constant que toutes les allégations, tous les démentis, toutes les imputations de dol, de mauvaise foi, de fraude et de lésion, le magnifique superlatif d’ ênovmissime dont on les a toujours décorées, n’ont jamais eu d existence et de fondement que dans l'imagination du comte de la Blache. On voit que sa tête s’est échauffée par la frayeur de laisser échapper la plus petite partie de son legs immense.

Et lorsqu’on réfléchit que pendant quinze ans un homme a désiré, soupiré, cupide violemment une grande fortune, avec l’angoisse delà voir toujours incertaine, en la flairant toujours d’aussi près, on sent qu’à l’instant où elle lui est tombée il a du s’en saisir avidement, trembler de la perdre, et la défendre, et, quoique surabondante, la trouver encore au-dessous de sa soif hydropique, comme un homme excessivement altéré devient jaloux de tout ce qui a la faculté de boire, et voudrait seul engloutir tout une rivière.

Mais enfin ne saurait-on être avare honnêtement, sans être injuste indécemment? Si l'on doit quelque chose à ses goûts, ne doit-on rien à sa réputation? Uneentière ignorance des faits, quelques allégations sans preuve, et force injures, voilà pourtant, depuis quatre ans, tout le sac de son

MEMOIRES

procureur ! Ajoutez à cela de l’intrigue et du mouvement, et vous savez par cœur tout le comte de la Blache.

Mais peut-être est-ce dans le fond, la forme et les termes de l’acte même qu’il prétend puiser les moyens de soutenir l’arrêt qui l'annule en entier, sans qu’il soit besoin de lettres de rescision.

Examinons-en séparément tous les articles, et voyons si sa dissection lui fera perdre quelque chose de la mâle consistance qu’il tire de son ensemble. On peut le voir imprimé à la fin de ce mémoire ; il est intitulé :

Compte définitif entre MM. Paris Duverney et Caron de Beaumarchais.

Ici mon adversaire m’arrête tout court et me dit : « Ce que vous présentez n’est point un compte ; c’est un écrit, une fausse apparence d’acte, qui devrait être précédée d’un compte. »

Mais qui a dit à mon adversaire que cet acte ■était un simple compte, dans l’acception où il le prend aujourd’hui?

S’agit-il plutôt d’un compte que je rends à M. Duverney que de celui qu’il me rend lui-même? N’y porte-t-il pas la parole pendant les cinq sixièmes de l’acte? Enfin, cet acte offre-t-il autre chose que le débat de nos intérêts mêlés depuis dix ans, l’obligation du reliquat qui les fixe, et la transaction qui les sépare? Et n’est-ce pas là ce que les praticiens appellent un acte synallagmatique, ou obligatoire des deux parts?

Mais moi qui sais que c’est là sa manière de plaider, et qu’il l’appellerait un compte s’il était intitulé Acte ; moi qui sais que l’ordonnance de 1667 prescrit les formes que les comptables, les tuteurs, les fermiers, etc., doivent donner aux comptes qu’ils présentent, mais n’assujettit à aucune forme les personnes majeures, les négociants ou intéressés en mêmes affaires, et qu’elle leur laisse la plus grande liberté sur la manière dont ils énoncent les parties qu’ils arrêtent ensemble ; moi qui sais enfin que M. Duverney, qui se connaissait en acte un peu mieux que son légataire, a reconnu, signé, daté celui-ci, comme le tableau le plus exact .de tous nos intérêts réciproques; je continue tranquillement à transcrire, à discuter cet acte, que j’ai divisé en seize parties, afin qu’étant plus morcelé, chaque article en parût plus clair.

« Nous soussignés, Pâris Duverney, conseiller « d’État et intendant de l’École royale militaire, <c et Caron de Beaumarchais, secrétaire du roi, « sommes convenus et d’accord de ce qui suit. »

Ainsi M. Duverney, qui a bien examiné , débattu, signé , daté cet arrêté de compte, déclare ici d’avance qu’on doit ajouter foi à tout ce qui va suivre : Nous sommes convenus et d’accord de ce qui suit; de sorte que, si ce qui suit n’est qu’une ineptie d’un bout à l’autre, nous étions, lui et moi, deux imbéciles; et si c’est une fourberie,

nous en étions également complices, et nous nous donnions la torture inutilement pour arracher un jour au comte Falcoz quinze mille francs sur son legs de quinze cent mille livres, ce qui eût pu se faire d’un trait de plume, et il n’y a rien de si probable que toutes ces conjectures-là.

Page 1