‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 548 sur 803 · ARTICLE XII · texte numérisé non relu

ARTICLE XII

Toujours M. Duverney.

« Je promets et je m’engage de lui remettre , à sa « première réquisition, la grosse en parchemin du « contrat à quatre pour cent de sa charge de se- « crétaire du roi, comme m’ayant été remboursé « avec tous les arrérages jusqu’à ce jour. Plus, je « m’engage de lui remettre tous ses reçus, billets,, « missives, etc., de toutes les sommes qu’il atou- « chées de moi, par moi, ou par un tiers, sous « quelques formes que ces reconnaissances se «trouvent, soit dans sa dette personnelle , soit « pour les fonds qu’il a touchés pour d’autres af- « faires , et notamment son billet au porteur du « 19 août l'6l, de vingt mille livres, qui s’est « égaré dans mes papiers. »

Cette convention, toute simple dans le temps de l’arrêté de compte, est devenue d’une grande importance aujourd’hui, que M. Duverney est mort sans m’avoir rendu ni contrats, ni reçus, ni billets, ni aucun des titres que cet article détaille.

Mais par quelle étonnante subversion de principes, lorsque je les demande à mon adversaire, qui représente à cet égard M. Duverney, prétend-il se faire un titre contre moi de ce qu’il ne me les rend pas? Je ne les ai pas trouvés sous le scellé, dit-il, donc ils n’ont jamais existé. Quelle équité! quelle logique ! il n’en sortira pas.

Voici ma réponse : elle est plus conséquente.

M. Duverney, suivant la lettre de notre acte, s’était expressément engagé, par cet article, de me remettre tous ces titres à ma première réquisition : il a toujours différé, quoique je n’aie cessé de les lui demander pendant deux mois, mes lettres en font foi ; mais à son décès, j’étais mourant moi-même à la campagne; je ne pus envoyer, moins encore aller chez lui ; il est mort sans me les avoir remis.

Et ces titres, que je réclamais et réclame encore, sont les contrats de cinquante-six mille francs ; tous les reçus, billets ou reconnaissances de moi qui forment le complément de cinquantesix à cent trente-neuf mille livres, c’est-à-dire environ quatre-vingt-deux mille livres qu’on me ferait payer quand on voudrait, si l’arrêt n’était pas cassé ; plus, toutes mes reconnaissances d’argent reçu par lui pour ses affaires personnelles, et qu’on peut aussi me faire payer dans le même cas.

Ainsi voilà pour plus de cent mille livres de reçus ou billets de moi, qui sont disparus d’une façon bien étrange dans le secrétaire de M. Duverney à l’instant de sa mort. Que sont-ils devenus?

Pour éviter l’embarras de la discussion, mon adversaire tranche la question d’un seul mot. Ces titres n’ont jamais existé, dit-il. Et sa preuve est que, puisque les contrats se sont trouvés sous le scellé, le reste s’y fût trouvé de même s’il eût existé.

N’allons pas si vite, monsieur le comte : ceci n’est point du tout clair. L’acte du 1er avril ne porte-t-il pas que je suis débiteur de cent trenteneuf mille livres? Cet acte n’atteste-t-il pas que les titres en existent en contrats, reçus, billets, dans les mains de M. Duverney?

Or, en nous présentant aujourd’hui des expéditions de contrats dont la minute est chez un notaire, ce qui rendait leur soustraction inutile à celui qui enlevait tout le reste, prétendez-vous nous bien prouver que plus de cent mille francs de reçus ou billets de moi, qui étaient avec ces contrats chez M. Duverney, n’ont jamais existé? La seule chose que vous prouviez est qu’on s’est abstenu d’enlever de son secrétaire, à sa mort, tout ce qu’il était inutile d’en ôter. Pas davantage.

Et comme il m’est très-important de constater que je devais à M. Duverney beaucoup plus de cinquante-six mille trois cents livres, parce qu’il m’est très-important de conserver le droit rigoureux d’en réclamer les titres, aux termes de notre acte, je ferai la preuve, et même légale, que M. Duverney m’a prêté, sur de simples reconnaissances, en un seul article, quarante-quatre mille livres en sus de cinquante-six mille, pour m’aider à payer une maison que j’achetais ; je prouverai le reste avec la même évidence.

Et le comte de la Blache, qui m’a tant reproché partout d’avoir coûté plus de quatre cent mille

MEMOIRES

livres à M. Duverney, aura beau se contredire assez étourdiment pour vouloir réduire au prêt de cinquante-six mille francs ces immenses bienfaits sur lesquels il m’a tant injurié, il n’en sera pas moins prouvé que M. Duverney m’a prêté les cent trente-neuf mille francs spécifiés dans notre acte, et dont je réclame les titres acquittés. Que sont-ils donc devenus ces titres? Yoilà ce à quoi il faut répondre sans biaiser.

Pressé par cet argument, prétendez-vous que M. Duverney m’a remis ces cent mille livres et plus de titres? Mais c’est ce queM. Duverney n’eût jamais fait, si une libération définitive ne m’avait pas acquitté de ces sommes envers lui. Or, il n’y a jamais eu entre nous d’autre libération réciproque et définitive que l’acte du 1er avril 1770 ; et dans cet acte, M. Duverney ne me rend pas mes titres; il s’oblige seulement de me les rendre à ma première réquisition : que sont-ils devenus ? Votre réponse n’y satisfait point, ou bien il faut en conclure que l’acte du 1er avril est excellent.

M. Duverney les a-t-il brûlés comme inutiles à mes intérêts, et de garde dangereuse pour ses secrets? Mais c’est certainement ce qu’il n’aurait pas fait, s’il n’avait pas existé dans mes mains et dans les siennes un acte antérieur qui les annulât. On ne perd pas de gaieté de cœur pour plus de cent mille livres de titres actifs contre son débiteur. Et cette seconde supposition prouve aussi nécessairement que la première l’existence et la légitimité de l’acte du Rr avril 1770, ou bien elle laisse encore sans réponse mon éternelle question : Que sont devenus tous ces titres de créance que je réclame ?

Enfin, M. Duverney n’a-t-il ni remis ni brûlé de son vivant ces reçus de moi montant à plus de cent mille livres, ils existent donc, en quelque endroit qu ils soient. Mais pour le coup, s’ils sont disparus aussi étrangement, il ne saurait y avoir de supercherie de ma part. Vous ne direz pas que je me suis rendu invisible pour les aller enlever du secrétaire de M. Duverney pendant sa dernière maladie. J’étais mourant à la campagne ; et vous savez bien, monsieur le comte, que ce n’est pas moi qui me suis emparé de ses derniers moments.

^ Articuler positivement que vous les en avez ôtés, c’est ce que je ne ferai point, car je ne sais ce qui en est : non que je ne le pusse avec bien plus de fondement que vous n’en mettez dans vos honnêtes présomptions contre l’acte.

Car enfin il est de notoriété dans la famille de M. Duverney que vous ne quittiez point sa chambre pendant sa dernière maladie.

Il est de notoriété dans cette famille que, surmontant la douleur de perdre votre bienfaiteur, vous avez eu le sang-froid de faire tenir, le jour de sa mort, un notaire avec un acte à signer, enfermé quatre heures dans sa garde-robe, attendant

un moment de demi-connaissance qui ne revint plus au malade.

Dans cette famille, il est constaté par vos aveux mêmes que, surmontant l’amour filial, vous aviez destiné cet acte à faire passer sur votre tête les bienfaits qu’un oncle généreux avait placés sur celle de sa nièce , votre digne et respectable mère.

Et il est évident que, puisque vous avez tenté de faire une telle chose, vous étiez le maître absolu de l’intérieur de cette chambre.

Et mon père, à qui j’ai conté ce trait de votre amour filial, ne voulait pas absolument le croire.

Et lorsqu’il s’y est vu forcé, il s’est écrié : Mon Dieu! que cette dame est malheureuse ! Car mon père ignorait qu’elle eût un second fils aussi tendre et respectueux que l’aîné fut toujours dur envers elle.

Et ce vieillard chéri s’est mis à pleurer de joie de ce que vous n’êtes pas son fils, ou de ce que son fils n’est pas vous.

Et vous voyez bien que si l’on voulait sur ces données proposer un problème, il n’irait pas mal ainsi :

Un légataire universel était maître absolu de la chambre du testateur mourant sans connaissance; ce légataire était assez injuste pour vouloir dépouiller sa mère; il avait assez de sang-froid pour oser le tenter en ces moments affreux; il avait la liberté de faire entrer dans cette chambre un notaire pour en faire signer secrètement l’acte au testateur. Dans le secrétaire du testateur, auprès de son lit, étaient des titres dont il importait fort au légataire de dépouiller un sien ennemi. Ces titres ne se sont pas trouvés sous le scellé du testateur après sa mort. On demande qui l’on peut soupçonner de les avoir détournés. L’on n’exige qu’une grande probabilité pour solution.

Quoi qu’il en soit de cette solution, si ces titres, à la levée des scellés, ne se sont point trouvés dans le secrétaire, celui qui les en a ôtés est celui-là même qui s’est emparé du double de l’acte, du traité des bois résilié et biffé, du contrat en brevet de soixante mille livres, et de trois quittances de vingt mille, de dix-huit mille et de neuf mille cinq cents livres. Le tout devait y être ensemble ; et n’est-ce pas là le cas ou jamais de dire : ls fecit cui prodest? Celui-là le fit, à qui il importait de le faire. Mais comme on n’aurait écarté tous ces titres que pour combattre l’acte avec plus d’avantage, par l’obscurité que cette disparition répandrait sur ces clauses, il faut avouer que cette explication adoptée produirait tout juste un effet contraire, puisqu’elle supposerait nécessairement existant dans le secrétaire cet acte qu’on voulait obscurcir, annihiler, diffamer, en se permettant la soustraction des titres qui l’auraient rendu inexpugnable. Et voilà que je commence à n’être plus si en peine de ce que sont devenus tous ces

titres que je réclame, et même tous ceux que je ne réclame point.

Enfin, sous quelque aspect qu’on envisage la disparition de plus de cent mille livres en titres actifs contre moi, attestés par l’acte du 1er avril, dès qu’il est constant que je devais cent trenteneuf mille livres, dès qu’il est constant que leurs titres existaient, soit qu’on veuille que M. Duverney me les ait remis, soit qu’il les ait brûlés comme inutiles, soit qu’on les ait enlevés de son secrétaire à sa mort, leur non-existence au scellé prouve invinciblement et nécessairement la véracitéde l’acte du 1er avril, entreM. Duverney etmoi.

Résumons. J’ai droit de réclamer ces contrats, ces reconnaissances, cette foule de pièces qui peuvent me nuire en des mains étrangères. Je vous les demande armé d’un titre, et vous me faites un tort de ce que vous ne me les rendez pas. Et, de ce que vous ne me les rendez pas, vous en concluez vicieusement qu’ils n’ont jamais existé ! Puis, faisant de cette conclusion vicieuse le principe d’une autre conclusion plus vicieuse encore, vous ajoutez: Ces titres n’ont jamais existé; donc, l’acte qui les atteste et les réclame est chimérique et frauduleux.

Mais si vous parveniez à faire confirmer l’arrêt (ce qui fait frémir à penser), lorsqu’un jour vous viendriez me demander le payement de ces cent mille livres, qu’aurais-je à vous répondre? Quoi? que vous avez tort de me les présenter à payer, parce que vous avez soutenu en plaidant que ces titres n’existaient pas.

A la vérité, me diriez-vous, ils n’existaient pas au scellé; mais je les retrouve entre les mains de M. tel, à qui M. Duverney les avait confiés : vous les deviez, vous les avez avoués ; enfin les voici :

: l’acte qui en portait l’acquittement est annulé; donc il faut les payer.

Je vous jure, monsieur le comte, que je ne répli- ! querais pas un mot, tant ce raisonnement me | semblerait juste : aussi n’est-ce pas vous alors qui auriez tort envers moi, mais bien l’arrêt d’annulement.

Ainsi désarmé, dépouillé, blessé deux fois par une arme à deux tranchants, après avoir payé cent mille francs à M. Duverney, j’aurais perdu mon procès, parce que les titres n’en existaient pas au i scellé; et, le procès perdu, je serais tenu de les payer à son légataire une seconde fois, parce que I ces titres existaient ailleurs. Êtes-vous bien résolu maintenant de presser la confirmation de l’arrêt? voilà pourtant ce qui en résulterait contre moi.

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