‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 549 sur 803 · ARTICLE XIII · texte numérisé non relu

ARTICLE XIII

Toujours M. Duverney qui parle.

(( Plus, je m’engage à lui rendre toutes les let- | « très, papiers, sollicitations, etc., que la famille | « royale m a faites ou fait faire pour lui, et qu’il | « appelle ses lettres de noblesse. »

Vous vous êtes bien gardé, monsieur le comte, de produire au procès ces précieuses sollicitations qui ont fondé l’attachement de M. Duverney pour moi. Vous avez craint qu’on ne vît, dans les recommandations les plus pressantes, la source d’une amitié sur laquelle vous vouliez répandre un nuage funeste à mon existence et à la mémoire de votre bienfaiteur. Mais vous me les rendrez toutes, car j’en ai des copies, et elles ont été inventoriées : une lettre de l’exécuteur testamentaire me l’atteste. Vous aviez intérêt à les taire : vous n’en avez rien dit nulle part; et c’est le seul point de tous vos plaidoyers où vous ayez été conséquent.

Seulement, à la page 45 de votre dernier mémoire, lorsque vous voulez établir qu’en 4 7H1 je n’avais pu placer soixante mille livres à dix pour cent sur M. Duverney, vous glissez bien insidieusement une prétendue phrase d’un de mes billets, daté de juillet 1762, c’est-à-dire d’un an après, où vous me faites écrire ces mots : Pour sortir du malheur opiniâtre qui me poursuit... et vous en concluez que je n’avais rien, puisque j’étais si malheureux.

Citateur fidèle et toujours de bonne foi, montrez-le donc aux juges ce billet où j’écrivais les mots que vous citez ! ils verront de quelle main respectable est le billet; ils verront de quel endroit il est daté; ils verront qu’il porte cette phrase : Nous voudrions bien qu’il pût sortir enfin du malheur opiniâtre qui le poursuit , et non qui me poursuit !

Alors, se rappelant que mes augustes bienfaitrices savaient bien que M. Duverney s’était obligé de me faire avoir un intérêt dans les vivres de Flandre, et, de ne l’avoir pu, qu’il m’avait prêté cinq cent mille livres pour acquérir une charge qu’on m’avait enlevée, et que tous les efforts de la plus puissante protection ne m’avaient servi qu’à me procurer les modiques fonds dont M. Duverney me faisait depuis un an la rente à dix pour cent, ils concluront que ce billet, plein de bonté, de grâce et d’intérêt, ne prouve pas en 1762 que je n’eusse point placé une somme en 1761, mais que beaucoup d’efforts généreux en ma faveur n’avaient eu depuis aucun succès.

Alors, pour échapper un moment au dégoût d’une discussion aussi triste, ils réfléchiront avec moi que, dansle malheur opiniâtre qui mepoursuivait et m’empêchait de réussir à rien, j’étais pourtant la plus fortunée créature du monde, puisque, d’un côté, ce qu’il y avait de plus grand, de plus vertueux et de plus auguste en France ne dédaignait pas de me recommander en termes aussi pressants à M. Duverney, et que, de l’autre, le plus digne ami avait la bonté de s’affliger de ne pouvoir m’arracher, malgré tous ses efforts, au malheur opiniâtre qui me poursuivait.

Ainsi, toujours pauvre et battu des événements, marchant sans arriver, toujours près d’être riche

MEMOIRES

et ne l’étant jamais, mais ma reconnaissance l’emportant sur mes chagrins, j’étais serein, j’étais gai, tranquille, et, s’il faut l’avouer, bien plus heureux de tant devoir qu’infortuné de ne rien avoir.

Telle a toujours été ma vie. Souvent désolé, mais toujours consolé, je me suis moins affecté de mes pertes qu’occupé de leurs dédommagements.

Aujourd’hui même que je crois avoir éprouvé plus de malheurs qu’il n’en faut pour lasser la patience de douze infortunés, je suis d’un sangfroid qui va jusqu’à donner de l’humeur à mes ennemis. Ils ne me trouvent pas assez à plaindre, parce qu’il me reste encore du courage ; ils voudraient me voir les yeux caves, le visage abattu, l’air bien morne et bien désolé.

Depuis quatre ans, à la vérité , je me suis vu malaisé, maltraité, mal attaqué, mal dénigré, mal jugé, mal dénoncé, mal blâmé, mal assassiné; j’ai perdu ma fortune et ma santé; tous mes biens sont encore saisis, et je plaide pour les ravoir, ce qui achève le tableau.

Mais enfin, comme il est bien prouvé que tout ce qu’on m’a fait, on me l’a fait tout de travers, cela est-il donc sans ressource? Mes ennemis, pour m’avoir déchiré, m’ont-ils accablé? Le funeste arrêt qui a tenté de me flétrir y est-il donc parvenu? Les brigands qui m’ont poignardé cet automne empêchent-ils que je ne sois au monde? Le comte Falcoz a-t-il bien gagné son indigne procès? Sera-ce un lourd mémoire, une plate épigramme ou une mauvaise chanson qui me mettront au désespoir ? N’ai-je aucune espérance de rentrer dans mes possessions? Ne vit-on pas longtemps avec une mauvaise santé? Ne suis-je pas occupé à me pourvoir contre cet arrêt du blâme? Enfin la tourbe de nies ennemis est-elle donc si triomphante? Eh! messieurs, au lieu de vous dépiter de ce que je ne suis pas plus malheureux, rougissez, en comparant votre sort au mien, de n’être pas plus heureux vous-mêmes !

A mon égard, depuis longtemps je sais bien que vivre c’est combattre; et je m’en désolerais peutêtre, si je ne sentais en revanche que combattre c’est vivre.

Ce petit repos vous a-t-il délassé, lecteur? Pour moi, je me sens mieux. Remettons-nous en marche. Le chemin est pénible, escarpé; mais l’honneur est au bout. Il y a longtemps que ceci n’est plus pour moi un procès d’argent.

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