‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 544 sur 803 · ARTICLE VI · texte numérisé non relu

ARTICLE VI

« Plus, je me reconnais débiteur de mondit sieur « de Beaumarchais de la somme de soixante-quinze « mille livres, pour les fonds qu’il a mis dans l’af- « faire des bois de la haute forêt de Chinon, où il « est intéressé pour un tiers, dans lequel je me « suis associé avec lui pour les trois quarts, avec « engagement de faire ses fonds et les miens, aux « termes de notre traité de société du 16 avril « 1767 ; lesquels fonds je n’ai point faits, mais « bien lui. »

De la part du légataire universel, c’est toujours la même logique. Il dit : « Un traité de société est « ici spécifié dans l’acte ; donc ce traité de société « n’a jamais existé. » Point d’autres raisons ; jamais d’autres preuves: et il appelle cela des défenses !

On se persuade aisément que des défenses de cette nature ne sont qu’un prélexte pour dire beaucoup d’injures à celui qu’on hait depuis longtemps comme un amant aime sa maîtresse.

Dans la première partie de cet écrit, j’ai prévenu

j rapidement que M. Duverney s’était engagé envers mes augustes protecteurs d’augmenter ma fortune. Si d’exposer de nouveau tout ce qui servit à fonder cet arrêté de compte est un historique étranger à la cause que je défends aujourd’hui, il ne l’est point au fond du procès, il ne l’est point à l’opinion publique. Les honnêtes gens surtout me sauront gré de n’avoir voulu rien laisser d’obscur sur cette partie de ma vie, si odieusement attaquée, après en avoir autant éclairé le reste.

Forcé de rappeler d’honorables bienfaits, comme premiers chaînons des événements qui ont amené cette horrible affaire, au moins mon cœur y gagnera de faire éclater sans indiscrétion, après douze ans de silence, une reconnaissance que le seul respect a pu renfermer si longtemps dans moimême.

Oui, je le dis, et mes amis savent bien que je le dis sans regret, je devrais être un des plus riches particuliers de mon état , et , sans le malheur opiniâtre qui m’a toujours poursuivi, je le serais sans doute.

O monsieur Duverney, vous l’aviez promis, solennellement promis, à monsieur le dauphin, à madame la dauphine, père et mère du roi, aux quatre princesses, tantes du roi, devant toute la France, à l’École militaire , la première fois que la famille royale y vint voir exercer la jeune noblesse, y vint accepter une collation somptueuse, et faire pleurer de joie à quatre-vingts ans le plus respectable vieillard.

O l’heureux jeune homme que j’étais alors! Ce grand citoyen, dans le ravissement de voir enfin ses maîtres honorer le plus utile établissement de leur présence, après neuf ans d’une attente vaine et douloureuse, m’embrassa les yeux pleins de larmes, en disant tout haut : Cela suffit, cela suffit, mon enfant ; je vous aimais bien, désormais je vous regarderai comme mon fils : oui, je remplirai l’engagement que je viens de prendre, ou la mort m’en ôtera les moyens.

J’ai dit qu’il m’avait procuré quelques petits intérêts qui, changés en argent, et gardés par luimême en attendant le renouvellement du traité des vivres, me formaient sur lui une rente viagère de six mille francs au principal de soixante mille livres.

La compagnie des vivres s’étant renouvelée sans qu’il pût m’y faire entrer, dans la crainte qu’on ne l’accusât d’avoir manqué de chaleur en cette occasion, il avait imaginé d’acquitter d’un seul coup ses promesses, en me prêtant cinq cent mille francs pour acheter une charge que je devais lui rembourser à l’aise sur le produit des intérêts qu’il me promettait dans de grandes entreprises. On voit que je dis tout, et que ma gratitude est franche, autant que ses procédés furent généreux. Eh! pourquoi le cacherais-je? il fallait bien que cela fût ainsi! Aurais-je accepté, sans cet espoir,

un prêt de cette importance? il n’en fallait pas tant pour me ruiner!

Mais l’affaire, quoique consommée, ayant été rompue par des événements dont le récit est plus essentiel au roman philosophique de ma vie qu’à l’histoire ennuyeuse de mon procès, au bout de six mois j’avais reperdu mes espérances, il avait retrouvé ses fonds, et tout était rentré dans l’ordre

accoutumé. , ,

Cinquante-six mille francs seulement, restes a lui sur ma charge de secrétaire du roi, en augmentant un peu mon état, diminuaient encore mon aisance, puisque je lui payais quatre pour cent d’un argent qui m’en rapportait à peine trois.

Il m’avait encore prêté depuis, sur de simples reçus, quarante-quatre mille francs, pour m aider dans l’acquisition d’une maison. Mais payer le loyer d’un logement ou l’intérêt de l’argent qui me l’avait acquis, cela revenait au même : on sent que je n’en étais pas plus riche. D’ailleurs cet argent n’était pour moi qu’une espèce d’avance de six mille francs d’arrérages de ma rente viagère, que je n’ai plus exigés depuis, à cause de ces prêts d’argent qui les avaient absorbés pour longtemps.

Il m’avait confié pour deux cent mille francs de ses billets au porteur en 1764, lorsque je fus en Espagne ; mais c’était à condition que je n en ferais aucun autre usage que de les déposer, en cas d’affaire majeure, pour augmenter ma consistance par un crédit de cette étendue sur lui.

Tout cela méritait bien de ma part un dévouement parfait à ses intérêts; mais tout cela n’augmentait ni n’assurait ma fortune : il le sentait, il avait la générosité de s’en affliger, et ne se croyait point quitte envers moi, quoique ma reconnaissance envers lui fût sans bornes.

Enfin, voyant son crédit sur les affaires générales à peu près tombé en 1766, il me pressa de former une compagnie pour acquérir sur le roi deux mille arpents dans la forêt de Chinon, et de me réserver un tiers dans l’entreprise.

Le tiers d’intérêt dans une affaire qui exigeait plus de cinq ou six mille francs d’avance! à moi qui vivais modestement de mes revenus, et qui ne pouvais détourner un sou de mon capital sans me couper absolument les vivres! on sent bien que cela ne pouvait me convenir, à moins qu’un fort capitaliste ne se joignît à moi. C’est ce que fit M. Duverney.

Par un traité de société particulier entre nous deux, il prit trois quarts dans mon tiers, à la charge de faire ses fonds et les miens; ce qui me laissait, pour mon travail, un douzième sans fonds dans les bénéfices de l’affaire. Yoilà l’époque et le fondement de notre association sur les bois de Touraine.

On peut encore se rappeler qu’en 1765, de la vente d’une charge à moi, j’avais touché soixantedix mille livres, et que de cet argent je lui avais

remboursé dix-huit mille livres, et neuf mille cinq cents livres qui avaient produit deux des trois quittances dont il s’est agi plus haut dans lacté; enfin que j’avais jeté le reste de mes fonds dans l’affaire commune.

Depuis, avantageusement marié, je continuai d%» verser de l’argent dans cette affaire, avec d autant plus de facilité que j’avais deux garants : l’entreprise, qui m’en répondait, et M. Duverney, pour qui je payais; ce qui m’acquittait d autant envers lui.

Yoilà comment, en 1770, je lui offris en acquittement ma mise de fonds dans cette entreprise, montant à quatre-vingt-trois mille francs en capitaux et intérêts ; ce qui forma les articles vi et vu de notre arrêté, dont je viens d’établir encore une fois le fondement.

Et de tout ce que j’ai dit, il en existe plus de preuves morales, physiques et publiques, qu’il n’en faut pour convaincre et persuader tout ce qui n’est pas le légataire de M. Duverney. Lettres et recommandations bien respectables, grande notoriété d’événements, contrat existant de cinq cent mille francs, certificat d’un dépôt de cent mille livres, charge de secrétaire du roi, maison acquise, charge à moi vendue soixante-dix mille francs, récépissés de la caisse de ma compagnie poui quatre-vingt-trois mille livres, etc., etc., etc.

Et le comte Falcoz de la Blache ne veut pas qu’il soit résulté de tout cela un arrêté de compte entre M. Duverney et moi, dont le reliquat aille à quinze mille livres! 11 m’intente un procès atroce pour éluder de me le payer! Et ce procès, il le soutiendra sans preuves jusqu’à extinction de poumons ! Il ira jusqu’à déshonorer, s’il le faut, le jugement de son bienfaiteur, plutôt que d en avoir le démenti! Et cet homme était un parent éloigné de M. Duverney, qui lui a laissé toute sa fortune! Et ce riche légataire jouit à présent de plus de deux cent mille livres de rente ! Et il en aurait encore douze mille de plus, s’il eût pu faire signer à son bienfaiteur mourant un acte arrangé poulies enlever à sa respectable mère, qui les tenait de M. Duverney, son oncle! Et il en aurait douze mille de moins, s’il n’eût pas constamment empêché M. Duverney de faire le moindre bien à son propre frère, gentilhomme aussi considéré que mon adversaire est reconnu avide! Et M. Duverney me disait quelquefois : « En laissant tout mon « bien à Falcoz, que j’ai créé, avancé, marié, « enrichi, je crois donner un soutien, un père à « tous mes parents... » Rouvrez les yeux, s il se peut, malheureux testateur! voyez ce père, et ce soutien de vos parents, les chicaner, les plaidei tous l’un après l’autre, sur les moindres objets qu’il n’a pu leur ôter entièrement. Je ne suis pas le trentième qu’il ait voulu dépouiller. O honte! et l’on est étonné que l’indignation s’empare de moi quelquefois! J’en demande bien pardon aux

magistrats, aux lecteurs, au public, au vicohite de la Blache, à la marquise sa mère, à toute cette famille respectable; mais au comte Falcoz... ah! je sens que cela m’est impossible.

article vu.

Toujours M. Duverney qui parle.

« Plus, je me reconnais son débiteur de la « somme de huit mille livres pour les intérêts des « soixante-quinze mille livres, ainsi que je conte viens de les porter. »

La manière dont mon adversaire a prétendu détruire ces intérêts a été de faire plaider partout qu’ils étaient encore plus chimériques que les capitaux; puisqu’à l’époque de l’arrêté de compte, je n’avais pas fait, dit-il, vingt mille livres de fonds dans l’affaire des bois de Touraine.

Et ma réplique, à moi, c’est un relevé des divers inventaires de ma compagnie, et autres titres, comme récépissés de caisse, quittances du comptable, etc., par lesquels il est prouvé qu’à l’époque de cet arrêté j’avais fait quatre-vingt-trois mille livres de fonds en capitaux et intérêts dans cette affaire. Toujours des allégations sans preuve de sa part, toujours des titres de la mienne ! On voit que nous marchons sur deux lignes bien différentes; mais il le faut ainsi, puisque nous soutenons des propositions aussi diverses.

Page 1