ARTICLE VIII
« Plus, comme j’exige qu’il (M. de Beaumarchais )
« me rende la grosse du contrat de six mille livres « viagères qu’il a de moi, quoiqu’il ne dût me le « remettre que dans le cas où je ferais quelque « chose pour lui, ce que je n’ai pu, et que j’en « reçois le fonds en quittance de la somme de <c soixante mille francs aux termes dudit contrat,
« il résulte que mondit sieur de Beaumarchais m’a « payé deux cent trente-sept mille livres; ce qui « passe sa dette de quatre-vingt-dix-huit mille « francs. »
M. Duverney, ne pouvant exiger l’extinction de cette rente onéreuse que dans le cas où il m’en placerait avantageusement le capital dans les vivres ou autre entreprise lucrative, et cet ami n’ayant pu remplir ses engagements, on sent que je lui donnais une marque de respect et d’attachement, en consentant que cette rente s’éteignît, et que les soixante mille francs qui la fondaient fissent partie de mon acquittement envers lui.
A la vérité, ce placement à dix pour cent en viager était une faveur qu’à mon âge je n’aurais pu me flatter d’obtenir de personne; mais, reconnaissance à part, ne pouvais-je pas garder cette rente viagère?
Sur cent trente-neuf mille livres que je devais, je venais d’en payer quarante-sept mille cinq cents en trois quittances : ce qui réduisait ma dette à quatre-vingt-onze mille cinq cents livres.
Les arrérages de ce contrat, non payés depuis près de huit ans, accumulés à quarante-six mille cinq cents livres, réduisaient encore ma dette à quarante-quatre mille cinq cents livres.
Et cette somme, je pouvais la défalquer sur celle de soixante-quinze mille livres que j’avais avancées dans l’entreprise des bois de Touraine, et qu’il devait me rembourser.
Mais il voulait que le contrat fût rendu ; le respect m’y a fait consentir : la rente à dix pour cent s est éteinte, et je n’ai en échange qu’un affreux procès contre son légataire universel.
Il est vrai que mon adversaire me reproche que le contrat qui a été déclaré fait en brevet dans l’article v est ensuite appelé grosse à cet article viii : et sur ce seul mot de grosse , il court s’armer d’un certificat du successeur de Devoulges, notaire, pour nous prouver que la minute de ce contrat, que nous lui avons bien déclaré avoir été fait en brevet , c est-à-dire sans minute, par le devancier de ce notaire, ne se trouve point chez lui ; et il en conclut que puisqu’on ne trouve point la minute d un contrat passé sans minute, la grosse qui m’aété délivrée en brevet n’est qu’une chimère, et n’a jamais existé.
Comme si le mot de grosse répugnait à signifier le titre exécutoire d’un acte quelconque, et n’était pas même une expression consacrée pour désigner, non le contrat dont la minute existe ailleurs, mais le titre avec lequel seul on peut juridiquement poursuivre un débiteur : ce qui fait que, dans le cas de Y acte en brevet , la personne de cet acte est en même temps la minute, la grosse et l’expédition, et se trouve également bien désignée par l’une de ces trois expressions, dont le mot fait en brevet fixe absolument le sens.
Ou, plus rigoureusement encore, comme si, dans un acte sous seings privés, fait entre gens de bonne foi, lorsqu’une chose a tellement été désignée, qu’il soit impossible de se méprendre à sa nature, un mot plus ou moins technique, employé pour la rappeler seulement, pouvait anéantir cette chose, et rendre nul l’acte qui Ja contient.
Je crains de n’être pas encore assez clair.
Je suppose donc que M. Duverney crût avoir assez bien désigné dans son testament son légataire universel par ces mots : Je constitue Alexandre- Joseph Falcoz delà Blache, mon parent, etc.; et qu’en rappelant plus loin ce légataire à quelques devoirs, sacrés, comme celui d’acquitter les engagements qu’il laisse après lui, sans procès ni conteste, il eût employé cette expression au hasard : lequel comte delà Blache sera tenu , etc...; et qu’un homme plein d’humeur sur ce testament vînt à s’élever contre, en poursuivit avec acharnement la nullité, soutenant que le testament n’est qu’une chimère, un e fausse apparence , une illusion , en un mot rien, parce que, si le testateur eût voulu, dans un acte aussi sérieux, désigner le sieur Falcoz pour son
MEMOIRES
MÉMOIRES
légataire, il ne l’eût pas nommé tantôt la Blache et tantôt comte.
Et si cet homme enfin, pour soutenir un procès aussi détestable, ajoutait que, M. Duverney ayant de fort dignes parents très-proches, il n’est pas naturel qu’il ait été préférer, etc., etc.; qu’un pareil testament est fort suspect, etc., etc.; que le choix du légataire est bien extraordinaire, etc.; que la signature et la date pourraient bien être, etc., etc.; et mille autres raisons de cette force, assaisonnées d’injures;
Que penserait le comte Alexandre-Joseph de cette odieuse chicane? Ne dirait-il pas que l’antre affreux du monstre n’a jamais vomi de plaideur plus âpre et d’aussi mauvaise foi? Mais enfin, armé d’un testament bien daté , bien signé de M. Duverney, le légataire universel ne craindrait point, etc., etc., etc.; et le légataire universel aurait raison.
11 en est ainsi de ce contrat en brevet dont M. Duverney, qui en connaissait bien la légitimité, reçut de ma part la remise comme une preuve de ma déférence ; et cela, quoique nous eussions fait la faute énorme entre nous d’en rappeler le titre exécutoire par le nom bien absurde de grosse.
Ah! monsieur le comte de la Blache, si votre bienfaiteur était là!... cet homme en tout si supérieur aux formes, et qui se piquait bien moins de recherche dans ses expressions que de noblesse dans ses actions! lui qui soutint votre enfance avec tant de générosité! dont l’argent et le crédit vous ont fait faire un si beau chemin ! dont la sagesse en tout temps guida votre inexpérience, et qui, couronnant tant de bienfaits par le don entier de sa fortune, y aurait même ajouté celui de sa magnanimité, si un codicille en pouvait transmettre l’héritage! ne vous dirait-il pas, en vous voyant traîner aussi honteusement sa mémoire et son nom de tribunaux en tribunaux : Ah ! que vous êtes dur envers nous, mon héritier! Les notaires de province ont toujours usé de celte expression : duquel contrat la grosse a présentement été par nous délivrée en brevet; personne avant vous ne s’en est plaint : dans vos écrits, vous excusez vousmême en eux ce manque d’élégance notariale dans des actes publics, en faveur de ce qu’ils sont notaires de province et non de capitale! Et vous ne voulez pas la passer à notre bonhomie dans un acte privé ! nous qui n’avons été notaires en aucun lieu du monde! Ah! que vous êtes dur envers nous, mon cher héritier!
Dans cet article vin, après avoir apaisé les vapeurs du client, il n’est pas hors de propos de rendre hommage à la bonne foi de l’avocat, qui prétend prouver, par les termes de l’article même, que si ce contrat en brevet a jamais existé, c’était une libéralité pure; et sa preuve est que M. Duverney, parlant dans cet article, dit impérativement : « J’exige qu’il me rende ce contrat, quoiqu’il
« ne dût me le remettre que dans le cas où j’aurais « fait quelque chose pour lui; ce que je n’ai pu. » Et là, le citateur, s’arrêtant tout court, nous fait un commentaire de deux grandes pages sur cette portion morcelée du texte, pour établir dans l’acte un faux emploi sur une libéralité imaginaire; et le lecteur, qui n’a pas ce texte sous les yeux, ne sait plus que penser; son esprit est ébranlé.
Mais, lecteur, ne vous ai-je pas prévenu que ce mémoire était partout un chef-d’œuvre de simplesse et de bonne foi? Lisez, je vous prie, la partie du texte écartée par mon loyal adversaire : après ces mots : ce que je n’ai pu , vous verrez ceux-ci, que M. Duverney ajoute : Et j’en reçois le fonds (de ce contrat) en quittance de la somme de soixante mille livres , aux termes dudit contrat.
Donc, aux termes de ce contrat, les soixante mille livres avaient été fournies par moi; donc, cette rente était fondée sur un capital reconnu; donc, l’article invoqué pour prouver que c’était une libéralité démontre évidemment le contraire ; donc, mon indignation est toujours légitime.
Oh! que c’est un méprisable métier que celui d’un homme qui, pour gagner l’argent d’un autre, s’efforce indignement d’en déshonorer un troisième,'altère les faits sans pudeur, dénature les textes, cite à faux les autorités, et se fait un jeu du mensonge et de la mauvaise foi !
Pour moi, si j’avais l’honneur d’être avocat, je croirais bien avilir ma noble profession en me chargeant d’une cause si mauvaise, que je ne pusse la défendre que par ces vils moyens que l’on tolère à peine à la plus basse chicane.
Heureusement ce tort n’est jamais celui d’un célèbre avocat. Toujours scrupuleux dans ses choix, il sait longtemps souffrir avant de manquer à son noble caractère; s’il épouse les bonnes causes, il ne se prostitue point aux mauvaises, convaincu qu’un plaidoyer insidieux commet encore plus le défenseur que le plaideur. La haine peut aveugler celui-ci, mais l’autre est froid, rien ne l’excuse; et sitôt qu’il sort en plaidant des moyens que l’honneur ou la loi lui prescrit, il n’est plus à mes yeux qu’un de ces vils champions du temps féodal qui se jetaient dans l’arène, et, sans s’informer qui avait tort ou raison, y livraient le combat indifféremment pour tout le monde, au prix déshonorant d’un peu d’or.
article ix.
Toujours M. Duverney.
« Pour remettre de la balance dans notre « compte, j’exige de son amitié qu’il résilie notre « traité des bois de Touraine : par ce moyen, le « tiers que nous y avons en commun lui restant en « entier, les soixante-quinze mille livres qu’il a « faites pour nous deux dans l’affaire lui devien- « nent propres, et il ne sera dans le cas d’essuyer « jamais aucune discussion ni procès de la part
MEMOIRES
« de mes héritiers; ce qui ne manquerait pas de « lui arriver, s’ils me succédaient un jour dans « cette association, comme le porte l’article iv de « notre traité de société ; mais pour le dédomma- « ger de l’appui qu’il perd aujourd’hui pour la « suite d’une affaire dans laquelle je l’ai engagé, « et qui devient lourde et dangereuse, je lui tiens « compte des huit mille livres convenues pour l’in- « térêt des soixante-quinze mille livres qui ont dû « courir jusqu’à ce jour pour mon compte, et je « promets et m’engage de lui fournir en forme de « prêt, d’ici à la fin de la présente année, la même « somme de soixante-quinze mille livres, pour « l’aider à faire les nouveaux fonds que l’affaire « exige, desquelles soixante-quinze mille livres je « ne recevrai point d’intérêt pendant huit ans (que « peut durer encore l’entreprise), du jour du prêt ; u lequel terme expiré, ils me seront remboursés « par lui, ou, en cas de mort, à mon neveu Pàris « de Mézieux, son ami, que j’en gratifie; et si « mondit sieur de Beaumarchais aime mieux alors « en passer contrat de constitution à quatre « pour cent que de rembourser, il en sera le <c maître. »
Cet article est si étendu, si net, qu’il porte avec lui son commentaire. Une seule réflexion me saisit en lisant les précautions que M. Duverney a cru prendre ici contre les maux qu’il prévoyait dans l’avenir.
O prudence humaine ! de quel poids es-tu sur les événements? Le plus sage des hommes, alarmé pour moi de la haine de son légataire, me force à résilier une société avantageuse pour que je n’aie jamais de querelle avec cet homme; et cette résiliation même est un des points d’appui du plus exécrable procès de la part de ce légataire! O prudence humaine!
Au reste, les plaidoyers de mon adversaire sur cette transaction, ainsi que sur tous les autres articles de cet acte, n’ont jamais été qu’une négation formelle, un démenti, une accusation de dol, de fraude et de lésion ênormissime .
Mais après la mort de votre bienfaiteur, vous avez écrit à Beaumarchais que vous ne saviez rien des affaires qui avaient été entre lui et votre bienfaiteur; dans tous les temps vous avez plaidé que vous n’aviez trouvé dans les papiers de ce même bienfaiteur aucun renseignement pour ou contre le titre qu’on vous oppose; et vous soutenez que ce titre et les choses qu’il contient ne sont que des chimères!
O monsieur le comte! cette persuasion obscure, ce puissant motif de croire sans preuve, admis peut-être en d’autres cas, est une monnaie qui n’a pas cours en justice; on y oppose les actes aux actes, les lettres aux lettres, les raisons aux raisons, et le dédain aux injures. Quand je dis le dédain aux injures, je parle de l’effet qu’elles produisent sur l’esprit des juges : car l’homme outragé
n’en a pas moins droit à des réparations authentiques, et je les ai toujours réclamées.